"La guerre, qu'est ce que c'est ?
Le massacre de gens qui ne se connaissent pas, disait Paul Valéry, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. Un amplificateur d'héroïsme et de bassesse. La meilleure part des hommes et la pire. La fureur de vivre décuplée par l'imminence de la mort."
in "Un certain M. Piekielny", roman de François Henri Désérable. Gallimard 2017, p. 109
Le contraste c'est la dualité. La lumière c'est ce qui donne la vie aux choses.
ACTUALITE
L'INTERET D'UN BLOG CONSISTE ESSENTIELLEMENT A ECHANGER DES IDEES, DES IMPRESSIONS ENTRE L'AUTEUR DU BLOG ET LES LECTEURS.
POUR FAIRE UN COMMENTAIRE :
- CLIQUEZ SUR COMMENTAIRES
- REMPLISSEZ LA RUBRIQUE EN TAPANT VOTE COMMENTAIRE
- SIGNEZ VOTRE COMMENTAIRE SI VOUS LE SOUHAITEZ
- DANS SELECTIONNEZ LE PROFIL, CLIQUEZ SUR ANONYME
- TAPEZ LES LETTRES INDIQUEES
- CLIQUEZ SUR PUBLIER UN COMMENTAIRE ET C'EST FAIT
- LORSQUE LE COMMENTAIRE SERA ACCEPTE PAR L'AUTEUR DU BLOG, IL SERA PUBLIE
COMPTEUR
Affichage des articles dont le libellé est LIVRES. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est LIVRES. Afficher tous les articles
mercredi 25 juillet 2018
jeudi 5 mai 2016
DORIS LESSING - REMARQUE SUR L'ECRIVAIN ET SON LECTEUR
"... Non seulement il est puéril pour un auteur de vouloir que ses lecteurs voient ce qu'il voit lui-même, comprennent la forme et le but d'un roman, tels qu'il les conçoit lui-même - mais que ce vœu même signifie qu'un point fondamental lui échappe : le livre n'est vivant, puissant, fructifiant, susceptible de provoquer la réflexion et la discussion que quand sa forme, son plan, ses intentions échappent au lecteur, car l'instant où l'on perçoit la forme, le plan et les intentions est aussi celui où il ne reste plus rien à retirer d'un livre.
Et quand le schéma d'un livre, la forme de sa vie intérieure, apparaît aussi clairement au lecteur qu'à l'auteur - alors peut-être le moment est-il venu de laisser ce livre de côté, puisqu'il a fait son temps, et de se lancer dans quelque chose de neuf."
Préface du roman "Le carnet d'or" de Doris LESSING
Et quand le schéma d'un livre, la forme de sa vie intérieure, apparaît aussi clairement au lecteur qu'à l'auteur - alors peut-être le moment est-il venu de laisser ce livre de côté, puisqu'il a fait son temps, et de se lancer dans quelque chose de neuf."
Préface du roman "Le carnet d'or" de Doris LESSING
dimanche 6 mars 2016
" DELIVRANCES " de TONI MORRISON - IMPRESSIONS DE LECTURE
J’ai donc éprouvé le besoin de reprendre depuis le début pour clarifier les situations et les personnages.
Cette « opération retour à zéro » m’a permis ensuite en reprenant ma lecture
depuis la première page, d’entrer réellement dans le roman.
Ma première observation est qu’il s’agit d’un roman "de surface". Attention
je n’ai pas dit superficiel, mais bien de surface. On n’entre pas dans la
profondeur des personnages, on en reste à la description de leurs relations ou
plutôt de leur absence de communication.
C’est peut être d’ailleurs le sentiment que veut donner Toni Morrison.
Cette impression est peut- être générée par sa technique narrative. Au fil du texte, on passe d’un
personnage à l’autre, d’un point de vue à l’autre, ce qui confine le lecteur
dans une sorte de relativisme permanent. La vérité de chaque personnage, sa vérité
profonde ne jaillit pas dans les rapports qu’il a avec les autres. Il faut
attendre presque la fin du roman pour que la vérité profonde de l’un soit entrevue
par l’autre. Je dis bien entrevue. Cette connexion laborieuse, comparable à un accouchement difficile, génère alors une sorte de
délivrance. Il n’y a plus à retenir sa vérité, à la garder secrète. Lorsque l’autre
y accède, cela signifie aussi qu’il est capable de sortir de son propre
isolement. C’est en portant effectivement son regard sur l’autre et dans l'autre, peut-être
grâce à un personnage médiateur (comme Queen), qu’il arrive à se délivrer de lui-même et du
carcan qu’il s’est lui-même construit. Carcan ayant pour origine, le
mutisme, la honte ou le mépris émis par d'autres personnages.
Il y a donc dans ce récit un apprentissage de la vie, un apprentissage du rapport à l’autre
qui se traduit par une sorte de délivrance lorsqu’enfin on arrive à échapper à
soi-même, au monde clos qu’on s’est fabriqué pour résister à l’intolérance ou à
la barbarie des autres.
Derrière tout cela, je ressens une certaine Amérique trempant dans le
racisme et la superficialité avec des hommes et des femmes construits à son
image. Un horrible monde !
Heureusement, il existe des rescapés qui vivent souvent dans la pauvreté, mais qui eux vivent leur vérité l'assument sans artifice.
Heureusement, il existe des rescapés qui vivent souvent dans la pauvreté, mais qui eux vivent leur vérité l'assument sans artifice.
Libellés :
IMPRESSIONS,
LITTERATURE,
LIVRES,
PRIX NOBEL DE LITTERATURE,
TONI MORRISON
dimanche 14 septembre 2014
DEUX LIBRAIRIES BOUQINERIES COMME JE LES AIME : "L'ATHANOR" A CUISERY ET A LOUHANS
Cuisery, bourg de Saône et Loire fait partie de ce que l'on appelle les "villages du livre" http://cuisery-villagedulivre.com/villages-du-livre/ dans la rue principale, le promeneur bibliophile ne trouvera pas moins de 15 librairies.
Il y a surtout affluence le 1er dimanche du mois avec la venue de bouquinistes qui montent leur stand dans la Grande Rue.
La librairie que je préfère à Cuisery est sans conteste "l'Athanor" dont le propriétaire est Sébastien Berteloot.
Sur plus de 300m2, on trouve des quantités phénoménales de livres d'occasion de toutes sortes. Cela va de l'ésotérisme, à l'aviation en passant par les bandes dessinées, et de l'histoire à littérature en passant par le polar... on passe d'une pièce à l'autre, on grimpe à l'étage, on explore les coins et recoins u peu come chez Shakespeare and Co à Paris il y a quelques années.
Récemment Sébastien Berteloot a ouvert une seconde librairie "l'Athanor" sous les arcades de Louhans, en plein centre ville.
La librairie bénéficie d'un grand espace dans lequel sont présentés de manière impeccable des dizaines de milliers de livres (200 000 en stock). L'endroit est très agréable, il y fait bon chercher la perle rare, pendant des heures et l'accueil est chaleureux.
Si vous aimez les livres et si vous aimez faire des découvertes, n'hésitez pas à vous rendre dans l'une ou l'autre de ces librairies, vous ne serez pas déçus.
L’Athanor à Louhans, sous les arcades
ouvert en semaine
Il y a surtout affluence le 1er dimanche du mois avec la venue de bouquinistes qui montent leur stand dans la Grande Rue.
La librairie que je préfère à Cuisery est sans conteste "l'Athanor" dont le propriétaire est Sébastien Berteloot.
Sur plus de 300m2, on trouve des quantités phénoménales de livres d'occasion de toutes sortes. Cela va de l'ésotérisme, à l'aviation en passant par les bandes dessinées, et de l'histoire à littérature en passant par le polar... on passe d'une pièce à l'autre, on grimpe à l'étage, on explore les coins et recoins u peu come chez Shakespeare and Co à Paris il y a quelques années.
Récemment Sébastien Berteloot a ouvert une seconde librairie "l'Athanor" sous les arcades de Louhans, en plein centre ville.
La librairie bénéficie d'un grand espace dans lequel sont présentés de manière impeccable des dizaines de milliers de livres (200 000 en stock). L'endroit est très agréable, il y fait bon chercher la perle rare, pendant des heures et l'accueil est chaleureux.
Si vous aimez les livres et si vous aimez faire des découvertes, n'hésitez pas à vous rendre dans l'une ou l'autre de ces librairies, vous ne serez pas déçus.
L’Athanor
Grande Rue
71290 Cuisery
ouverte le dimanche de 10h à 12h, puis de 14h à 18hL’Athanor à Louhans, sous les arcades
ouvert en semaine
vendredi 30 novembre 2012
" HOME " DE TONI MORRISON
A ce jour je n'avais jamais lu la
prose de Toni Morrison. Je viens de terminer "Home", roman dont on
dit le plus grand bien dans la presse littéraire.
Pour moi, et sans jeu de mot, ce
roman est en noir et blanc. Il décrit un monde qui peut être perçu et interprété
de deux manières selon que l'on est ou non du bon côté. Les personnages de
Morrison sont du mauvais côté, Frank, Cee, Lily... C'est-à-dire du côté des
descendants des esclaves. Encore eux-mêmes esclaves. C'est-à-dire sans liberté
réelle, constamment en danger, risquant la mort à chaque coin de rue. Cela
simplement parce qu'ils ont la peau noire. Nous sommes dans les années 50.
Les uns comme Frank ont acquis la
conscience des risques qu'ils courent, ils se méfient, même si parfois ils se
révoltent, les autres comme Cee, sa jeune sœur, sont à la merci des blancs.
A noter que Morrison suggère plus
qu'elle ne dénonce, le décalage entre le récit du narrateur et le récit de
Frank ajoute à la subtilité de l'écriture. C'est un livre sur la condition
humaine, ou plutôt sur la condition inhumaine dans le contexte des Etats-Unis
de l'après-guerre, pays démocratique et bien pensant. Livre sur la violence,
livre sur l'injustice, livre sur le désespoir surtout. La phrase qui m'a
peut-être le plus marquée (en dehors de celles qui décrivent des scènes de
violence extrême) est celle-ci : "
Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de
bataille. Au moins sur le champ de bataille, il y a un but de l'excitation, de
l'audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre.
La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème
c'est qu'on ne peut pas savoir à l'avance.
A Lotus, vous saviez bel et bien à l'avance puisqu'il n'y avait pas
d'avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n'y avait pas
d'autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de
quelqu'un d'autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu'on y
survive." p.89
Les cartes sont données dès la
naissance à Lotus, Géorgie. Dans la société fermée du désespoir rien n'est
possible si ce n'est l'instant présent et la seule issue est la mort à la fin
du tunnel.
Le moteur du roman est cette
lettre que reçoit Frank sur son lit d'hôpital : "Venez vite, elle mourra si vous tardez." Rien d'autre n'est
dit que cette phrase. Au lecteur d'imaginer
ou d'avoir la patience de tourner les pages du roman !
Morrison fait alors s'enchaîner
les mailles d'un récit où l'on est confronté à la violence, au racisme, mais
aussi à la solidarité et à la chaleur humaine. Sur ce dernier point le rôle
joué par les femmes est primordial.
On a tout dit sur ce roman, que
c'était un conte, un récit circulaire, un road movie, un morceau de musique
avec des riffs, des chœurs et un rythme faisant battre les cœurs. Soit,
pourquoi pas ?
Moi j'avoue avoir eu un peu de
mal à entrer dans le livre. J'ai eu l'impression de passer d'une situation à
une autre sans trop pouvoir m'arrêter, m'en imprégner. Peu de temps pour
respirer. Est dû au caractère très concentré de ce roman ?
Mais, pour moi une question reste
ouverte, peu approfondie par les multiples commentateurs : celle de la scène de
la petite fille coréenne devant laquelle se trouve le soldat Frank Money, scène
refoulée, puis réapparaissant dans sa conscience. Je me suis interrogé sur son
interprétation.
De quoi s'agit-il ? Dans le
contexte effroyable de la guerre de Corée, Frank monte la garde près d'un camp
militaire américain. Soudain, à travers les bambous il découvre une petite main
qui cherche dans les détritus laissés là quelque nourriture à emporter: " Tout ce qui n'était pas du métal, du
verre ou du papier, pour elle, ça se mangeait. Elle se fiait non pas à ses
yeux, mais à ses seuls doigts pour trouver de quoi se nourrir. Déchets de
rations de survie, restes de colis envoyés avec de bons baisers de Maman et
pleins de gâteaux au chocolat qui tombaient en miettes, de biscuits, de fruits.
Une orange désormais toute molle et noire de pourriture, se trouve juste devant
ses doigts. Elle cherche à l'attraper. Ma relève arrive, voit sa main et secoue
la tête en souriant. Au moment où il s'approche d'elle, elle se redresse et
dans ce qui apparaît comme un geste rapide, voire machinal, elle dit quelque
chose en coréen. Ca ressemble à "miam-miam".
Elle sourit, tend la main vers l'entre-jambe du soldat et le touche. Ca
le surprend. Miam-miam ? Dès que mon regard passe de sa main à son visage, que
je vois les deux dents qui manquent, le rideaux de cheveux noirs au-dessus
d'yeux affamés, il la flingue. Il ne reste que sa main parmi les ordures,
cramponnée à son trésor, une orange maculée en train de pourrir." p.
101
Plus tard dans le récit, Frank se
réappropriera cette histoire en confessant sa honte. Je n'en dirai pas plus.
Frank apparait ici comme
doublement victime. C'est d'abord un parmi tous ceux qui sont partis à la guerre
pour se transformer en chair à canon. Il en a réchappé physiquement,
contrairement à ses deux camarades. Il a droit à la médaille du combattant, son
seul bien. Mais psychologiquement les rescapés de cette guerre, comme tous les
rescapés des champs de bataille, ne sont plus des hommes, mais des bêtes à qui
on a appris à tuer ou à se faire tuer. Perte de lucidité totale, criminel par profession.
Frank n'est plus lui-même.
Dans un précédent article j'ai
cité Quignard et ses propos sur la guerre comme pulsion sexuelle et pulsion de
mort. Dans ce roman ces propos sonnent étonnamment vrais lorsque Toni Morrison
écrit à propos de Frank : "Il n'
avait au monde pas assez de Jaunes ou de Chinetoques morts pour qu'il soi
satisfait. L'odeur cuivrée du sang ne lui soulevait plus l'estomac : elle lui
ouvrait l'appétit." p. 105
Que retenir de ce livre ?
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152
mercredi 28 novembre 2012
"LES DESARCONNES" DE PASCAL QUIGNARD
Difficile de parler de ce livre.
Il ne s'agit pas d'un roman, il ne s'agit pas d'un livre de philosophie, bref
c'est du Quignard !
- Les désarçonnés
L'auteur choisit un thème, celui
du désarçonnement et à partir de ce thème il nous emmène nous promener dans
l'histoire, dans la littérature, dans la philosophie. Nous rencontrons ceux qui
ont été désarçonnés à un moment ou à un autre de leur vie. Quignard
nous fait mettre le doigt sur le sens caché des choses.
" Les désarçonnés"
pourrait être un livre de chevet que l'on lit par bribes chaque soir avant de
s'endormir. Une méthode pour nous aider à penser, à aller au delà des apparences,
comme disait Platon.
- Pas de transfert, mais la solitude
1er thème ayant retenu mon
attention : "Tous les enfants trouvent dans le modèle de ceux qui les ont
conçus le modèle de leur malheur."
"Il n'est pas judicieux de
poursuivre les souhaits de ses parents. Il est malencontreux de suivre les
voeux du groupe. Que rien ne transfère sur ta tête. Evade-toi du transfert.
Cesse de servir " Partout la solitude est préférable." On connait le
goût de Quignard pour la solitude et pour ce qu'elle apporte. La solitude semble être l'état de celui qui crée.
- Comment naître ou renaître : créer
" Il faut savoir répondre
dans le vide. Ce sont les livres. Il faut savoir se perdre dans le vide. C'est
la lumière dans laquelle on les lit. Il ne faut répondre aux autres qu'en
créant. Il faut laisser tomber toutes les autres formes de répliques..."
"Créer c'est assaillir sur
un front sans rival, où la communauté n'existe pas.
Créer est le seul bon terrain qui
soit au monde.
Car cette terre qui soudain
surgit sous les yeux de celui qui la crée n'existe pas avant sa création.
Cet espace où le livre trouve à
s'engendrer est introuvable dans le réel. Il est l'inimaginable au sein du symbolique.
Il est vide. Cette occasion est inanticipable pour ceux qui envient le bonheur
qu'ils n'ont pas, pour ceux qui ont soif du sang des autres, pour ceux qui
s'efforcent sans trêve de dévorer les proies qui leur échappent sous les yeux.
Car ils n'inventent pas leur espace dans l'espace et ils n'u retrouvent pas le
sang qu'ils aiment." p. 24 et 25
Ce qui m'intéresse dans ce texte
c'est l'absence de rapport entre un existant préalable, fusse l'espace même du
réel, et la création. Il y a le vide... puis la création qui se réalise. La
création surgit brusquement. Elle n'est pas et ne peut pas être re-création d'un
préexistant. La création se réalise à partir du vide et dans le vide.
Quignard poursuit son thème du
désarçonnement, il fait alors une lecture historique des récits des principaux désarçonnés
qu'il a pu rencontrer dans les textes : Agrippa d'Aubigné et surtout Saul qui une fois désarçonné
de son cheval, naît (je ne dis pas renaît, à dessein). Il passe ainsi des
ténèbres à la lumière. Le désarçonnement comme naissance !
Quignard d'en déduire : "des re-naissances peuvent avoir lieu au
cours de la vie, en renversant le cours, métamorphosant l'expérience qu'on
avait d'elle, dévoyant le chemin qu'on avait jusque là emprunté, déroutant le
voyage.
De renaissance en renaissance, le commencement s'accumule.
L'expérience se fait de plus en plus native." p. 49 et 50
Quignard poursuit sa réflexion, à
la lumière des grands textes des grands auteurs. Avec Montaigne, on apprend
qu'écrire n'est pas vivre, c'est survivre. C'est se créer une vie en quelque
sorte au delà de la mort. L'écriture des Essais sont un cycle de renaissances
après l'expérience que fit Montaigne de la mort, suite à un désarçonnement
accidentel, chaque chapitre est une nouvelle naissance. Il s'agit de survivre !
- Les tours de silence
Un autre extrait du livre a
retenu toute mon attention. Il concerne les Tours de silence. Pour qui lit mon blog de temps en
temps, mon intérêt pour les Tours de silence n'est pas une surprise. Les Tours de silence sont des lieux
où certains peuples déposaient les cadavres des défunts pour que les oiseaux
viennent les dépecer et les emporter dans les cieux là où vivent les dieux.
Je ne résiste pas à citer
intégralement le passage du livre de Quignard sur les Tours de silence, il est
maginique de clairvoyance, d'intelligence et de poésie.
" Kipling appartenait à une famille de fondeurs de cloches qui vivait à Bombay.
Il naquit dans l'ombre d'une tour de silence. Les tours de Bombay étaient des
hautes tours à terrasses où on plaçait les cadavres des hommes de degrés en
degrés afin que les oiseaux les nettoient. Ils transportaient les âmes dévorées
au plus loin de la terre (où vivent les hommes) et au plus près du ciel (où
s'imaginent les dieux qui sont des oiseaux plus grands et plus invisibles au
milieu des oiseaux). Ils arrachaient le sort des hommes à la souillure eschatologique
du pourrissement. Ils les soustrayaient à la prédation des grands mammifères.
Seuls les êtres du ciel transféraient les "âmes" dans le bleu où le
ciel s'infinit. Ils recyclaient les souffles de la respiration dans les vents
qui poussaient les nuages au-dessus des vallées et des monts de la terre. Ils
projetaient des étincelles de vie dans le feu du soleil." p. 184 et
185
- De la prédation à la guerre
Dernier thème que je retiens : la
guerre
" La guerre adore le sang. La destruction violente d'autres hommes
plongea les hommes qui s'y livraient dans une excitation qui n'était pas
comparable à celle qu'ils éprouvaient lors des prédations antérieures. La
délectation du sang renforce le groupe ensanglanté, provoque une contagion
immédiate, induit une réplique encore plus sanglante. C'est la pulsion sexuelle
de mort. C'est pourquoi dans les sociétés humaines, il ne se trouve pas
d'au-delà à la cruauté."
Bon, c'est une vision des choses
et d'ailleurs Quignard n'est ni un psychanalyste, ni un sociologue. Mais il est
vrai que maintes fois je me suis posé la question devant les pires atrocités
commises dans les guerres, dans les génocides. Pourquoi tout cela ? Que sont
les hommes ? Que vaut la civilisation et la démocratie devant de telles
pulsions de mort ?
- Conclusion
Bref, ce livre de Pascal Quignard,
difficile, est d'une intelligence rare. L'auteur a une culture phénoménale, il
nage dans les époques, entre les textes anciens, les textes d'auteurs modernes,
les livres sacrés... Suivons le guide.
Même si nous n'adhérons pas à ces
thèses, Quignard a le mérite de nous interroger, de nous inquiéter que nos
sociétés humaines. Cela fait du bien d'ouvrir la fenêtre de sortir de notre
monde fermé qui n'a d'yeux que pour le divertissement au sens pascalien du
terme. Prendre un peu de hauteur avec un guide de grande qualité cela fait un
bien fou !
Une question : faut-il avoir été désarçonné pour créer ou écrire des livres, j'attends votre réponse.
mardi 27 novembre 2012
TEMOIGNAGE : " LES PROIES" d'ANNICK COJEAN
J'ai eu l'occasion de rencontrer Annick Cojean il y a de nombreuses années à l'occasion d'un séminaire à Sciences Po sur les "mutations de la France contemporaine". Elle était intervenue sur la question des medias en France. Elle m'avait impressionné par sa clairvoyance et par son professionnalisme. Anne Cojean est aujourd'hui grand reporter au journal "Le Monde".
- Les crimes sexuels du Guide
Elle vient de publier un livre intitulée "Les Proies" qui dénonce les crimes sexuels de Khadafi et qui relate en particulier le témoignage d'une de ses victimes, Soraya, devenue à 15 ans à peine, l'esclave sexuelle de l'ancien maître de la Lybie. L'auteur lève le voile sur les atrocités commises par ce fou, cet obsédé sexuel omnipotent et par sa clique. Le viol étant la marque de sa puissance, instrument de dominantion sur les femmes et les hommes de la société lybienne. Chaque jour il lui fallait au moins quatre femmes ou jeunes filles pour assouvir ses envies.
- Les crimes sexuels du Guide
Elle vient de publier un livre intitulée "Les Proies" qui dénonce les crimes sexuels de Khadafi et qui relate en particulier le témoignage d'une de ses victimes, Soraya, devenue à 15 ans à peine, l'esclave sexuelle de l'ancien maître de la Lybie. L'auteur lève le voile sur les atrocités commises par ce fou, cet obsédé sexuel omnipotent et par sa clique. Le viol étant la marque de sa puissance, instrument de dominantion sur les femmes et les hommes de la société lybienne. Chaque jour il lui fallait au moins quatre femmes ou jeunes filles pour assouvir ses envies.
Les descriptions qui sont faites dans le livre dépassent l'entendement.
- Deux fois victimes
- Deux fois victimes
Mais ce qui est encore plus frappant, comme souvent dans les crimes sexuels, c'est le refus de témoigner des victimes, femmes ou hommes. Refus de témoigner qui s'expliquait par la peur naguère et qui s'exprime aujourd'hui par la honte. La femme violée n'est pas la seule concernée par ce crime, toute sa famille est à la même enseigne. Les hommes perdent leur honneur s'ils ne lavent pas l'affront par la mort, la leur ou celle de la femme qui a été souillée. Les victimes de crimes sexuels sont deux fois victimes : victime de leur boureau, mais aussi victime de leur famille et de la société en général qui les rejette.
Là, Annick Cojean met l'accent sur un problème majeur des sociétés à religion musulmane. Mais ne vous cachons pas les yeux, de telles situations peuvent également exister dans les sociétés occidentales, apparemment plus libérées et plus tolérantes. Il n'y a qu'à observer l'écart énorme qui existe en France ou ailleurs, entre le nombre des viols commis et le nombre des plaintes pour viol déposées devant la justice.
- Peur, honte et complaisance coupable
En Lybie, tout le monde ou presque savait, chez les gouvernants des autres Etats de la planète, beaucoup savaient et ne disaient rien, sans compter ceux qui en profitaient, car le tyran lybien savait se montrer généreux. Peur d'un côté, honte de l'autre, et ignorance complice. La voie royale pour les dictateurs !
Pour ce qui est de la France, souvenons-nous de la dernière mascarade de Khadafi à Paris entouré par ses amazones-esclaves, reçu en grande pompe à l'Elysée et dormant sous sa tente plantée dans les jardins de Marigny.
- Barrer la route aux apprentis dictateurs quand il est encore temps !
Tirons au moins une leçon de tout cela, barrons la route à ceux qui ne rêvent que du pouvoir et pour qui tous les moyens sont bons pour assouvir cette irrépressible obsession.
Car, certes le thème du livre d'Annick Cojean, porte sur les crimes sexuels à répétition et innombrables commis par Khadafi et sa clique, mais c'est aussi une dénonciation implacable de l'exercice du pouvoir absolu, sans aucun contrôle.
Les dictatures débouchent systématiquement sur les pires abus, sur les pires horreurs, jusqu'au génocide.
C'est pour cette raison qu'il faut combattre tous les candidats dictateurs alors qu'il en est encore temps.
C'est pour cette raison qu'il faut combattre tous les candidats dictateurs alors qu'il en est encore temps.
Suivez mon regard, suivez l'actualité !
Annick Cojean
Un livre salutaire !
samedi 17 novembre 2012
QUE DIRE DE "14" LE DERNIER LIVRE DE JEAN ECHENOZ ?
Pour être franc, pas grand chose, j'ai déjà presque tout oublié.
Il est vrai qu'en ce qui me concerne, la guerre de 1914 je l'ai vécu très partiellement par ricochet, en écoutant mon père m'en parler dans les années 1960. Il a fait la bataille de Verdun et il a ensuite été gazé à l'ypérite dans la bataille de la Somme, laissé pour mort dans un trou d'obus. J'ai connu également la bande de poilus survivants du 10ème régiment d'infanterie. Aucun de ces hommes n'aimait parler de la guerre. C'était du domaine de l'indicible. Mon père, lui, a voulu me transmettre certaines choses. Et c'est seulement maintenant que je réalise l'importance de ses messages. Il a également été mobilisé en 1940 et envoyé comme prisonnier dans un stalag en Allemaagne pendant plus d'un an. J'ai un respect infini pour ce qu'il a vécu lors de ces deux guerres.
Alors la littérature d'Echenoz, cela ne me touche pas vraiment ! C'est de la guirlande posée sur du vide.
Sur cette même période en revanche, resteront à jamais gravées dans ma mémoire les pages de l'Acacia de Claude Simon, décrivant les mêmes circonstances d'un départ à la guerre en train et, dans une moindre mesure, quelques pages puissantes de la Chambre des Officiers de Marc Dugain.
Après cela "14" parait fade, c'est un exercice de style. Mais je ne suis pas séduit par le style de Jean Echenoz.
Voir également les impressions de Pergame sur ce livre sur le blog "Everybody knows" http://pergame-shelter.blogspot.fr/ à la date du 26 octobre.
Il est vrai qu'en ce qui me concerne, la guerre de 1914 je l'ai vécu très partiellement par ricochet, en écoutant mon père m'en parler dans les années 1960. Il a fait la bataille de Verdun et il a ensuite été gazé à l'ypérite dans la bataille de la Somme, laissé pour mort dans un trou d'obus. J'ai connu également la bande de poilus survivants du 10ème régiment d'infanterie. Aucun de ces hommes n'aimait parler de la guerre. C'était du domaine de l'indicible. Mon père, lui, a voulu me transmettre certaines choses. Et c'est seulement maintenant que je réalise l'importance de ses messages. Il a également été mobilisé en 1940 et envoyé comme prisonnier dans un stalag en Allemaagne pendant plus d'un an. J'ai un respect infini pour ce qu'il a vécu lors de ces deux guerres.
Alors la littérature d'Echenoz, cela ne me touche pas vraiment ! C'est de la guirlande posée sur du vide.
Sur cette même période en revanche, resteront à jamais gravées dans ma mémoire les pages de l'Acacia de Claude Simon, décrivant les mêmes circonstances d'un départ à la guerre en train et, dans une moindre mesure, quelques pages puissantes de la Chambre des Officiers de Marc Dugain.
Après cela "14" parait fade, c'est un exercice de style. Mais je ne suis pas séduit par le style de Jean Echenoz.
Voir également les impressions de Pergame sur ce livre sur le blog "Everybody knows" http://pergame-shelter.blogspot.fr/ à la date du 26 octobre.
vendredi 2 novembre 2012
ROMAN "LE VEAU" DE MO YAN
Evidemment Mo Yan n'aurait pas obtenu le prix Nobel de littérature 2012, jamais je n'aurais eu l'occasion de lire un de ses livres. Et pourtant je me serais privé d'une vision de la Chine rurale à l'époque de la révolution culturelle qui ne manque ni d'intérêt, ni d'humour.
Je ne vais pas raconter l'histoire du veau en question, mais simplement vous inviter à vous plonger dans la culture chinoise, d'une manière simple, abordable et authentique.
Un récit plein de malice et aussi très critique à l'encontre du pouvoir de l'époque. Deux catégories de personnages : les vrais, ceux qui vivent dans la pauvreté, mais qui sont roublards comme pas un et puis les autres, les fantoches, les bureaucrates, les fayots, les gratte-papier, a la fois bêtes et imbus de leur personne. Il y a encore une troisième catégorie, celle que Mo Yan appelle les droitiers, c'est-à-dire les anciens riches, les intellectuels, que l'on a mis dan des camps de rééducation, mais qui ont conservé toutes leurs capacités. Quel gâchis semble dire Mo Yan !
Il est probable que si j'avais lu un tel livre il y a trente ou quarante ans, j'aurais crié à la réaction.
Mais aujourd'hui tout a changé, simplement les riches d'aujourd'hui font ami-ami avec le pouvoir politique, ils sont même souvent au pouvoir comme le premier ministre actuel. Quant aux pauvres ils sont toujours pauvres, et c'est de ceux là que Mo Yan nous parle. Il est dans leur camp. Avec sa truculence, il sait nous les rendre familiers malgré les différences de culture.
La lecture de ces deux nouvelles est un vrai moment de plaisir.
Libellés :
LIVRES,
PRIX LITTERAIRE,
PRIX NOBEL DE LITTERATURE
TRANSVERSALITE LITTERAIRE : INCROYABLE ! GAUDE, QUIGNARD ET... MO YAN
A la suite des deux livres déjà cités dans l'article précédent et qui font référence aux "tours du silence" dans lesquels les oiseaux de proie viennent dépecer les cadavres, je tombe sur ces phrases dans le truculent livre de nouvelles de MO YAN (le dernier prix Nobel de littérature) :
Selon lui, toutes les formes de funérailles étaient une agression brutale de l'homme contre la nature et, si l'enterrement était arriéré, la crémation n'était pas pour autant avancée. Il fallait un four, une urne pour les cendres, un columbarium c'était encore plus enquiquinant qu'un enterrement. S'il fallait comparer, disait-il, c'étaient encore les funérailles à ciel ouvert des Tibétains qui correspondaient le mieux aux intentions de Dieu, même si elles présentaient des inconvénients. Les tigres, au moins, n'avaient pas besoin qu'on leur hache menu la viande. En fait, les vautours n'avaient nul besoin du funèbre travail des moines. "Si j'ai le choix, j'irai mourir dans la forêt primitive, pour que mon corps réintègre aussi vite que possible le cycle de la nature. Pendant que les gens morts en même temps que moi seront en train de pourrir et d'empester au fond de leur cercueil, je serai déjà en train de gambader ou de planer dans les airs."
in "Le veau et le coureur de fond", Mo Yan, édit. du Seuil p 156.
Que déduire de tout cela (en plus le jour des morts !) ?
Qu'il existe des coïncidences, pourquoi pas ?
Que l'esprit du lecteur est plus sensibilisé à des idées qui l'ont frappé dans un livre et sur lesquelles il exerce une vigilance accrue ?
Que l'intuition peut nous guider insconsciemment à lire des livres dans lesquels les mêmes thèmes sont évoqués ?
Se poser des questions, n'est ce pas l'essentiel ?
Quant aux réponses : peu importe !
Toutes les suppositions sont possibles !
dimanche 28 octobre 2012
ROMAN : "POUR SEUL CORTEGE" DE LAURENT GAUDE
Tête d'Alexandre le Grand, British Nuseum
On peut s'interroger sur la finalité de ce type de littérature
au début du XXIème siècle.
De quoi s'agit-il ?
De faire revivre Alexandre le Grand ? De
clamer la fin d'une épopée ? De décrire l'éclatement rapide de l'Empire ? De rechercher
l'esprit des compagnons d'Alexandre ? De faire éclater les frontières du
réalisme pour se répandre dans les méandres de l'imaginaire ? De tuer les corps
pour mieux saisir l'essence des esprits ? De décrypter l'alchimie mystérieuse du
souffle qui unit sous les mêmes symboles les héros de l'épopée ?
Qui sait ? A chacun d'interpréter ce beau livre de Laurent
Gaudé !
J'avoue avoir éprouvé quelques réserves à la lecture des
premières pages. Vérité historique et création littéraire sont-elles compatibles
? Faire revivre Alexandre le Grand, imaginer son agonie, sa mort, reconstituer
ses pensées mêmes et celles de ses compagnons, n'est ce pas un exercice stérile et totalement subjectif
?
Mais, assez vite j'ai été emporté par le souffle du livre,
par le style superbe de l'auteur et par le caractère universel des thèmes
traités. Impuissance du héros fatigué, tragédie de la mort en marche,
stratégies des courtisans, des héritiers, morcellement de l'empire, déchirement
des anciens compagnons d'armes, puissance des symboles, droiture des uns, turpitude
des autres... Et on en revient à l'essentiel : qu'est-ce qui a cimenté ces
hommes ? Qu'est-ce qui a fait qu'ils sont allés jusqu'au bout d'eux-mêmes et qu'est-ce qui fait soudain que tout s'effondre et qu'ils se méprisent eux-mêmes.
Gaudé leur offre alors la possibilité de s'exprimer et
d'aller chercher au fond d'eux-mêmes leur idéal de vie : l'esprit d'Alexandre,
symbolisé par sa voix d'outre-tombe et par l'urne qui contient son souffle.
Quant à Dryptéis, l'héroïne féminine, fille de Darius, le
souverain perse vaincu par Alexandre, prisonnière de son destin, elle cherche
en permanence à fuir l'Empire. Cet Empire qui la condamne à être ce qu'elle
n'est pas, à écarter son enfant pour le protéger. Elle fera en sorte que son fils échappe à cette destinée en le privant d'identité, en lui cachant à jamais son origine. Elle
comprendra également que seul Alexandre peut la protéger, la sauver de ce
monstre glacial et implacable qu'est l'Empire. Mais pas n'importe quel Alexandre ! L'Alexandre
débarrassé de son corps, débarrassé de sa gloire... l'esprit d'Alexandre !
On comprend alors que les compagnons d'armes d'Alexandre, Tarkilias, Aristonos, Af Ashra et les autres, et
Dryptéis, héritière de Darius et femme d'Héphaistion le meilleur ami d'Alexandre, prisonnière de son destin, sont unis dans une même démarche : la quête
de l'esprit d'Alexandre. Démarche qui est l'antithèse de celle de Ptolémée ou
de Perdiccas, qui cherchent à s'accaparer le corps de l'empereur défunt pour
mieux asseoir leur propre pouvoir.
D'une part, souffle épique, cet élan dynamique et conquérant,
qui se rassasie d'immenses chevauchées vers les empires d'Orient, repoussant
sans cesse les limites du possible (les compagnons d'armes), ou rejet de l'Empire, de sa voracité (Dryptéis), des intrigues perpétuelles et d'autre part, un pouvoir statique, figé,
qui cherche s'édifier sur le passé et ses symboles physiques et qui ne peut
générer que discordances et affrontements, jusqu'à l'effondrement final (Ptolémée, Roxane...).
Voilà ce que j'ai trouvé dans ce livre, fort bien écrit et
qui m'a permis de sortir des grisailles du temps présent.
Livre inattendu, livre sans frontières, "Pour seul
cortège" n'est en aucun cas un roman historique. C'est un roman sur des
personnages prisonniers de l'Empire, de l'Histoire, qui n'ont pour seul
objectif que d'échapper à leur destin et de trouver la vie, le souffle de la
liberté. : Alexandre soi-même, ses compagnons fidèles et Dryptéis...
jeudi 27 septembre 2012
"LA MORT D'ARTEMIO CRUZ" DE CARLOS FUENTES
- J'ai lu ce roman, malgré moi, avec une certaine distance.
Une distance qui s'est imposée dès les premières pages.
Quelles en sont les raisons ?
. Méconnaissance du Mexique et de l'Amérique latine en général,
. distance par rapport aux événements qui sont relatés et qui
s'étendent sur une partie du 20ème siècle,
. distance par rapport au personnage, qui est loin d'être
sympathique,
. enfin, distance par rapport à la construction du roman;
difficile de se laisser aller dans la lecture car très vite on passe d'un
niveau de conscience du personnage à un autre. Il y a dans le livre cette
espèce de juxtaposition permanente de la subjectivité d'Artemio sous la forme
du...
. Il = le niveau du passé. Celui des épisodes vécus par Artemio,
mais aussi parfois imaginés, comme celui des courses des 2 femmes ou la mort de
Lorenzo en Espagne, voire de sa propre naissance. Mais les faits relatés ont
toujours leur origine dans un acte d'Artemio.
. Tu = le jumeau, qui se positionne dans le futur ou même dans
l'intemporel. Monologue où le narrateur s'adresse à son double.
. Je = le présent, la souffrance, la conscience de la mort qui
arrive, mais aussi la lucidité qui découle de l'observation de ceux qui sont à
son chevet, le voyeurisme du moribond qui veut encore croire à sa puissance.
A la fin du livre, au moment de la mort d'Artemio, le Je, le Tu
et le Il ne font plus qu'un.
C'est toutefois cette distance qui a fait que j'ai eu des
difficultés à entrer dans le roman.
Par ailleurs, Fuentes a cherché ici à casser nos habitudes de
lecture linéaire, ces va et vient entre passé et présent, entre monde réel et
souvenirs, après tout, c'est aussi la manière donc fonction notre esprit, notre
imaginaire. Et heureusement, sinon la vie serait invivable. Il n'est pas un
instant de nos journées où notre esprit s'échappe du monde physique pour se
plonger dans la boîte à mémoire. La temporalité disparaît alors au bénéfice de
l'unité du moi, de ce sujet qui seul est capable de justifier ses actes à
chaque époque de sa vie. Mais voilà, la distance, la mémoire et la puissance de
l'esprit, c'est bien connu, déforment les souvenirs du réel passé et disparu à
jamais, en se souvenant nous modifions la réalité que nous avons vécue, nous
faisons des choix à partir de nos choix passés et sur nos propres choix passés.
C'est complexe, mais c'est ce que j'ai trouvé dans la mécanique mentale
d'Artemio Cruz, mise en évidence avec un grand talent par Fuentes. Et c'est en
partie pour cela que je trouve qu'il s'agit d'un grand roman.
- J'ai lu aussi "La mort d'Artemio Cruz" avec admiration
Peu à peu, au fil des pages, les subtilités apparaissent et on
découvre le dessein de l'auteur. Un roman très novateur et très construit. Et
là on ne peut s'empêcher de tirer un coup de chapeau.
Pour mieux me repérer, comme d'autres, j'ai cherché à
reconstituer dans l'ordre choisi par Fuentes les épisodes de la vie passée de
Cruz, de "IL". Ordre non chronologique, mais qui a un sens par
rapport à notre approfondissement de la connaissance du personnage d'Artemio et
par rapport à la scène finale.
- Début : 9 avril 1959 Artemio rentre en avion à Mexico. Il
tombe gravement malade.
- 6 juillet 1941 -
Teresa, la fille d'Artemio se marie avec Gerardo.
- 20 mai 1919 - Artemio épouse Catalina
Bernal et s'allie à Don Gamaliel son père
- 4 Décembre 1913 - Episode de la
Révolution et mort de Regina, l'amour d'Artemio
- 3 juin 1924 - Avec Catalina enceinte de
Teresa.
- 23 novembre 1927 - Artemio dans la vie politique,
allié des puissants et des riches
- 11 septembre 1927 - Riche et bedonnant il
passe des vacances à Acapulco avec Lilia, une fille jeune et belle, qu'il
achète
- 22 octobre 1915 - La fin tragique de
Gonzalo Bernal, qui est fusillé, tandis que Cruz s'en tire, Artemio tue le
colonel Zagal - 12 août 1934 - Il est
avec Laura, l'amie de Catalina à Paris, dans un monde luxueux.
- 3 février 1939 - Guerre civile Espagne,
Lorenzo, son fils qui se bat aux côtés des Républicains meurt
- 31 décembre 1955 - La fête avec Lilia,
désir et dégoût
- 18 janvier 1903 - Artemio, est encore
enfant, il tue un parent pour protéger Lunero le mulâtre qui l'a élevé.
Atanasio son père.
- 9 avril 1899 - La naissance d'Artemio le
fils bâtard d'Anastasio Menchaca et d'Isabel Cruz, Cruz Isabel, la sœur de
Lunero le mûlatre.
Autant de souvenirs logés dans la mémoire d'Artemio, corps
vulnérable sur un lit de souffrance, qui revoit son existence et qui cherche à
lui donner un sens, un ordre, une cohérence.
Ce qui m'a particulièrement intéressé dans ce livre c'est
l'étroite imbrication entre l'histoire du Mexique moderne en train de se faire
et la vie d'un homme qui agit progressivement selon ses intérêts, aux
détriments des autres. On ne peut s'empêcher de penser à Citizen Kane, que j'ai
d'ailleurs décidé de revoir dans la foulée.
Sur la révolution, l'analyse de Fuentes est sans appel : "Une révolution commence à se faire sur
les champs de bataille, mais une fois qu'elle est pourrie, les batailles
militaires ont beau continuer, elle est bel et bien perdue. Nous en sommes tous
responsables. Nous nous sommes laissés diviser par les avides, les ambitieux,
les médiocres. Ceux qui veulent une vraie révolution, radicale, intransigeante,
sont malheureusement des hommes ignorants et cruels. Et les gens instruits
veulent seulement une demi-révolution, compatible avec la seule chose qui les
intéresse : s'engraisser, se substituer à l'élite...Voilà le drame du
Mexique."
Enfin ce questionnement sur le pouvoir et la gloire au seuil de
la mort, me parait étonnamment puissant car il nous interpelle tous dans notre
singularité. Confrontés à des situations dramatiques dans lesquelles il faut
choisir, que ferions-nous ? Qu'aurions-nous fait en 1940 et dans les années qui
suivirent par exemple ?
Qui en décide ? Le "Je", combinaison d'une hérédité et
d'une culture ? Les circonstances ?Le hasard ? Les autres ? Le destin ou encore
je ne sais quel Dieu ?
L'éthique, le sens moral, les choix politiques sont-ils des
garde-fous contre la trahison, la cupidité et la corruption ?
Ils peuvent l'être, mais le livre nous montre malheureusement
que même ceux qui adoptent une conduite de vie la trahisse tôt ou tard. La vie
d'Artemio Cruz n'est-elle pas une suite de trahisons ? Pour lui non, il a ses
justifications. Pour nous oui, mais c'est Fuentes qui nous oriente.
Tout cela explique aussi comment les grands moments d'espoir des
peuples, les élans révolutionnaires généreux sombrent après de multiples
soubresauts, dans des périodes dramatiques au cours lesquelles prédominent les
intérêts d'une classe dominante et souvent la toute puissance d'une dictature.
mardi 31 juillet 2012
ROMAN : "LES SOLIDARITES MYSTERIEUSES" DE PASCAL QUIGNARD
J'aime le titre de ce roman de
Pascal Quignard précisément parce qu'il suscite l'interrogation, le
questionnement.
Que signifie cette expression
"solidarités mystérieuses " ?
Pour répondre à cette question,
il faut lire le roman, c'est simple.
Roman épuré dont l'architecture est
fondé sur une histoire dramatique sur lequel le voile se lève peu à peu, au fil
des pages.
Un personnage féminin, Claire,
Marie-Claire... Chara..., qui devient de plus en plus farouche (au sens de qui ne se laisse pas approcher),
de plus en plus sauvage (au sens de qui
vit en liberté dans la nature), qui élimine de sa vie tout ce qui ne lui
est pas essentiel. Elle est en quête d'un absolu qu'elle n'a pas trouvé dans
l'amour. Elle le trouvera, au coeur de la Bretagne et de ses lieux magiques
battus par les vents, fouettés par les vagues, érodés par les forces
naturelles. Son monde, c'est celui que nous ne voyons pas, celui des roches lissées
par le temps, celui des arbustes qui naissent en étouffant les autres, qui
vivent en griffant et qui meurent desséchés, celui des creux remplis d'eaux
mortes verdâtres, celui des oiseaux, sans attache, symboles de liberté.
Le roman décrit cette sorte de
flottement permanent entre Claire et la nature dans laquelle elle s'immerge
progressivement jusqu'à fuir sa maison, le jour, la nuit.
Et cependant, dans cet isolement
de plus en plus impénétrable, dans cette quête permanente de solitude, Claire
découvre également en retrouvant la Bretagne de son enfance des liens
privilégiés avec différents êtres : avec son frère Paul d'abord, avec Madame
Ladon son ancienne prof de piano, mais aussi avec Jean l'ami de son fère, avec le père
Calève qui tient la ferme voisine. Liens privilégiés, en dehors des normes, que
Quignard qualifie de "solidarités
mystérieuses".
Bien sur, il y a d'abord le lien tout
particulier entre Paul et Claire.
La sœur et le frère
A propos de la relation entre Paul
et Claire, Jean , l'amant de Paul, s'exprime ainsi : " J'aimais Paul et j'admirais le couple que le
frère et la sœur formaient. J'étais émerveillé devant la solidité du lien qui
les unissait. Rien de ce que l'un ou l'autre pouvait faire n'était capable
d'altérer l'affection qu'ils se portaient... Ce n'était pas de l'amour le
sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n'était pas non plus une espèce de
pardon automatique. C'était une solidarités mystérieuse. C'était un lien sans
origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne
l'avait décidé ainsi."
Quignard se focalise sur cette
relation mystérieuse, plus loin dans le roman il écrit :
" Parfois quand les frères et les sœurs ne se haïssent pas, ils s'aiment
mieux que les amoureux. Ils sont certainement plus constants et plus surs que
si le désir les animait. Au surplus, ils sont riches de beaucoup plus de
souvenirs que les amants ne peuvent l'être. De l'autre, le frère ou la sœur
connaissent le plus ancien, le plus enfantin, le plus maladroit, le plus ridicule,
le plus originaire, le plus bas. Ils ont assisté aux plus grandes passions, qui
sont les premières, car les plus vives blessures sont celles qu'on ne peut
prévoir puisqu'on ignore qu'elles existent celles vis-à-vis desquelles on n'a
rien pour se défendre, les plus inconnaissables, celles qui surgissent sur la
ligne frontière de l'origine." p. 186/187
Passage remarquable de lucidité,
de clairvoyance. Quignard fait ici œuvre d'exploration. Il s'est donné comme
champ d'investigation, cette partie des rapports humains privilégiés qui
échappent aux descriptions traditionnelles de l'amour, de la passion, de
l'amitié etc.
Mais l'autre thème clé du livre
concerne la manière dont Claire conduit sa vie depuis son retour sur sa terre
natale. Tout se passe comme si une fusion se réalisait entre sa personnalité et
la nature de son enfance. Cette démarche est étroitement liée à la relation
entre Claire et Simon.
La passion mystérieuse de Claire
Ce qui dévore Claire, c'est le
sentiment qu'elle éprouve pour Simon. Difficile de le décrire avec exactitude !
C'est le frère qui le décrit peut-être le plus fidèlement : " ... ma sœur n'a jamais été amoureuse de Simon
Quelen. On ne peut même pas dire qu'elle ait des sentiments pour Simon Quelen. Je
pense qu'elle ne l'étreignit pas beaucoup plus que quelques fois durant toute
sa vie, mais elle l'aima pendant plus de soixante ans. Ce fut un lien absolu.
Elle l'épia chaque jour durant les dernières années de sa vie. Elle le
contempla chaque jour jusqu'à sa mort terrible. Elle assista à cette mort - et
elle en fut même terriblement heureuse."
J'en arrive à me demander si
Quignard, à travers le personnage de Claire ne décrit pas le sentiment
religieux. Cette illumination dévorante qui fait de l'être aimé, un absolu hors
d'atteinte que l'on ne cesse de contempler. Ainsi les lieux où il a vécu (pour
autant qu'il ait vécu), les traces de son passage sur terre, parmi nous, se
transforment en autant d'objets de piété, de reliques.
Quant à celui, ou celle, qui est
en quête de l'absolu, il va toujours plus loin, il se réfugie dans l'ascèse,
dans la fuite du monde, pour mieux ressentir l'intensité se sa passion.
" C'était une femme très complexe. Il y avait une espèce de lenteur dans
tous ses mouvements. De toute façon il y avait toujours une espèce de lenteur
dans les réponses qu'elle faisait. Elle réfléchissait longuement, posément,
puis, tout à coup, elle dépliait ses longues jambes de héron. Elle se levait,
titubait un peu, prenait difficilement son envol mais alors, brusquement, elle
fonçait dans les roseaux, dépassait les arbres, gagnait les nuages."
p. 136
Quignard dissèque avec
méticulosité la passion qui dévore Claire. Il met l'accent sur un paradoxe
fondamental de son personnage : " Tant
qu'il vécut (Simon) elle souffrit. Je n'aurais jamais pu croire qu'on puisse
souffrir aussi continûment et aussi longtemps. Quand il fut mort, elle fut
heureuse. Miraculeusement si je puis dire la souffrance s'en est allée aussi.
En tout cas sa souffrance s'arrêta quand elle se transforma en deuil."
Cette phrase prononcée par Paul,
le frère, trouve écho dans une autre parole, de Madame Ladon, qui elle aussi,
est seule, et s'en trouve bien : " J'aime
infiniment ces grandes plages de silence où je ne suis qu'à moi. Mon mari, jusqu'au
dernier jour de sa vie, m'avait imposé ses horaires, son affection, ses soucis,
ses projets, ses craintes. C'est incroyable quand j'y songe : j'ai aussitôt
adoré être veuve. Je n'avais pas prévu une seconde que j'apprécierais à ce
point la solitude. Je n'ai pas eu d'effort à faire. J'ai assisté à cela comme
un e spectatrice. A mon plus grand étonnement mon deuil s'est transformé en
grandes vacances." p. 49
La relation qui s'établit entre
la vieille dame et Claire participe aussi de ces solidarités mystérieuses.
Mes impressions
En conclusion, ce qui m'a fasciné
dans ce livre c'est d'abord sa construction. Chaque personnage donne sa vision
de Claire, le lecteur dispose ainsi de plusieurs clé qui lui permettront au fil
des pages de mieux cerner la richesse du personnage de Claire.
Ensuite, c'est le double but que
s'est fixé Pascal Quignard : d'une part de décrire avec une grande sobriété et
une grande précision la quête de solitude et d'absolu de Claire, qui ira
jusqu'à la dépersonnalisation totale et à la fusion avec les roches, les
vagues, le ciel de Bretagne; d'autre part la description de relations entre les
êtres qui sont atypiques, que l'on ne peut réduire à un mot, mais qui sont
enracinés profondément dans la psychologie des personnages, tel le rapport
entre un frère et une sœur qui ont vécu un drame atroce dans leur enfance, tels
le rapport entre un être transcendé et sa contemplatrice, tels le rapport entre
une vieille dame solitaire et Claie, cette femme qu'elle a connue enfant et qu'elle
investit de sa générosité, tel le rapport très particulier entre Paul et Jean,
l'ancien prêtre.
Remarquable cartographie poétique
des relations atypiques entre des êtres humains, et magnifique description
d'une processus d'ascèse conduisant à l'osmose avec la nature et à l'envol.
Il y a de la sagesse orientale dans
cette très belle partition de Pascal Quignard dont je recommande vivement la
lecture.
samedi 21 juillet 2012
INSTRUMENTS DES TENEBRES, DE NANCY HOUSTON
Je ne sais pas si le titre de ce roman est bien choisi, mais
le terme "Ténèbres" témoigne parfaitement de son atmosphère :
ténèbres de l'avant-naissance, ténèbres de l'obscurantisme au Moyen Age,
ténèbres de la nuit, des sorcières, de la mort, ténèbres enfin de la mémoire.
Le procédé littéraire utilisé par Nancy Houston dans son
roman est intéressant. Il consiste à juxtaposer, par alternance, le présent de
l'écrivain en train d'écrire, plongé dans son passé, ses souvenirs, ses traumatismes
personnels, englué dans ses rapports familiaux au quotidien et l'imaginaire de
son roman dont l'histoire se situe au Moyen Age en France.
L'élément essentiel pour moi est que " très vite
l'imaginaire impose son autorité au réel et les événements du passé
investissent la vie de Nada, au point de la bouleverser."
Le thème commun à la vie réelle et à la vie imaginaire du
roman est celui de l'avortement d'une jeune femme.
Constat de départ de Nada (l'écrivaine) : " Le monde
m'est égal. C'est une cause perdue, dépourvue de sens. Le sens, c'est moi qui
le fabrique." p. 15
" Je dis toujours
oui à ma muse, mon beau daïmon invisible, la voix désincarnée qui me donne
accès à l'au-delà, à l'autre monde, aux régions infernales."
Grâce à son daïmon, Nada Nadia, vole jusqu'à ce que l'ailleurs devienne ici et l'alors le
maintenant. Voyage spatio-temporel avec un atterrissage dans le centre de la
France en 1986, juste après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV.
Le daïmon : " Regarde,
regarde."
" Je regarde et,
du néant, surgit une image parfaitement claire."
Quant à la forme de l'histoire, ce passé qui devient
présent, Nada pour la composer se réfère à une technique musicale très particulière
"la scordatura". Elle fut
utilisée essentiellement par un musicien de l'époque baroque, Van Biber, pour
composer sa "Sonate de la
Résurrection". Les cordes et le violon lui-même sont accordés d'une
manière inhabituelle, de telle sorte que le son qui sort de l'instrument n'a
rien à voir avec ce qui est inscrit sur la partition. La manière de jouer peut
déboucher sur "un pur moment
d'extase". " Elle avait
l'impression par ce décalage inouï entre les notes écrites et les sons
produits, de toucher à l'essence même du divin." p. 30
Cette sensation évoque chez Nada celle ressentie par sa mère
à l'occasion d'une fausse couche et dont elle a été le témoin " elle me dit qu'elle s'était sentie partir,
qu'elle avait vu son âme s'en aller en flottant doucement au dessus d'elle et
que ça avait été une sensation divine parce que la douleur s'était arrêtée, que
tout était terminé, enfin." p. 32
Dans ce roman qui se construit sous nos yeux, tout se passe
comme si l'imaginaire de Nada lui permettait de remettre à jour des épisodes de
sa vie générant une absence totale de sensations, de les remodeler, de les
réinventer et de les maîtriser enfin à travers l'écriture d'un récit imaginaire.
La démarche est passionnante. Le parallèle établi entre la
vie au présent de l'écrivain écrivant, et vivant en même temps, et le roman en
train de s'écrire permet de saisir les interactions qui constituent l'essence de
la création littéraire et dans certains cas d'un processus thérapeutique.
Très beau livre, je recommande sa lecture.
( Prix Goncourt des Lycéens en 1996 et prix Inter en 1997)
Inscription à :
Articles (Atom)








