ACTUALITE







L'INTERET D'UN BLOG CONSISTE ESSENTIELLEMENT A ECHANGER DES IDEES, DES IMPRESSIONS ENTRE L'AUTEUR DU BLOG ET LES LECTEURS.


POUR FAIRE UN COMMENTAIRE :

- CLIQUEZ SUR COMMENTAIRES
- REMPLISSEZ LA RUBRIQUE EN TAPANT VOTE COMMENTAIRE
- SIGNEZ VOTRE COMMENTAIRE SI VOUS LE SOUHAITEZ
- DANS SELECTIONNEZ LE PROFIL, CLIQUEZ SUR ANONYME
- TAPEZ LES LETTRES INDIQUEES
- CLIQUEZ SUR PUBLIER UN COMMENTAIRE ET C'EST FAIT


- LORSQUE LE COMMENTAIRE SERA ACCEPTE PAR L'AUTEUR DU BLOG, IL SERA PUBLIE



samedi 17 janvier 2009

UNE SOIREE CHEZ ARGENTINA SANTOS A LISBONNE

Nous prenons le métro à la station Restauradores pour prendre un peu de repos à l’hôtel avant la soirée « fado ».
Une longue consultation de sites sur Internet m’a fait opter pour la casa de fado d’Argentina Santos. Voici ce qu’en dit notamment Sylvie Lasserre, une journaliste française, amatrice de fado : « Parmi les professionnels, Argentina Santos, 76 ans (en 2003) est la vedette d’Alfama, la plus grande, la dernière fadiste authentique s’émeut Carlos do Carmo, le Jacques Brel portugais. Elle possède l’une des maisons de fado les plus respectées de Lisbonne, la Parreirinha d’Alfama et accueille régulièrement les grands noms du fado comme Maria da Fé. Chaque soir Argentina trône (le mot est bien choisi !) dans sa robe de dentelle noire, face au comptoir de la petite salle sombre aux murs ornés de bas relief en azuleiros. La vieille dame ne chante que lorsqu’elle en a envie, cela dépend de l’ambiance et du public. « Il faut que je sente qu’on est venu pour m’écouter, et non pas en simple touriste. J’ai en moi beaucoup d’allégresse et beaucoup de tristesse, moitié-moitié. Ma mélancolie, je la garde pour moi…. Jusqu’au moment où je la chante ».
En arrivant sur place, j’avais deux craintes : qu’elle ne soit pas là ou qu’elle soit là, mais qu’elle ne chante pas. Heureusement elle a chanté.

La Parreirinha est située dans le Beco do Espirito Santo au n°1, dans le bas d’Alfama, à quelques pas de la place du Commerce. L’extérieur est accueillant, d’autant plus que la ruelle est abondamment illuminée. L’entrée donne directement sur le comptoir du restaurant et effectivement, assise à une table devant le comptoir à un poste stratégique, apparaît de manière évidente, la patronne des lieux, Argentina. Habillée d’une robe de dentelle noire, elle est entourée par une nuée de serveuses entre deux âges revêtus de tabliers blancs, qui lui obéissent au doigt et à l’œil. L’endroit transpire la culture portugaise, on est accueilli, on est pris en main sans aucun chichi et on est placé là où a décidé la patronne, mais de telle sorte qu’on puisse écouter confortablement les fadistes. Nous nous attablons à côté d’un couple plutôt jeune, bon chic bon genre. En quelques secondes, nous comprenons qu’il s’agit de Français. Apparemment ils semblent discrets, cela me rassure, car d’une manière générale, lorsque je suis à l’étranger, je fuis mes compatriotes, non par mépris ou animosité, mais parce que je viens chercher autre chose que ma propre culture, mes propres habitudes et ma propre langue.
Nous commandons du porto blanc, puis le vin rouge local. Pour faire comme les Portugais, nous choisissons une soupe maison (au chou) et du riz au poisson (du merlu) avec des coquillages. .
Soudain, pendant que nous dégustons la soupe au chou, une chanteuse apparaît par la porte d’entrée du restaurant, elle éteint elle-même les lumières de la salle. Un projecteur inonde de lumière rouge un endroit situé au milieu de la salle. Les musiciens de faufilent entre les tables en prenant soin de protéger leur instrument, ils s'installent sur des chaises à même les convives. L’un joue de la guitare portugaise, l’autre de la guitare classique (viola). La salle est toute en longueur, basse de plafonds, et sur les murs, outre les azuleiros dont on a parlé, sont suspendus quelques portraits de fadistes renommés; parmi ceux-ci celui d’Argentina, lorsqu’elle était plus jeune.
La guitare portugaise est un instrument à cordes pincées qui s'apparente à la mandoline. C'est l'instrument principal du fado accompagné généralement d’une guitare classique. Le silence se fait immédiatement. Je n’ose même plus utiliser ma cuiller. La chanteuse, Helena da Cruz, dont je n’apprendrai le nom que plus tard, entame un premier air de fado. C’est pur, c’est beau, ça vient du cœur et des tripes ! Cela n’a rien à voir avec ce que nous avions entendu il y a dix ans dans le Bairro Alto. Les deux musiciens accompagnent à merveille et même si je ne comprends rien aux paroles, mon imagination me laisse entrevoir un monde de violence, de joies, d’amours trahies, de déchirements, de souffrances et de mélancolie, tout cela donnant la fameuse « saudade » des Portugais.
Il existe de multiples thèses sur les origines du fado. Après tout, quelle importance ? Dans le fado ce qui est essentiel c’est le chant, l’écoute et ce qui se passe au moment de l’échange. Le fado n'a de réalité que lorsqu’il est chanté. Comme le blues, dans un contexte culturel et historique bien précis, il utilise des ingrédients qui, combinés entre eux, donne une expression unique générant une émotion intense qui traduit les racines profondes d’un peuple, d’une culture.
Evoluant en permanence, le fado revisite les événements quotidiens, qu’ils soient politiques, sociaux ou tout simplement personnels. Le fado c’est un langage qui se compose de signes multiples, jamais figés. Comme l’écrit Couto : « la voix, dont on attend une parfaite maîtrise, doit tout révéler : yeux clos, le fadista, dont seules les mains s’animent, n’est que le support d’un élan intérieur. Chanson nocturne, le fado ne vit pas véritablement à l’air libre. Il lui faut des caves, une ambiance de recueillement et la communion intime du chanteur avec son public. »
Après Helena da Cruz, mais toujours avec les mêmes musiciens, qui sont parfaits, respectant le même rituel, apparaît un fadiste dont l’une des serveuses me révèle le nom, Pedro Lisboa. Il semble tendu, nerveux, on à l’impression qu’il va jouer un moment important de sa vie. Ce n’est pas du trac, c’est tout simplement de la concentration et de l’émotion contenue qui ne demandera qu’à s’exprimer dans quelques secondes. Impeccablement habillé et coiffé, cet homme aux mains moites commence à chanter. Là encore c’est pur, c’est dense et en même temps on ressent une certaine pudeur, une certaine sobriété. Est-ce à dire qu’il y a une différence entre le fado chanté par un homme et celui chanté par une femme ? J’ai tendance à le croire. Trois airs s’enchaînent. Comme on dit dans certaines enceintes, j’ai l’impression d’avoir touché mon salaire. Les lumières se rallument et les clients - il faut bien nous appeler ainsi - reprennent leurs conciliabules après les moments de recueillement. A la table d’à côté, chez les Français, cela ne va pas fort, à la suite d’une remarque de mon voisin, la charmante jeune femme fond en sanglots en prenant bien soin de dire à notre encontre : « je n’aime pas me donner en spectacle ». Comme ils sont néanmoins discrets et que je m’efforce de faire abstraction de leur présence, je ne note qu’une phrase qui semble résumer l’essence de leur conflit, la jeune femme dit à son homme « tu te comportes comme une enfant ». On en restera là. En silence et l’air détaché, nous leur accordons l’absolution, le lieu, l'ambiance s'y prêtent..
Pendant ce temps, Argentina, à sa table, compte les billets de banque. Lorsque le fadiste a fini son tour, elle lui tend avec autorité un billet et il s'en va prendre le frais dehors. Tout se passe comme il se doit, de la main à la main.

Cette fois-ci c’est une autre chanteuse qui apparaît, toujours habillée de noir, mais très fardée avec de longs cheveux d’un noir de jais qui lui tombent dans le dos. Elle se place au milieu de la salle avec ses deux musiciens. Rien à voir avec Pedro et Helena, c’est un fado qui vient des profondeurs du corps, qui parfois est presque hurlé, comme c‘est le cas chez certains vieux chanteurs de blues. L’apparence physique de la chanteuse et le mouvement de ses lèvres donnent aussi à son interprétation un air sensuel et provocateur. Je ne saurai pas son nom malheureusement. Certains des airs sont repris par l’assistance avec quelques fausses notes toutefois, mais lorsque je regarde les visages des lisboètes présents ce soir, qui sont presque tous entre deux âges, j’ai l’impression qu’ils revivent leur enfance en fredonnant certains airs. Une femme regarde son mari chanter avec attendrissement, une autre essaie de faire taire son voisin qui manifestement n’a ni le sens du rythme, ni celui de la mélodie. Mais il y a dans ce lieu une vraie communion, il se passe quelque chose, le porto et le vin aidant.

Vient alors le moment tant attendu, « elle va chanter ». Il y a une semaine, je n’avais jamais entendu parler d’elle, mais aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir attendu toute ma vie cet instant, Ma femme partage ce même sentiment, à sa manière.
Argentina est ce que l’on pourrait appeler une femme de caractère, de taille moyenne, le visage buriné par le travail et par les ans, elle a, à l’évidence, le maintien des grandes fadistes qui s’apparente à celui de certaines chanteuses de flamenco. Elle est revêtue d’une robe et d’un châle sombres, en dentelle. Un silence absolu se fait dans la salle, elle commence à chanter en regardant les musiciens, le dos tourné vers l’assistance et soudain la magie apparaît. De ce corps un peu fort et trapu jaillit une voix mélodieuse, fine, nuancée, d’une pureté incroyable, on dirait une voix de jeune fille et très vite des nuances subtiles apparaissent dans le phrasé, des « rrr » commencent à rouler dans sa gorge d’une manière inimitable, un peu comme chez certains italiens du nord, et la fougue, la tempête apparaîssent tel un vent violant bousculant tout sur son passage. Les mains de la chanteuse expriment une énergie irrésistible qui vient du fond d’elle-même, de son vécu, de ses souffrances, de ses retenues, de ses frustrations, de ses peines, elle frôle la colère, puis revient soudain par des jeux de modulation à la tendresse de la petite fille et tout cela dans une sobriété d’expression et dans un concentré d’émotions extraordinaires. Il y a chez cette femme une maîtrise totale de sa voix. Dans la salle chacun est fasciné, il n’y a plus qu’Argentina et le chant des guitares, c’est beau, c’est grand, c’est unique. Un grand silence respectueux succède aux applaudissements enthousiates. Le fado d'Argentina a laissé son empreinte dans les coeurs... Viendra enfin un autre fadiste, Luis Tomar, il s’accompagne lui-même à la guitare, je le qualifierai de fadiste consensuel, presque commercial, sans que cela soit péjoratif, car c’est quand même très beau. Luis a du talent.
Avant de quitter le sanctuaire, vers minuit et demi, sous l'effet d'une pulsion irrésistible je me dirige vers la table à laquelle est assise Argentina. Je lui dis que j’aimerais acheter l’un de ses cd. Je lui demande de me conseiller dans mon choix. Malheureusement il y a la barrière de la langue. Comprenant mon désir, elle me montre un cd, certainement le plus récent, elle sort de l’étui les textes des chansons et elle m’invite à les lire en écoutant les airs de fado. J’essaie de lui dire mon admiration.
Au moment de partir, je vais lui serrer la main en lui faisant comprendre qu'avec ma femme nous avons, l’un comme l’autre, beaucoup apprécié cette soirée. Le restaurant se vide, alors même que la deuxième partie du fado commence, mais il est tard et nous rentrons.

La vie d’Argentina Santos mérite un certain éclairage que j’emprunte en grande partie à Joao Lisboa. Maria Argentina Pinto dos Santos est née dans le quartier de la Mouraria à Lisbonne en 1924. Elle a passé une grande partie de sa vie à travailler à la Parreirinha, dans les cuisines. Contrairement à d’autres, Argentina n’a débuté sa carrière de chanteuse que très tard. Les deux hommes de sa vie ne souhaitaient pas qu’elle chante en public, elle ne put donc faire autrement. Lorsque son mari mourut, c’est alors que sa vraie carrière de chanteuse a commencé. Grâce à l’authenticité et à la personnalité de sa voix, elle s’est imposée comme l’une des plus grandes chanteuses de sa génération. Elle est considérée par de nombreux amoureux du fado comme une véritable incarnation de la chanson lisboète. Malgré le peu de concerts qu’elle donne c’est une vraie chanteuse populaire considérée aujourd’hui comme la plus célèbre représentante du fado « classique ».
Dans quelques années cette voix se taira à jamais, c’est un privilège que de l’avoir entendu à un moment où elle jouit encore de sa pleine capacité. Nous avons eu beaucoup de chance.

Lisboa, samedi 1er mars 2008

NB : la video est un peu étroite, c'est le moins qu'on puisse dire, mais c'était la seule disponible sur le web.

2 commentaires:

  1. J'ai lu avec délectation ton compte tendu de cette soirée de milliardaire à la casa d'Argentina Santos. Tu n'es pas chanceux car c'est toi qui a provoqué "la chance", par ta sensibilité, ton attirance pour les choses authentiques et ta curiosité. Bien sûr c'est dommage de ne pas avoir été en mesure de consoler cette jeune (et jolie ?) française, qui ne devrait pas totalement regretter d'avoir un compagnon "qui se conduit comme un enfant" ; on voit de temps en temps ce que donne les adultes !

    RépondreSupprimer
  2. Si les commentaires que tu rédiges ne s'affichent pas immédiatement, c'est que j'ai du mettre en place un filtrage via mon e-mail, pour éviter qu'un importun comme celui d'hier (site pornographique, il a du flasher ou être alerté par le terme "kama-sutra" utilisé dans le dessin) vienne polluer les échanges (en plus on ne peut pas le mettre à la poubelle, il faut effacer tout le message pour le faire disparaître!).
    Par conséquent, il y aura toujours un écart entre le moment où un commentaire est rédigé et celui où l'émetteur peut le lire en ligne. Le temps que j'en prenne connaissance et que je valide sa publication.

    RépondreSupprimer