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lundi 26 mars 2012

CLAUDE SIMON - L'ACACIA - CHAPITRE 12 - MES IMPRESSIONS DE LECTURE

L'ACACIA CHAPITRE 12 - 1940

  • Prisonnier, puis évadé
Nous sommes au début du mois de novembre 1940, le brigadier, après son évasion se retrouve dans la maison de famille de sa mère. Après partage, il occupe un appartement. Appartement qui est habité depuis le dernier printemps par les deux femmes venues du nord en train.
Le brigadier est étranger à lui même, couché dans des draps frais, il regarde son corps " comme s'il ne lui appartenait pas." (p. 343)
Pendant cinq mois, il a été prisonnier dans un camp.

Là, il réalisait des dessins érotiques qui étaient vendus dans le camp par l'intermédiaire d'un juif d'Oran. Il est ensuite affecté au camp allemand où il dessine des épées croisées ainsi que des portraits de soldats allemands. Les dessins érotiques " cessèrent d'exister, non seulement sur les feuilles de papier amis, semblait-il même dans sa mémoire, sa conscience, rejetés au néant, dans cette totale absence de réalité où s'effaçait, annihilé, tout ce qui se trouvait au-delà du quadrilatère délimité par la triple barrière de barbelés et à l'intérieur duquel ne subsistaient plus concrètement que deux exclusives et furieuses obsessions : manger et s'échapper." ( p. 347)

  • La chèvre
Nouveau glissement dans le temps. Simon nous introduit alors dans les pensées du brigadier prisonnier et par avance dans les mots de l'homme normal qu'il redeviendra et qu'il écrira : " la chèvre ". " La chèvre que le chasseur attache à un piquet pour faire sortir le loup du bois. Ou dans l'espoir qu'une fois la chèvre mangée le loup voudra bien s'arrêter - tout au moins le temps de la digérer. Avec pour rendre la chose plus comique ce déguisement de carnaval et à califourchon sur un cheval fourbu. Avec cette différence que la chèvre a quand même deux cornes pour se défendre et que le déguisement ne comportait comme accessoires qu'un sabre en fer blanc et une pétoire à cinq coups." ( pp. 348 et 349)

Simon décrit ensuite l'évasion du brigadier. Une évasion telle que son corps l'a vécue (ses muscles, ses bras, ses jambes...) Le corps commande, puis la raison peu à peu reprend le dessus. Il rencontre un pied-noir de Constantine qui se joint à lui. Puis rencontre avec un  " négro " - propos racistes du pied-noir, également contre les arabes. Progression à travers les forêts, les champs... Une patrouille, la fuite, enfin le fermier qui les sauve...

  • Le retour
Glissement dans le temps et dans les souvenirs du brigadier. La grande maison, retour sur le suicide de l'ancêtre maternel.
Vient alors dans le texte un passage où sont juxtaposées dans un rythme d'écriture "parlée", rapide, les pensées qui viennent à l'esprit du brigadier, enfermé dans la chambre de la grande maison. Sa vision de la guerre exprime l'absurdité de ce qu'il a vécu, il se met à parler intérieurement, il rompt ce silence qui a été le sien pendant des jours, enfin ! " Seulement je n'ai perdu aucune bataille, bon Dieu ! Je n'ai même pas fait la guerre. A moins que la guerre consiste à se promener tranquillement au pas en plein midi sur le dos d'un cheval fourbu entre deux rangées de voitures brulées et de morts en attendant qu'un de ces types embusqués derrière une haie s'amuse à faire un carton." ( p. 356)

Il sort de la maison, marche dans les rues, croisant des créatures appartenant à une autre espèce que la sienne.
Simon, ayant recours encore à de multiples glissements dans le temps, exprime le ressenti de cet homme lorsqu'il retrouve des endroits qui lui étaient familiers et qui aujourd'hui lui sont devenus totalement étrangers. Pire, il détecte dans le regard de ceux qu'il rencontre dans le compartiment du chemin de fer, au buffet de la gare ou dans la rue, une hostilité qu'il combat par un rire intérieur, rire qui symbolise " la chose " qu'il porte en soi maintenant.

  • Le bordel et la réinsertion
De même lorsqu'il se rend au bordel, il détecte " cette même soupçonneuse méfiance, vaguement hostile, vaguement alarmée, particulière non seulement à leur métier (de prostituées) mais à quelque chose qui, sans doute, émanait maintenant de lui..." (p. 365) Néanmoins, pénétrant dans ce bordel le brigadier se sent soudain dans un univers rassurant, fiable. Il s'échappe d'un monde hostile. " Il avait traversé avec une indignation croissante un monde scandaleux et insupportable dont il s'était une deuxième fois évadé en franchissant la porte que lui avait ouverte la femme à tête de mule." ( p. 367) L'homme fait l'amour avec deux filles, tout se brouille dans sa tête, ce que Simon transcrit par des "incises" qui se télescopent dans un grand éclat érotique. La seule expression verbale qui émane de l'homme, et dont on ne sait si elle exprime un scandale ou une satisfaction de la chair, peut-être d'ailleurs les deux à la fois, on l'a déjà entendue prononcer par d'autres ou par l'homme lui même : " Bon Dieu, bon Dieu, bon Dieu ! " ou quelque autre juron similaire ( pp. 370, 369, 305, 233, 178...) . Dans le livre, ces jurons constituent une bonne part du langage parlé entre guillemets.

Rappelons qu'habituellement un juron est une expression brève, plus ou moins grossière, vulgaire, voire blasphématoire, qui donne une intensité particulière à un discours, que cela soit pour exprimer ce qu'on ressent face à une situation donnée, pour manifester sa colère, son indignation ou sa surprise, ou encore pour donner de manière générale plus de force à un propos. Ici les hommes ont perdu l'usage du langage, le juron est le dernier recours de l'expression orale. Un peu comme les clochards enivrés qui ne s'expriment que par des jurons et des insultes. Ce sont en fait des cris de révolte.

Le brigadier revient régulièrement au bordel, sur le lit, après l'amour, il repense à ce qu'il a vécu dans le stalag - les dessins érotiques... l'Oranais... les partis de poker - et pendant son évasion. Simon nous donne comme à son habitude une nouvelle version d'événements vécus, exprimant ainsi le flou et le caractère sélectif des souvenirs. Il rajoute une nouvelle couche de peinture sur la toile pour générer de nouvelles impressions chez le lecteur.

  • L'aboutissement
Peu à peu l'ex-brigadier prend des habitudes. Il va au cinéma, il s'achète une bicyclette, il se rend sur ses terres.
On apprend que lors d'une permission il s'est marié et que sa femme après avoir franchi la ligne de démarcation vient le rejoindre dans le sud. " Peu à peu il changeait. " (p. 379) On est loin du cérémonieux mariage de ses parents.

Enfin l'aboutissement de tout cela surgit au fil d'une phrase de la dernière page de roman : " Un soir, il s'assit à sa table devant une feuille de papier blanc." (p. 380) Et que voit-il par la fenêtre : un acacia.
Je laisse le soin au lecteur de décrypter le symbole.
  • Mes impressions
Au moment de refermer ce roman : que reste-t-il ?
Tout d'abord une impression de rejet, par deux fois, en raison du caractère peu accessible de cette écriture tout en rupture, dans laquelle le lecteur de perd très vite comme dans un labyrinthe.
Pour apprécier cette écriture, il faut s'en détacher et essayer d'analyser le projet de l'auteur. A cet égard la lecture des "Quatre conférences" a été pour moi une révélation. D'un seul coup j'ai l'impression que les obstacles ont disparu. Mais attention, il faut une lecture attentive et surtout ne pas hésiter à malaxer le livre dans tous les sens, à revenir sur des passages, à comparer des descriptions, des phrases, à établir des correspondances, bref à utiliser une méthode de lecture appropriée. C'est ce que j'ai essayé de faire, de manière empirique.
Evidemment tout cela est très chronophage, mais j'estime que cela en vaut la peine.

Autre difficulté, tous ces souvenirs qui font le fond du roman, même si ce sont les émotions qui sont primordiales, ils ont été constitués, ils se sont accumulés au cours de la vie de l'auteur. La clé du roman, c'est la vie de l'auteur. Mais attention cela n'ajoute rien à la qualité de l'œuvre qui est totalement autonome.

Notre difficulté en tant que lecteur est que nous avons nos modes de pensée, nos habitudes et que cherchons en permanence des points de repère dans un monde romanesque qui apparaît déstructuré. Pourquoi passer de 1914 à 1940 systématiquement ? Pourquoi les personnages n'ont-ils pas de nom ? Pourquoi situer les scènes dans une ville du sud de la France, dans une ville d'eau ou dans l'est et ailleurs ?
La réponse à ces questions est dans la biographie de Simon. Mais bien que j'ai acheté le livre récent intitulé " Claude Simon, une vie à écrire " de Mireille Calle-Gruber, paru au Seuil, je n'ai pas voulu le lire avant. Bien sûr je le lirai après et je suis certain que je découvrirai de nouveaux éclairages. Mais je considère qu'un roman doit se suffire à lui-même, sans référence immédiate avec la biographie de son auteur. Autrement, que les situations décrites se passent à Perpignan, à Vernet-les-Bains, à Bazeilles ou dans la gare de Lyon, cela n'a pas grand intérêt au plan littéraire. Mais il y a ce besoin du lecteur. Simon traque ce besoin et nous montre son inutilité pour apprécier une création artistique.

Bref ce qui reste de ce livre, c'est d'abord sa construction, c'est ensuite le style. Ce style j'en ai parlé plusieurs fois dans mes précédentes impressions, il est le fruit d'un travail de composition méticuleux, précis, acharné. Simon ne croit pas à l'inspiration, il croit au travail de l'écrivain. C'est un mécanicien. Et ce terme n'est pas offensant, bien au contraire.
Dire que j'ai aimé ce livre ne serait pas exact, je l'ai apprécié dès lors que j'ai découvert les objectifs de l'auteur. Je ne peux m'empêcher d'établir la comparaison avec un exercice de contemplation d'une toile d'un peintre cubiste par exemple. Il y a une géométrie dans ce roman, il y a des vides, des espaces, des blocs, des couleurs, mais aussi des sons et des vibrations. Il y a surtout un rythme à deux niveaux, l'un résultant de la construction du livre, l'autre résultant de la description des situations (rythme de la nature, rythme des armes, rythme des chevaux...)

Enfin j'imagine que ce roman est en quelque sorte la conclusion d'une œuvre immense que je ne connais pas mais à laquelle chaque chapitre doit faire écho. C'est la différence entre la lecture d'un livre et la découverte d'un écrivain à travers son œuvre. Les enjeux de lecture sont différents. Si l'on s'attaque à l'œuvre d'un écrivain, il faut dégager une certaine empathie, le lecteur doit alors entrer dans le monde de l'écrivain et dans son évolution personnelle. Si on lit un seul roman d'un écrivain, l'attitude est différente, elle peut s'exprimer par un rejet, par une lassitude ou par une séduction, mais cela ne dure qu'un instant.
En ce qui me concerne, ayant lu l'Acacia, j'ai envie d'aller plus loin dans la découverte du monde de Claude Simon et de dépasser ainsi les polémiques qu'il a suscitées.

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