Je tente l'expérience.
Ce matin, je viens de terminer la lecture du texte de la pièce de Tchékov, Oncle Vania.
Voici quelques impressions à chaud.
Tchekov a écrit cette pièce en 1897. Il est né en 1860 et il mourra en 1904.
Il avait donc trente six - trente sept ans au moment de l'écriture. Avait-il un pressentiment de sa mort prochaine ?
Un lieu, la campagne, plus exactement une maison de famille à la campagne.
Des personnages issus d'une famille décomposée, recomposée, et des fidèles (médecin, nourrice...).
Deux grandes catégories : les gens des villes et les gens de la campagne. Lorsqu'ils sont à la campagne les gens des villes sont oisifs et ils chamboulent totalement le rythme de vie des gens de la campagne. Les gens de la campagne sont vulnérables lorsqu'ils lèvent la tête.
Parmi ces deux catégories de personnages des destins individuels très différents qui se sont croisés à un moment ou qui tentent de se croiser.
Mais en définitive rien ne se produit, chaque catégorie retourne à ses origines nonobstant les envies, les sentiments avoués, les désillusions et une tentative de meurtre.
Chaque personnage, dans le cadre du quotidien est appelé, malgré soi, à faire le bilan de sa vie. Il y a celui qu'on fait soi-même et celui que les autres font pour vous. Les écarts sont grands.
Chacun porte son regard sur l'autre avec des références qui lui sont propres et au fond de lui-même chacun prévoit le destin de l'autre. Chacun a une pré-science de l'avenir.
Pour Vania qui a dépassé ses illusions premières, il ne peut rien venir de bon du professeur Sétébriakov. Lorsque celui-ci annonce qu'il veut vendre la maison à laquelle Vania et sa nièce ont consacré toute leur vie, la logique des personnages est poussée à l'extrême et il ne peut en résulter que la suppression physique de l'autre qui est devenu littéralement insupportable. C'est d'ailleurs pourquoi le meurtre est raté. Il n'y a pas volonté réelle de tuer l'autre, il s'agit simplement d'effacer, de nier une réalité trop brutale, qui met à mal le sens même de votre vie.
Quant à l'amour, il est ramené à une vérité biologique, binaire, fataliste. Il n'y a que des occasions ratées également, des jalousies étroites, des envolées non crédibles. Chacun est dans son monde, est englué dans ses habitudes. Lorsqu'elles sont remises en cause, la seule fin à laquelle tendent les personnages est le retour l'équilibre premier. Un "Paradise Lost" sans paradis en quelque sorte !
Tout se passe comme si chaque personnage était une planète auprès de laquelle passent à grande vitesse d'autres planètes, des météorites ou des comètes. Lorsque l'une essaie de se se frotter à une autre ou de se mettre en orbite autour d'elle autre cela provoque soit une déflagration, soit un mouvement centrifuge. Notre univers est rempli de ces planètes qui co-existent en s'ignorant, qui tournent sur elles-mêmes et qui ne peuvent se rapprocher qu'en provoquant l'anéantissement de l'une, de l'autre ou des deux.
Les bilans de vie ne sont pas faciles à entreprendre.
Le professeur comprend que sa vie, celle dont il a rêvé, celle qu'il a construite, est définitivement terminée. La campagne, pour lui c'est l'exil, c'est le commencement de la fin.
Vania réalise qu'il a passé les trois-quarts de son existence à travailler et à se priver pour envoyer de l'argent au professeur, lequel ne lui en sait absolument pas gré, il n'a jamais augmenté ses appointements pendant toutes ces années. Aujourd'hui, il veut vendre le domaine de Sonia pour placer les revenus de la vente dans des opérations financières en faisant fi des aspirations des autres et de Sonia et de Vania en particulier.
Quant au docteur, lui aussi il est est submergé de travail, il soigne les paysans tous les jours de la semaine. Il redoute d'être appelé en pleine nuit. Lorsqu'apparait Eléna il est pris par un désir violent qui n'a rien de romantique. Il boit. Il a conscience d'un monde en destruction (que dirait-il aujourd'hui ?) Il ne sent pas l'amour que Sonia lui porte et il passe à côté d'Elena, qui en définitive retourne à la ville.
Sonia est laide, elle entretient de bonnes relations avec son oncle Vania. Elle déteste Eléna. Elle est amoureuse du docteur. Mais elle n'est pas payée de retour comme on dit. Elle se résigne. Elle fait des confidences à Eléna. Celle-ci en profite pour tenter une aventure avec le médecin. Mais elle renonce. Hypocrite, elle concluera la chose par unique et dernière étreinte.
Astrov, le médecin, aura le mot de la fin : "C'est un peu étrange... On se connaissait, et, soudain, on ne sait pas pourquoi... on ne se verra jamais plus. Tout est comme ça en ce monde."
Effectivement, c'est ce "on ne sait pas pourquoi" qui pose problème. La logique des autres on ne la comprend jamais. D'autres voient dans ce "on ne sait pas pourquoi" l'expression d'un principe universel d'incommunicabilité.
En définitive, pour Tchekov, le vrai sens de notre vie, n'est-il pas dans notre pratique du quotidien? A quoi bon lever le nez et se frotter aux autres, nous n'en tirerons que des déceptions ? Ce que je fais, c'est ce que je suis et basta !
Le professeur écrit des livres et fait des conférences, le médecin soigne les malades, les régisseurs régissent, les domestiques servent et Eléna, incarnation de la beauté dérange le quotidien de tous : de son mari, de Vania, du médecin, de Sonia...
Mais la beauté, lorsqu'elle n'est qu'apparence, est source de destruction pour ceux qui s'y frottent. Attention !
Demain, après avoir vu la pièce jouée aux Bouffes du Nord, on verra si je confirme les quelques impressions qui précèdent ou si le metteur en scène et les comédiens ont levé le voile sur d'autres aspects de la vision de Tchekov.
Il se peut également que j'aie tout faux ! Mais c'est la règle du jeu.
A demain !