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mercredi 25 juillet 2018

REFLEXION SUR LA GUERRE

"La guerre, qu'est ce que c'est ?
Le massacre de gens qui ne se connaissent pas, disait Paul Valéry, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas. Un amplificateur d'héroïsme et de bassesse. La meilleure part des hommes et la pire. La fureur de vivre décuplée par l'imminence de la mort."

in "Un certain M. Piekielny", roman de François Henri Désérable. Gallimard 2017, p. 109

jeudi 5 mai 2016

DORIS LESSING - REMARQUE SUR L'ECRIVAIN ET SON LECTEUR

"... Non seulement il est puéril pour un auteur de vouloir que ses lecteurs voient ce qu'il voit lui-même, comprennent la forme et le but d'un roman, tels qu'il les conçoit lui-même - mais que ce vœu même signifie qu'un point fondamental lui échappe : le livre n'est vivant, puissant, fructifiant, susceptible de provoquer la réflexion et la discussion que quand sa forme, son plan, ses intentions échappent au lecteur, car l'instant où l'on perçoit la forme, le plan et les intentions est aussi celui où il ne reste plus rien à retirer d'un livre.
Et quand le schéma d'un livre, la forme de sa vie intérieure, apparaît aussi clairement au lecteur qu'à l'auteur - alors peut-être le moment est-il venu de laisser ce livre de côté, puisqu'il a fait son temps, et de se lancer dans quelque chose de neuf."

Préface du roman "Le carnet d'or" de Doris LESSING




dimanche 6 mars 2016

" DELIVRANCES " de TONI MORRISON - IMPRESSIONS DE LECTURE



 
Je n’ai pas lu ce roman d’une seule traite, loin de là. Au début j’ai eu du mal à accrocher, je me suis trouvé désorienté entre les différents personnages, la mère, la petite fille, puis la jeune femme et son amie…

J’ai donc éprouvé le besoin de reprendre depuis le début pour  clarifier les situations et les personnages.

Cette « opération  retour à zéro » m’a permis ensuite en reprenant ma lecture depuis la première page, d’entrer réellement dans le roman.

Ma première observation est qu’il s’agit d’un roman "de surface". Attention je n’ai pas dit superficiel, mais bien de surface. On n’entre pas dans la profondeur des personnages, on en reste à la description de leurs relations ou plutôt de leur absence de communication.

C’est peut être d’ailleurs le sentiment que veut donner Toni Morrison. Cette impression est peut- être générée par sa technique narrative. Au fil du texte, on passe d’un personnage à l’autre, d’un point de vue à l’autre, ce qui confine le lecteur dans une sorte de relativisme permanent. La vérité de chaque personnage, sa vérité profonde ne jaillit pas dans les rapports qu’il a avec les autres. Il faut attendre presque la fin du roman pour que la vérité profonde de l’un soit entrevue par l’autre. Je dis bien entrevue. Cette connexion laborieuse, comparable à un accouchement difficile, génère alors une sorte de délivrance. Il n’y a plus à retenir sa vérité, à la garder secrète. Lorsque l’autre y accède, cela signifie aussi qu’il est capable de sortir de son propre isolement. C’est en portant effectivement son regard sur l’autre et dans l'autre, peut-être grâce à un personnage médiateur (comme Queen), qu’il arrive à se délivrer de lui-même et du carcan qu’il s’est lui-même construit. Carcan ayant pour origine, le mutisme, la honte ou le mépris émis par d'autres personnages.

Il y a donc dans ce récit un apprentissage de la vie, un apprentissage du rapport à l’autre qui se traduit par une sorte de délivrance lorsqu’enfin on arrive à échapper à soi-même, au monde clos qu’on s’est fabriqué pour résister à l’intolérance ou à la barbarie des autres.

 Malheureusement, si l’idée du roman est là, je trouve qu’elle est mal exploitée. Le personnage de Bride semble artificiel, sans réelle profondeur. Petite fille rejetée, réagissant par un mensonge crucial générateur de malheur, elle devient beauté inaccessible, sûre d’elle-même, friquée (elle roule en Jaguar) et superficielle. Qui est-elle vraiment ? C’est toute la démarche qu’elle devra conduire pour se délivrer de ses blocages et pour enfin changer de regard sur le monde et sur Booker. Les autres personnages principaux du livre sont dans une démarche similaire, à la fois bourreaux et victimes.

Derrière tout cela, je ressens une certaine Amérique trempant dans le racisme et la superficialité avec des hommes et des femmes construits à son image. Un horrible monde !
Heureusement, il existe des rescapés qui vivent souvent dans la pauvreté, mais qui eux vivent leur vérité l'assument sans artifice.

dimanche 14 septembre 2014

DEUX LIBRAIRIES BOUQINERIES COMME JE LES AIME : "L'ATHANOR" A CUISERY ET A LOUHANS

Cuisery, bourg de Saône et Loire fait partie de ce que l'on appelle les "villages du livre"   http://cuisery-villagedulivre.com/villages-du-livre/ dans la rue principale, le promeneur bibliophile ne trouvera pas moins de 15 librairies.
Il y a surtout affluence le 1er dimanche du mois avec la venue de bouquinistes qui montent leur stand dans la Grande Rue.

La librairie que je préfère à Cuisery est sans conteste "l'Athanor" dont le propriétaire est Sébastien Berteloot.
Sur plus de 300m2, on trouve des quantités phénoménales de livres d'occasion de toutes sortes. Cela va de l'ésotérisme, à l'aviation  en passant par les bandes dessinées, et de l'histoire à littérature en passant par le polar... on passe d'une pièce à l'autre, on grimpe à l'étage, on explore les coins et recoins u peu come chez Shakespeare and Co à Paris il y a quelques années.

Récemment Sébastien Berteloot a ouvert une seconde librairie "l'Athanor" sous les arcades de Louhans, en plein centre ville.
La librairie bénéficie d'un grand espace dans lequel sont présentés de manière impeccable des dizaines de milliers de livres (200 000 en stock). L'endroit est très agréable, il y fait bon chercher la perle rare, pendant des heures et l'accueil est chaleureux.

Si vous aimez les livres et si vous aimez faire des découvertes, n'hésitez pas à vous rendre dans l'une ou l'autre de ces librairies, vous ne serez pas déçus.

L’Athanor

Grande Rue

71290 Cuisery

ouverte le dimanche de 10h à 12h, puis de 14h à 18h


L’Athanor à Louhans, sous les arcades

ouvert en semaine
 

vendredi 30 novembre 2012

" HOME " DE TONI MORRISON



A ce jour je n'avais jamais lu la prose de Toni Morrison. Je viens de terminer "Home", roman dont on dit le plus grand bien dans la presse littéraire.

Pour moi, et sans jeu de mot, ce roman est en noir et blanc. Il décrit un monde qui peut être perçu et interprété de deux manières selon que l'on est ou non du bon côté. Les personnages de Morrison sont du mauvais côté, Frank, Cee, Lily... C'est-à-dire du côté des descendants des esclaves. Encore eux-mêmes esclaves. C'est-à-dire sans liberté réelle, constamment en danger, risquant la mort à chaque coin de rue. Cela simplement parce qu'ils ont la peau noire. Nous sommes dans les années 50.

Les uns comme Frank ont acquis la conscience des risques qu'ils courent, ils se méfient, même si parfois ils se révoltent, les autres comme Cee, sa jeune sœur, sont à la merci des blancs.

A noter que Morrison suggère plus qu'elle ne dénonce, le décalage entre le récit du narrateur et le récit de Frank ajoute à la subtilité de l'écriture. C'est un livre sur la condition humaine, ou plutôt sur la condition inhumaine dans le contexte des Etats-Unis de l'après-guerre, pays démocratique et bien pensant. Livre sur la violence, livre sur l'injustice, livre sur le désespoir surtout. La phrase qui m'a peut-être le plus marquée (en dehors de celles qui décrivent des scènes de violence extrême) est celle-ci : " Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de bataille. Au moins sur le champ de bataille, il y a un but de l'excitation, de l'audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre. La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème c'est qu'on ne peut pas savoir à l'avance.

A Lotus, vous saviez bel et bien à l'avance puisqu'il n'y avait pas d'avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n'y avait pas d'autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de quelqu'un d'autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu'on y survive." p.89

Les cartes sont données dès la naissance à Lotus, Géorgie. Dans la société fermée du désespoir rien n'est possible si ce n'est l'instant présent et la seule issue est la mort à la fin du tunnel.

Le moteur du roman est cette lettre que reçoit Frank sur son lit d'hôpital : "Venez vite, elle mourra si vous tardez." Rien d'autre n'est dit que cette phrase. Au lecteur d'imaginer  ou d'avoir la patience de tourner les pages du roman !

Morrison fait alors s'enchaîner les mailles d'un récit où l'on est confronté à la violence, au racisme, mais aussi à la solidarité et à la chaleur humaine. Sur ce dernier point le rôle joué par les femmes est primordial.

On a tout dit sur ce roman, que c'était un conte, un récit circulaire, un road movie, un morceau de musique avec des riffs, des chœurs et un rythme faisant battre les cœurs. Soit, pourquoi pas ?

Moi j'avoue avoir eu un peu de mal à entrer dans le livre. J'ai eu l'impression de passer d'une situation à une autre sans trop pouvoir m'arrêter, m'en imprégner. Peu de temps pour respirer. Est dû au caractère très concentré de ce roman ?

Mais, pour moi une question reste ouverte, peu approfondie par les multiples commentateurs : celle de la scène de la petite fille coréenne devant laquelle se trouve le soldat Frank Money, scène refoulée, puis réapparaissant dans sa conscience. Je me suis interrogé sur son interprétation.

De quoi s'agit-il ? Dans le contexte effroyable de la guerre de Corée, Frank monte la garde près d'un camp militaire américain. Soudain, à travers les bambous il découvre une petite main qui cherche dans les détritus laissés là quelque nourriture à emporter: " Tout ce qui n'était pas du métal, du verre ou du papier, pour elle, ça se mangeait. Elle se fiait non pas à ses yeux, mais à ses seuls doigts pour trouver de quoi se nourrir. Déchets de rations de survie, restes de colis envoyés avec de bons baisers de Maman et pleins de gâteaux au chocolat qui tombaient en miettes, de biscuits, de fruits. Une orange désormais toute molle et noire de pourriture, se trouve juste devant ses doigts. Elle cherche à l'attraper. Ma relève arrive, voit sa main et secoue la tête en souriant. Au moment où il s'approche d'elle, elle se redresse et dans ce qui apparaît comme un geste rapide, voire machinal, elle dit quelque chose en coréen. Ca ressemble à "miam-miam".

Elle sourit, tend la main vers l'entre-jambe du soldat et le touche. Ca le surprend. Miam-miam ? Dès que mon regard passe de sa main à son visage, que je vois les deux dents qui manquent, le rideaux de cheveux noirs au-dessus d'yeux affamés, il la flingue. Il ne reste que sa main parmi les ordures, cramponnée à son trésor, une orange maculée en train de pourrir." p. 101

Plus tard dans le récit, Frank se réappropriera cette histoire en confessant sa honte. Je n'en dirai pas plus.

Frank apparait ici comme doublement victime. C'est d'abord un parmi tous ceux qui sont partis à la guerre pour se transformer en chair à canon. Il en a réchappé physiquement, contrairement à ses deux camarades. Il a droit à la médaille du combattant, son seul bien. Mais psychologiquement les rescapés de cette guerre, comme tous les rescapés des champs de bataille, ne sont plus des hommes, mais des bêtes à qui on a appris à tuer ou à se faire tuer. Perte de lucidité totale, criminel par profession. Frank n'est plus lui-même.

Dans un précédent article j'ai cité Quignard et ses propos sur la guerre comme pulsion sexuelle et pulsion de mort. Dans ce roman ces propos sonnent étonnamment vrais lorsque Toni Morrison écrit à propos de Frank : "Il n' avait au monde pas assez de Jaunes ou de Chinetoques morts pour qu'il soi satisfait. L'odeur cuivrée du sang ne lui soulevait plus l'estomac : elle lui ouvrait l'appétit." p. 105

Que retenir de ce livre ?
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152

mercredi 28 novembre 2012

"LES DESARCONNES" DE PASCAL QUIGNARD



Difficile de parler de ce livre. Il ne s'agit pas d'un roman, il ne s'agit pas d'un livre de philosophie, bref c'est du Quignard !
- Les désarçonnés
L'auteur choisit un thème, celui du désarçonnement et à partir de ce thème il nous emmène nous promener dans l'histoire, dans la littérature, dans la philosophie. Nous rencontrons ceux qui ont été désarçonnés à un moment ou à un autre de leur vie. Quignard nous fait mettre le doigt sur le sens caché des choses.
" Les désarçonnés" pourrait être un livre de chevet que l'on lit par bribes chaque soir avant de s'endormir. Une méthode pour nous aider à penser, à aller au delà des apparences, comme disait Platon.

- Pas de transfert, mais la solitude
 
1er thème ayant retenu mon attention : "Tous les enfants trouvent dans le modèle de ceux qui les ont conçus le modèle de leur malheur."
"Il n'est pas judicieux de poursuivre les souhaits de ses parents. Il est malencontreux de suivre les voeux du groupe. Que rien ne transfère sur ta tête. Evade-toi du transfert. Cesse de servir " Partout la solitude est préférable." On connait le goût de Quignard pour la solitude et pour ce qu'elle apporte. La solitude semble être l'état de celui qui crée.

- Comment naître ou renaître : créer
" Il faut savoir répondre dans le vide. Ce sont les livres. Il faut savoir se perdre dans le vide. C'est la lumière dans laquelle on les lit. Il ne faut répondre aux autres qu'en créant. Il faut laisser tomber toutes les autres formes de répliques..."
"Créer c'est assaillir sur un front sans rival, où la communauté n'existe pas.
Créer est le seul bon terrain qui soit au monde.
Car cette terre qui soudain surgit sous les yeux de celui qui la crée n'existe pas avant sa création.
Cet espace où le livre trouve à s'engendrer est introuvable dans le réel. Il est l'inimaginable au sein du symbolique. Il est vide. Cette occasion est inanticipable pour ceux qui envient le bonheur qu'ils n'ont pas, pour ceux qui ont soif du sang des autres, pour ceux qui s'efforcent sans trêve de dévorer les proies qui leur échappent sous les yeux. Car ils n'inventent pas leur espace dans l'espace et ils n'u retrouvent pas le sang qu'ils aiment." p. 24 et 25
Ce qui m'intéresse dans ce texte c'est l'absence de rapport entre un existant préalable, fusse l'espace même du réel, et la création. Il y a le vide... puis la création qui se réalise. La création surgit brusquement. Elle n'est pas et ne peut pas être re-création d'un préexistant. La création se réalise  à partir du vide et dans le vide.
Quignard poursuit son thème du désarçonnement, il fait alors une lecture historique des récits des principaux désarçonnés qu'il a pu rencontrer dans les textes : Agrippa d'Aubigné et surtout Saul qui une fois désarçonné de son cheval, naît (je ne dis pas renaît, à dessein). Il passe ainsi des ténèbres à la lumière. Le désarçonnement comme naissance !
Quignard d'en déduire : "des re-naissances peuvent avoir lieu au cours de la vie, en renversant le cours, métamorphosant l'expérience qu'on avait d'elle, dévoyant le chemin qu'on avait jusque là emprunté, déroutant le voyage.
De renaissance en renaissance, le commencement s'accumule.
L'expérience se fait de plus en plus native." p. 49 et 50

Quignard poursuit sa réflexion, à la lumière des grands textes des grands auteurs. Avec Montaigne, on apprend qu'écrire n'est pas vivre, c'est survivre. C'est se créer une vie en quelque sorte au delà de la mort. L'écriture des Essais sont un cycle de renaissances après l'expérience que fit Montaigne de la mort, suite à un désarçonnement accidentel, chaque chapitre est une nouvelle naissance. Il s'agit de survivre !

- Les tours de silence
Un autre extrait du livre a retenu toute mon attention. Il concerne les Tours de silence. Pour qui lit mon blog de temps en temps, mon intérêt pour les Tours de silence n'est pas une surprise. Les Tours de silence sont des lieux où certains peuples déposaient les cadavres des défunts pour que les oiseaux viennent les dépecer et les emporter dans les cieux là où vivent les dieux.
Je ne résiste pas à citer intégralement le passage du livre de Quignard sur les Tours de silence, il est maginique de clairvoyance, d'intelligence et de poésie.
" Kipling appartenait à une famille de fondeurs de cloches qui vivait à Bombay. Il naquit dans l'ombre d'une tour de silence. Les tours de Bombay étaient des hautes tours à terrasses où on plaçait les cadavres des hommes de degrés en degrés afin que les oiseaux les nettoient. Ils transportaient les âmes dévorées au plus loin de la terre (où vivent les hommes) et au plus près du ciel (où s'imaginent les dieux qui sont des oiseaux plus grands et plus invisibles au milieu des oiseaux). Ils arrachaient le sort des hommes à la souillure eschatologique du pourrissement. Ils les soustrayaient à la prédation des grands mammifères. Seuls les êtres du ciel transféraient les "âmes" dans le bleu où le ciel s'infinit. Ils recyclaient les souffles de la respiration dans les vents qui poussaient les nuages au-dessus des vallées et des monts de la terre. Ils projetaient des étincelles de vie dans le feu du soleil." p. 184 et 185

- De la prédation à la guerre
Dernier thème que je retiens : la guerre
" La guerre adore le sang. La destruction violente d'autres hommes plongea les hommes qui s'y livraient dans une excitation qui n'était pas comparable à celle qu'ils éprouvaient lors des prédations antérieures. La délectation du sang renforce le groupe ensanglanté, provoque une contagion immédiate, induit une réplique encore plus sanglante. C'est la pulsion sexuelle de mort. C'est pourquoi dans les sociétés humaines, il ne se trouve pas d'au-delà à la cruauté."
Bon, c'est une vision des choses et d'ailleurs Quignard n'est ni un psychanalyste, ni un sociologue. Mais il est vrai que maintes fois je me suis posé la question devant les pires atrocités commises dans les guerres, dans les génocides. Pourquoi tout cela ? Que sont les hommes ? Que vaut la civilisation et la démocratie devant de telles pulsions de mort ?
- Conclusion
Bref, ce livre de Pascal Quignard, difficile, est d'une intelligence rare. L'auteur a une culture phénoménale, il nage dans les époques, entre les textes anciens, les textes d'auteurs modernes, les livres sacrés... Suivons le guide.
Même si nous n'adhérons pas à ces thèses, Quignard a le mérite de nous interroger, de nous inquiéter que nos sociétés humaines. Cela fait du bien d'ouvrir la fenêtre de sortir de notre monde fermé qui n'a d'yeux que pour le divertissement au sens pascalien du terme. Prendre un peu de hauteur avec un guide de grande qualité cela fait un bien fou !
 
Une question : faut-il avoir été désarçonné pour créer ou écrire des livres, j'attends votre réponse.

mardi 27 novembre 2012

TEMOIGNAGE : " LES PROIES" d'ANNICK COJEAN

 
J'ai eu l'occasion de rencontrer Annick Cojean il y a de nombreuses années à l'occasion d'un séminaire à Sciences Po sur les "mutations de la France contemporaine". Elle était intervenue sur la question des medias en France. Elle m'avait impressionné par sa clairvoyance et par son professionnalisme. Anne Cojean est aujourd'hui grand reporter au journal "Le Monde".

- Les crimes sexuels du Guide
Elle vient de publier un livre intitulée "Les Proies" qui dénonce les crimes sexuels de Khadafi et qui relate en particulier le témoignage d'une de ses victimes, Soraya, devenue à 15 ans à peine, l'esclave sexuelle de l'ancien maître de la Lybie. L'auteur lève le voile sur les atrocités commises par ce fou, cet obsédé sexuel omnipotent et par sa clique. Le viol étant la marque de sa puissance, instrument de dominantion sur les femmes et les hommes de la société lybienne. Chaque jour il lui fallait au moins quatre femmes ou jeunes filles pour assouvir ses envies.
Les descriptions qui sont faites dans le livre dépassent l'entendement.

- Deux fois victimes
Mais ce qui est encore plus frappant, comme souvent dans les crimes sexuels, c'est le refus de témoigner des victimes, femmes ou hommes. Refus de témoigner qui s'expliquait par la peur naguère et qui s'exprime aujourd'hui par la honte. La femme violée n'est pas la seule concernée par ce crime, toute sa famille est à la même enseigne. Les hommes perdent leur honneur s'ils ne lavent pas l'affront par la mort, la leur ou celle de la femme qui a été souillée. Les victimes de crimes sexuels sont deux fois victimes : victime de leur boureau, mais aussi victime de leur famille et de la société en général qui les rejette.
Là, Annick Cojean met l'accent sur un problème majeur des sociétés à religion musulmane. Mais ne vous cachons pas les yeux, de telles situations peuvent également exister dans les sociétés occidentales, apparemment plus libérées et plus tolérantes. Il n'y a qu'à observer l'écart énorme qui existe en France ou ailleurs, entre le nombre des viols commis et  le nombre des plaintes pour viol déposées devant la justice.

- Peur, honte et complaisance coupable
En Lybie, tout le monde ou presque savait, chez les gouvernants des autres Etats de la planète, beaucoup savaient et ne disaient rien, sans compter ceux qui en profitaient, car le tyran lybien savait se montrer généreux. Peur d'un côté, honte de l'autre, et ignorance complice. La voie royale pour les dictateurs !
Pour ce qui est de la France, souvenons-nous de la  dernière mascarade de Khadafi à Paris entouré par ses amazones-esclaves, reçu en grande pompe à l'Elysée et dormant sous sa tente plantée dans les jardins de Marigny.

- Barrer la route aux apprentis dictateurs quand il est encore temps !
Tirons au moins une leçon de tout cela, barrons la route à ceux qui ne rêvent que du pouvoir et pour qui tous les moyens sont bons pour assouvir cette irrépressible obsession.
Car, certes le thème du livre d'Annick Cojean, porte sur les crimes sexuels à répétition et innombrables commis par Khadafi et sa clique, mais c'est aussi une dénonciation implacable de l'exercice du pouvoir absolu, sans aucun contrôle.
Les dictatures débouchent systématiquement sur les pires abus, sur les pires horreurs, jusqu'au génocide.
C'est pour cette raison qu'il faut combattre tous les candidats dictateurs alors qu'il en est encore temps.
Suivez mon regard, suivez l'actualité !
 

                                                                                  Annick Cojean
Un livre salutaire !

samedi 17 novembre 2012

QUE DIRE DE "14" LE DERNIER LIVRE DE JEAN ECHENOZ ?

Pour être franc, pas grand chose, j'ai déjà presque tout oublié.
Il est vrai qu'en ce qui me concerne, la guerre de 1914 je l'ai vécu très partiellement par ricochet, en écoutant mon père m'en parler dans les années 1960. Il a fait la bataille de Verdun et il a ensuite été gazé à l'ypérite dans la bataille de la Somme, laissé pour mort dans un trou d'obus. J'ai connu également la bande de poilus survivants du 10ème régiment d'infanterie. Aucun de ces hommes n'aimait parler de la guerre. C'était du domaine de l'indicible. Mon père, lui, a voulu me transmettre certaines choses. Et c'est seulement maintenant que je réalise l'importance de ses messages. Il a également été mobilisé en 1940 et envoyé comme prisonnier dans un stalag en Allemaagne pendant plus d'un an. J'ai un respect infini pour ce qu'il a vécu lors de ces deux guerres.
Alors la littérature d'Echenoz, cela ne me touche pas vraiment ! C'est de la guirlande posée sur du vide.

Sur cette même période en revanche, resteront à jamais gravées dans ma mémoire les pages de l'Acacia de Claude Simon, décrivant les mêmes circonstances d'un départ à la guerre en train et, dans une moindre mesure, quelques pages puissantes de la Chambre des Officiers de Marc Dugain.

Après cela "14" parait fade, c'est un exercice de style. Mais je ne suis pas séduit par le style de Jean Echenoz.

Voir également les impressions de Pergame sur ce livre sur le blog "Everybody knows" http://pergame-shelter.blogspot.fr/  à la date du 26 octobre.

vendredi 2 novembre 2012

ROMAN "LE VEAU" DE MO YAN

 
 
Evidemment Mo Yan n'aurait pas obtenu le prix Nobel de littérature 2012, jamais je n'aurais eu l'occasion de lire un de ses livres. Et pourtant je me serais privé d'une vision de la Chine rurale à l'époque de la révolution culturelle qui ne manque ni d'intérêt, ni d'humour.
 
Je ne vais pas raconter l'histoire du veau en question, mais simplement vous inviter à vous plonger dans la culture chinoise, d'une manière simple, abordable et authentique.
Un récit plein de malice et aussi très critique à l'encontre du pouvoir de l'époque. Deux catégories de personnages : les vrais, ceux qui vivent dans la pauvreté, mais qui sont roublards comme pas un et puis les autres, les fantoches, les bureaucrates, les fayots, les gratte-papier, a la fois bêtes et imbus de leur personne. Il y a encore une troisième catégorie, celle que Mo Yan appelle les droitiers, c'est-à-dire les anciens riches, les intellectuels, que l'on a mis dan des camps de rééducation, mais qui ont conservé toutes leurs capacités. Quel gâchis semble dire Mo Yan !
Il est probable que si j'avais lu un tel livre il y a trente ou quarante ans, j'aurais crié à la réaction.
Mais aujourd'hui tout a changé, simplement les riches d'aujourd'hui font ami-ami avec le pouvoir politique, ils sont même souvent au pouvoir comme le premier ministre actuel. Quant aux pauvres ils sont toujours pauvres, et c'est de ceux là que Mo Yan nous parle. Il est dans leur camp. Avec sa truculence, il sait nous les rendre familiers malgré les différences de culture.
La lecture de ces deux nouvelles est un vrai moment de plaisir.
 
 
 

TRANSVERSALITE LITTERAIRE : INCROYABLE ! GAUDE, QUIGNARD ET... MO YAN

A la suite des deux livres déjà cités dans l'article précédent et qui font référence aux "tours du silence" dans lesquels les oiseaux de proie viennent dépecer les cadavres, je tombe sur ces phrases dans le truculent livre de nouvelles de MO YAN (le dernier prix Nobel de littérature) :
 
Selon lui, toutes les formes de funérailles étaient une agression brutale de l'homme contre la nature et, si l'enterrement était arriéré, la crémation n'était pas pour autant avancée. Il fallait un four, une urne pour les cendres, un columbarium c'était encore plus enquiquinant qu'un enterrement. S'il fallait comparer, disait-il, c'étaient encore les funérailles à ciel ouvert des Tibétains qui correspondaient le mieux aux intentions de Dieu, même si elles présentaient des inconvénients. Les tigres, au moins, n'avaient pas besoin qu'on leur hache menu la viande. En fait, les vautours n'avaient nul besoin du funèbre travail des moines. "Si j'ai le choix, j'irai mourir dans la forêt primitive, pour que mon corps réintègre aussi vite que possible le cycle de la nature. Pendant que les gens morts en même temps que moi seront en train de pourrir et d'empester au fond de leur cercueil, je serai déjà en train de gambader ou de planer dans les airs."
 
in "Le veau et le coureur de fond", Mo Yan, édit. du Seuil p 156.
 
Que déduire de tout cela (en plus le jour des morts !) ?
Qu'il existe des coïncidences, pourquoi pas ?
Que l'esprit du lecteur est plus sensibilisé à des idées qui l'ont frappé dans un livre et sur lesquelles il exerce une vigilance accrue ?
Que l'intuition peut nous guider insconsciemment à lire des livres dans lesquels les mêmes thèmes sont évoqués ?
Se poser des questions, n'est ce pas l'essentiel ?
Quant aux réponses : peu importe !
Toutes les suppositions sont possibles !

dimanche 28 octobre 2012

ROMAN : "POUR SEUL CORTEGE" DE LAURENT GAUDE

Fichier:AlexanderTheGreat Bust.jpg

Tête d'Alexandre le Grand, British Nuseum
 
On peut s'interroger sur la finalité de ce type de littérature au début du XXIème siècle.
De quoi s'agit-il ?
De faire revivre Alexandre le Grand ? De clamer la fin d'une épopée ? De décrire l'éclatement rapide de l'Empire ? De rechercher l'esprit des compagnons d'Alexandre ? De faire éclater les frontières du réalisme pour se répandre dans les méandres de l'imaginaire ? De tuer les corps pour mieux saisir l'essence des esprits ? De décrypter l'alchimie mystérieuse du souffle qui unit sous les mêmes symboles les héros de l'épopée ?
Qui sait ? A chacun d'interpréter ce beau livre de Laurent Gaudé !
J'avoue avoir éprouvé quelques réserves à la lecture des premières pages. Vérité historique et création littéraire sont-elles compatibles ? Faire revivre Alexandre le Grand, imaginer son agonie, sa mort, reconstituer ses pensées mêmes et celles de ses compagnons, n'est ce pas un exercice stérile et totalement subjectif ?
Mais, assez vite j'ai été emporté par le souffle du livre, par le style superbe de l'auteur et par le caractère universel des thèmes traités. Impuissance du héros fatigué, tragédie de la mort en marche, stratégies des courtisans, des héritiers, morcellement de l'empire, déchirement des anciens compagnons d'armes, puissance des symboles, droiture des uns, turpitude des autres... Et on en revient à l'essentiel : qu'est-ce qui a cimenté ces hommes ? Qu'est-ce qui a fait qu'ils sont allés jusqu'au bout d'eux-mêmes et qu'est-ce qui fait soudain que tout s'effondre et qu'ils se méprisent eux-mêmes.
Gaudé leur offre alors la possibilité de s'exprimer et d'aller chercher au fond d'eux-mêmes leur idéal de vie : l'esprit d'Alexandre, symbolisé par sa voix d'outre-tombe et par l'urne qui contient son souffle.
Quant à Dryptéis, l'héroïne féminine, fille de Darius, le souverain perse vaincu par Alexandre, prisonnière de son destin, elle cherche en permanence à fuir l'Empire. Cet Empire qui la condamne à être ce qu'elle n'est pas, à écarter son enfant pour le protéger. Elle fera en sorte que son fils échappe à cette destinée en le privant d'identité, en lui cachant à jamais son origine. Elle comprendra également que seul Alexandre peut la protéger, la sauver de ce monstre glacial et implacable qu'est l'Empire. Mais pas n'importe quel Alexandre ! L'Alexandre débarrassé de son corps, débarrassé de sa gloire... l'esprit d'Alexandre !
On comprend alors que les compagnons d'armes d'Alexandre, Tarkilias, Aristonos, Af Ashra et les autres, et Dryptéis, héritière de Darius et femme d'Héphaistion le meilleur ami d'Alexandre, prisonnière de son destin, sont unis dans une même démarche : la quête de l'esprit d'Alexandre. Démarche qui est l'antithèse de celle de Ptolémée ou de Perdiccas, qui cherchent à s'accaparer le corps de l'empereur défunt pour mieux asseoir leur propre pouvoir.
D'une part, souffle épique, cet élan dynamique et conquérant, qui se rassasie d'immenses chevauchées vers les empires d'Orient, repoussant sans cesse les limites du possible (les compagnons d'armes), ou rejet de l'Empire, de sa voracité (Dryptéis), des intrigues perpétuelles et d'autre part, un pouvoir statique, figé, qui cherche s'édifier sur le passé et ses symboles physiques et qui ne peut générer que discordances et affrontements, jusqu'à l'effondrement final (Ptolémée, Roxane...).
Voilà ce que j'ai trouvé dans ce livre, fort bien écrit et qui m'a permis de sortir des grisailles du temps présent.
Livre inattendu, livre sans frontières, "Pour seul cortège" n'est en aucun cas un roman historique. C'est un roman sur des personnages prisonniers de l'Empire, de l'Histoire, qui n'ont pour seul objectif que d'échapper à leur destin et de trouver la vie, le souffle de la liberté. : Alexandre soi-même, ses compagnons fidèles et Dryptéis...

jeudi 27 septembre 2012

"LA MORT D'ARTEMIO CRUZ" DE CARLOS FUENTES


 


- J'ai lu ce roman, malgré moi, avec une certaine distance.

Une distance qui s'est imposée dès les premières pages.

Quelles en sont les raisons ?

. Méconnaissance du Mexique et de l'Amérique latine en général,

. distance par rapport aux événements qui sont relatés et qui s'étendent sur une partie du 20ème siècle,

. distance par rapport au personnage, qui est loin d'être sympathique,

. enfin, distance par rapport à la construction du roman; difficile de se laisser aller dans la lecture car très vite on passe d'un niveau de conscience du personnage à un autre. Il y a dans le livre cette espèce de juxtaposition permanente de la subjectivité d'Artemio sous la forme du...

. Il = le niveau du passé. Celui des épisodes vécus par Artemio, mais aussi parfois imaginés, comme celui des courses des 2 femmes ou la mort de Lorenzo en Espagne, voire de sa propre naissance. Mais les faits relatés ont toujours leur origine dans un acte d'Artemio.

. Tu = le jumeau, qui se positionne dans le futur ou même dans l'intemporel. Monologue où le narrateur s'adresse à son double.

. Je = le présent, la souffrance, la conscience de la mort qui arrive, mais aussi la lucidité qui découle de l'observation de ceux qui sont à son chevet, le voyeurisme du moribond qui veut encore croire à sa puissance.

A la fin du livre, au moment de la mort d'Artemio, le Je, le Tu et le Il ne font plus qu'un.

C'est toutefois cette distance qui a fait que j'ai eu des difficultés à entrer dans le roman.

Par ailleurs, Fuentes a cherché ici à casser nos habitudes de lecture linéaire, ces va et vient entre passé et présent, entre monde réel et souvenirs, après tout, c'est aussi la manière donc fonction notre esprit, notre imaginaire. Et heureusement, sinon la vie serait invivable. Il n'est pas un instant de nos journées où notre esprit s'échappe du monde physique pour se plonger dans la boîte à mémoire. La temporalité disparaît alors au bénéfice de l'unité du moi, de ce sujet qui seul est capable de justifier ses actes à chaque époque de sa vie. Mais voilà, la distance, la mémoire et la puissance de l'esprit, c'est bien connu, déforment les souvenirs du réel passé et disparu à jamais, en se souvenant nous modifions la réalité que nous avons vécue, nous faisons des choix à partir de nos choix passés et sur nos propres choix passés. C'est complexe, mais c'est ce que j'ai trouvé dans la mécanique mentale d'Artemio Cruz, mise en évidence avec un grand talent par Fuentes. Et c'est en partie pour cela que je trouve qu'il s'agit d'un grand roman.


- J'ai lu aussi "La mort d'Artemio Cruz" avec admiration

Peu à peu, au fil des pages, les subtilités apparaissent et on découvre le dessein de l'auteur. Un roman très novateur et très construit. Et là on ne peut s'empêcher de tirer un coup de chapeau.

Pour mieux me repérer, comme d'autres, j'ai cherché à reconstituer dans l'ordre choisi par Fuentes les épisodes de la vie passée de Cruz, de "IL". Ordre non chronologique, mais qui a un sens par rapport à notre approfondissement de la connaissance du personnage d'Artemio et par rapport à la scène finale.

      - Début : 9 avril 1959 Artemio rentre en avion à Mexico. Il tombe gravement malade.

- 6 juillet 1941 - Teresa, la fille d'Artemio se marie avec Gerardo.

- 20 mai 1919 - Artemio épouse Catalina Bernal et s'allie à Don Gamaliel son père

- 4 Décembre 1913 - Episode de la Révolution et mort de Regina, l'amour d'Artemio

- 3 juin 1924 - Avec Catalina enceinte de Teresa.

- 23 novembre 1927 - Artemio dans la vie politique, allié des puissants et des riches

- 11 septembre 1927 - Riche et bedonnant il passe des vacances à Acapulco avec Lilia, une fille jeune et belle, qu'il achète

- 22 octobre 1915 - La fin tragique de Gonzalo Bernal, qui est fusillé, tandis que Cruz s'en tire, Artemio tue le colonel Zagal - 12 août 1934 - Il est avec Laura, l'amie de Catalina à Paris, dans un monde luxueux.

- 3 février 1939 - Guerre civile Espagne, Lorenzo, son fils qui se bat aux côtés des Républicains meurt

- 31 décembre 1955 - La fête avec Lilia, désir et dégoût

- 18 janvier 1903 - Artemio, est encore enfant, il tue un parent pour protéger Lunero le mulâtre qui l'a élevé. Atanasio son père.

- 9 avril 1899 - La naissance d'Artemio le fils bâtard d'Anastasio Menchaca et d'Isabel Cruz, Cruz Isabel, la sœur de Lunero le mûlatre.

 

Autant de souvenirs logés dans la mémoire d'Artemio, corps vulnérable sur un lit de souffrance, qui revoit son existence et qui cherche à lui donner un sens, un ordre, une cohérence.

L'homme sur son lit de mort face à sa vie qui défile dans sa conscience, face à ses combats passés pour conquérir la puissance, face à ses actes dont certains ont entraîné directement ou non la mort d'autres hommes : quel thème à la fois magnifique et tragique !

Oserais-je dire enfin que j'ai trouvé la fin du livre somptueuse, cosmique et essentielle au sens propre du terme. Une symphonie sur la lumière et le temps.

Voici ce qu'exprime le "Tu" à propos du temps :

" Temps qui s'emplira de vie, d'actes, d'idées, mais qui jamais ne sera un flux inexorable entre le premier terme du passé et le dernier de l'avenir... Temps qui n'existera que dans la reconstruction de la mémoire isolée, dans le vol du désir isolé, perdu une fois la possibilité de vivre, incarné dans cet être singulier que tu es, un enfant, déjà un vieillard moribond, que tu unis en une cérémonie mystérieuse, cette nuit aux petits insectes qui se juchent sur les rochers du versant, et aux immenses astres qui tournent en silence sur le fond infini de l'espace...

L'enfant, la terre, l'univers : dans les trois quelque jour, il n'y aura ni lumière, ni chaleur, ni vie... Il y aura seulement l'unité totale, oubliée, sans nom et sans homme pour le nommer : fondus l'espace et le temps, la matière et l'énergie... Et toutes les choses auront le même nom... aucun..."

Après la naissance d'Artemio qui est extrait du ventre de sa mère par Lunero, et sa mort le ventre ouvert par les médecins : une même sensation de délivrance, le "Je", le "Tu" et le "Il" disparaissent : "Tous les trois nous mourrons". Artemio est mort.


En conclusion :

Ce qui m'a particulièrement intéressé dans ce livre c'est l'étroite imbrication entre l'histoire du Mexique moderne en train de se faire et la vie d'un homme qui agit progressivement selon ses intérêts, aux détriments des autres. On ne peut s'empêcher de penser à Citizen Kane, que j'ai d'ailleurs décidé de revoir dans la foulée.

Sur la révolution, l'analyse de Fuentes est sans appel : "Une révolution commence à se faire sur les champs de bataille, mais une fois qu'elle est pourrie, les batailles militaires ont beau continuer, elle est bel et bien perdue. Nous en sommes tous responsables. Nous nous sommes laissés diviser par les avides, les ambitieux, les médiocres. Ceux qui veulent une vraie révolution, radicale, intransigeante, sont malheureusement des hommes ignorants et cruels. Et les gens instruits veulent seulement une demi-révolution, compatible avec la seule chose qui les intéresse : s'engraisser, se substituer à l'élite...Voilà le drame du Mexique."

Enfin ce questionnement sur le pouvoir et la gloire au seuil de la mort, me parait étonnamment puissant car il nous interpelle tous dans notre singularité. Confrontés à des situations dramatiques dans lesquelles il faut choisir, que ferions-nous ? Qu'aurions-nous fait en 1940 et dans les années qui suivirent par exemple ?

Qui en décide ? Le "Je", combinaison d'une hérédité et d'une culture ? Les circonstances ?Le hasard ? Les autres ? Le destin ou encore je ne sais quel Dieu ?

L'éthique, le sens moral, les choix politiques sont-ils des garde-fous contre la trahison, la cupidité et la corruption ?

Ils peuvent l'être, mais le livre nous montre malheureusement que même ceux qui adoptent une conduite de vie la trahisse tôt ou tard. La vie d'Artemio Cruz n'est-elle pas une suite de trahisons ? Pour lui non, il a ses justifications. Pour nous oui, mais c'est Fuentes qui nous oriente.

Tout cela explique aussi comment les grands moments d'espoir des peuples, les élans révolutionnaires généreux sombrent après de multiples soubresauts, dans des périodes dramatiques au cours lesquelles prédominent les intérêts d'une classe dominante et souvent la toute puissance d'une dictature.







 

mardi 31 juillet 2012

ROMAN : "LES SOLIDARITES MYSTERIEUSES" DE PASCAL QUIGNARD



J'aime le titre de ce roman de Pascal Quignard précisément parce qu'il suscite l'interrogation, le questionnement.

Que signifie cette expression "solidarités mystérieuses " ?

Pour répondre à cette question, il faut lire le roman, c'est simple.

Roman épuré dont l'architecture est fondé sur une histoire dramatique sur lequel le voile se lève peu à peu, au fil des pages.

Un personnage féminin, Claire, Marie-Claire... Chara..., qui devient de plus en plus farouche (au sens de qui ne se laisse pas approcher), de plus en plus sauvage (au sens de qui vit en liberté dans la nature), qui élimine de sa vie tout ce qui ne lui est pas essentiel. Elle est en quête d'un absolu qu'elle n'a pas trouvé dans l'amour. Elle le trouvera, au coeur de la Bretagne et de ses lieux magiques battus par les vents, fouettés par les vagues, érodés par les forces naturelles. Son monde, c'est celui que nous ne voyons pas, celui des roches lissées par le temps, celui des arbustes qui naissent en étouffant les autres, qui vivent en griffant et qui meurent desséchés, celui des creux remplis d'eaux mortes verdâtres, celui des oiseaux, sans attache, symboles de liberté.

Le roman décrit cette sorte de flottement permanent entre Claire et la nature dans laquelle elle s'immerge progressivement jusqu'à fuir sa maison, le jour, la nuit.

Et cependant, dans cet isolement de plus en plus impénétrable, dans cette quête permanente de solitude, Claire découvre également en retrouvant la Bretagne de son enfance des liens privilégiés avec différents êtres : avec son frère Paul d'abord, avec Madame Ladon son ancienne prof de piano, mais aussi  avec Jean l'ami de son fère, avec le père Calève qui tient la ferme voisine. Liens privilégiés, en dehors des normes, que Quignard qualifie de "solidarités mystérieuses".

Bien sur, il y a d'abord le lien tout particulier entre Paul et Claire.



La sœur et le frère

A propos de la relation entre Paul et Claire, Jean , l'amant de Paul, s'exprime ainsi : " J'aimais Paul et j'admirais le couple que le frère et la sœur formaient. J'étais émerveillé devant la solidité du lien qui les unissait. Rien de ce que l'un ou l'autre pouvait faire n'était capable d'altérer l'affection qu'ils se portaient... Ce n'était pas de l'amour le sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n'était pas non plus une espèce de pardon automatique. C'était une solidarités mystérieuse. C'était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne l'avait décidé ainsi."

Quignard se focalise sur cette relation mystérieuse, plus loin dans le roman il écrit :

" Parfois quand les frères et les sœurs ne se haïssent pas, ils s'aiment mieux que les amoureux. Ils sont certainement plus constants et plus surs que si le désir les animait. Au surplus, ils sont riches de beaucoup plus de souvenirs que les amants ne peuvent l'être. De l'autre, le frère ou la sœur connaissent le plus ancien, le plus enfantin, le plus maladroit, le plus ridicule, le plus originaire, le plus bas. Ils ont assisté aux plus grandes passions, qui sont les premières, car les plus vives blessures sont celles qu'on ne peut prévoir puisqu'on ignore qu'elles existent celles vis-à-vis desquelles on n'a rien pour se défendre, les plus inconnaissables, celles qui surgissent sur la ligne frontière de l'origine." p. 186/187

Passage remarquable de lucidité, de clairvoyance. Quignard fait ici œuvre d'exploration. Il s'est donné comme champ d'investigation, cette partie des rapports humains privilégiés qui échappent aux descriptions traditionnelles de l'amour, de la passion, de l'amitié etc.

Mais l'autre thème clé du livre concerne la manière dont Claire conduit sa vie depuis son retour sur sa terre natale. Tout se passe comme si une fusion se réalisait entre sa personnalité et la nature de son enfance. Cette démarche est étroitement liée à la relation entre Claire et Simon.



La passion mystérieuse de Claire

Ce qui dévore Claire, c'est le sentiment qu'elle éprouve pour Simon. Difficile de le décrire avec exactitude ! C'est le frère qui le décrit peut-être le plus fidèlement : " ... ma sœur n'a jamais été amoureuse de Simon Quelen. On ne peut même pas dire qu'elle ait des sentiments pour Simon Quelen. Je pense qu'elle ne l'étreignit pas beaucoup plus que quelques fois durant toute sa vie, mais elle l'aima pendant plus de soixante ans. Ce fut un lien absolu. Elle l'épia chaque jour durant les dernières années de sa vie. Elle le contempla chaque jour jusqu'à sa mort terrible. Elle assista à cette mort - et elle en fut même terriblement heureuse."

J'en arrive à me demander si Quignard, à travers le personnage de Claire ne décrit pas le sentiment religieux. Cette illumination dévorante qui fait de l'être aimé, un absolu hors d'atteinte que l'on ne cesse de contempler. Ainsi les lieux où il a vécu (pour autant qu'il ait vécu), les traces de son passage sur terre, parmi nous, se transforment en autant d'objets de piété, de reliques.

Quant à celui, ou celle, qui est en quête de l'absolu, il va toujours plus loin, il se réfugie dans l'ascèse, dans la fuite du monde, pour mieux ressentir l'intensité se sa passion.

" C'était une femme très complexe. Il y avait une espèce de lenteur dans tous ses mouvements. De toute façon il y avait toujours une espèce de lenteur dans les réponses qu'elle faisait. Elle réfléchissait longuement, posément, puis, tout à coup, elle dépliait ses longues jambes de héron. Elle se levait, titubait un peu, prenait difficilement son envol mais alors, brusquement, elle fonçait dans les roseaux, dépassait les arbres, gagnait les nuages." p. 136

Quignard dissèque avec méticulosité la passion qui dévore Claire. Il met l'accent sur un paradoxe fondamental de son personnage : " Tant qu'il vécut (Simon) elle souffrit. Je n'aurais jamais pu croire qu'on puisse souffrir aussi continûment et aussi longtemps. Quand il fut mort, elle fut heureuse. Miraculeusement si je puis dire la souffrance s'en est allée aussi. En tout cas sa souffrance s'arrêta quand elle se transforma en deuil."

Cette phrase prononcée par Paul, le frère, trouve écho dans une autre parole, de Madame Ladon, qui elle aussi, est seule, et s'en trouve bien : " J'aime infiniment ces grandes plages de silence où je ne suis qu'à moi. Mon mari, jusqu'au dernier jour de sa vie, m'avait imposé ses horaires, son affection, ses soucis, ses projets, ses craintes. C'est incroyable quand j'y songe : j'ai aussitôt adoré être veuve. Je n'avais pas prévu une seconde que j'apprécierais à ce point la solitude. Je n'ai pas eu d'effort à faire. J'ai assisté à cela comme un e spectatrice. A mon plus grand étonnement mon deuil s'est transformé en grandes vacances." p. 49

La relation qui s'établit entre la vieille dame et Claire participe aussi de ces solidarités mystérieuses.



Mes impressions

En conclusion, ce qui m'a fasciné dans ce livre c'est d'abord sa construction. Chaque personnage donne sa vision de Claire, le lecteur dispose ainsi de plusieurs clé qui lui permettront au fil des pages de mieux cerner la richesse du personnage de Claire.

Ensuite, c'est le double but que s'est fixé Pascal Quignard : d'une part de décrire avec une grande sobriété et une grande précision la quête de solitude et d'absolu de Claire, qui ira jusqu'à la dépersonnalisation totale et à la fusion avec les roches, les vagues, le ciel de Bretagne; d'autre part la description de relations entre les êtres qui sont atypiques, que l'on ne peut réduire à un mot, mais qui sont enracinés profondément dans la psychologie des personnages, tel le rapport entre un frère et une sœur qui ont vécu un drame atroce dans leur enfance, tels le rapport entre un être transcendé et sa contemplatrice, tels le rapport entre une vieille dame solitaire et Claie, cette femme qu'elle a connue enfant et qu'elle investit de sa générosité, tel le rapport très particulier entre Paul et Jean, l'ancien prêtre.

Remarquable cartographie poétique des relations atypiques entre des êtres humains, et magnifique description d'une processus d'ascèse conduisant à l'osmose avec la nature et à l'envol.

Il y a de la sagesse orientale dans cette très belle partition de Pascal Quignard dont je recommande vivement la lecture.


samedi 21 juillet 2012

INSTRUMENTS DES TENEBRES, DE NANCY HOUSTON



Je ne sais pas si le titre de ce roman est bien choisi, mais le terme "Ténèbres" témoigne parfaitement de son atmosphère : ténèbres de l'avant-naissance, ténèbres de l'obscurantisme au Moyen Age, ténèbres de la nuit, des sorcières, de la mort, ténèbres enfin de la mémoire.

Le procédé littéraire utilisé par Nancy Houston dans son roman est intéressant. Il consiste à juxtaposer, par alternance, le présent de l'écrivain en train d'écrire, plongé dans son passé, ses souvenirs, ses traumatismes personnels, englué dans ses rapports familiaux au quotidien et l'imaginaire de son roman dont l'histoire se situe au Moyen Age en France.

L'élément essentiel pour moi est que " très vite l'imaginaire impose son autorité au réel et les événements du passé investissent la vie de Nada, au point de la bouleverser."

Le thème commun à la vie réelle et à la vie imaginaire du roman est celui de l'avortement d'une jeune femme.

Constat de départ de Nada (l'écrivaine) : " Le monde m'est égal. C'est une cause perdue, dépourvue de sens. Le sens, c'est moi qui le fabrique." p. 15

" Je dis toujours oui à ma muse, mon beau daïmon invisible, la voix désincarnée qui me donne accès à l'au-delà, à l'autre monde, aux régions infernales."

Grâce à son daïmon, Nada Nadia, vole jusqu'à ce que  l'ailleurs devienne ici et l'alors le maintenant. Voyage spatio-temporel avec un atterrissage dans le centre de la France en 1986, juste après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV.

Le daïmon : " Regarde, regarde."

" Je regarde et, du néant, surgit une image parfaitement claire."

Quant à la forme de l'histoire, ce passé qui devient présent, Nada pour la composer se réfère à une technique musicale très particulière "la scordatura". Elle fut utilisée essentiellement par un musicien de l'époque baroque, Van Biber, pour composer sa "Sonate de la Résurrection". Les cordes et le violon lui-même sont accordés d'une manière inhabituelle, de telle sorte que le son qui sort de l'instrument n'a rien à voir avec ce qui est inscrit sur la partition. La manière de jouer peut déboucher sur "un pur moment d'extase". " Elle avait l'impression par ce décalage inouï entre les notes écrites et les sons produits, de toucher à l'essence même du divin." p. 30

Cette sensation évoque chez Nada celle ressentie par sa mère à l'occasion d'une fausse couche et dont elle a été le témoin " elle me dit qu'elle s'était sentie partir, qu'elle avait vu son âme s'en aller en flottant doucement au dessus d'elle et que ça avait été une sensation divine parce que la douleur s'était arrêtée, que tout était terminé, enfin." p. 32

Dans ce roman qui se construit sous nos yeux, tout se passe comme si l'imaginaire de Nada lui permettait de remettre à jour des épisodes de sa vie générant une absence totale de sensations, de les remodeler, de les réinventer et de les maîtriser enfin à travers l'écriture d'un récit imaginaire.

La démarche est passionnante. Le parallèle établi entre la vie au présent de l'écrivain écrivant, et vivant en même temps, et le roman en train de s'écrire permet de saisir les interactions qui constituent l'essence de la création littéraire et dans certains cas d'un processus thérapeutique.

Très beau livre, je recommande sa lecture.
( Prix Goncourt des Lycéens en  1996 et prix Inter en 1997)