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mercredi 10 mars 2010

LE REGARD DE L'ECRIVAIN

" Le mimétisme social conditionne une grande partie de la vie de chaque individu; l'artiste, lui, cherche à préserver une certaine autonomie afin de saisir du monde aussi bien son apparence que son fonctionnement plus enfoui. Le regard de l'écrivain se nourrit de ses expériences directes, mais aussi de ses lectures. Car l'art qui n'est pas l'art pour l'art ne veut pas tenir lieu du monde mais seulement en élargir la perception à travers le prisme de l'objet vivant qui est l'oeuvre."
Elise ARGAUD, dans l'introduction à "Devenir écrivain" de R.L. STEVENSON, Rivages Poche/Petite Bibliothèque, p.10

vendredi 19 décembre 2008

CARNET DE VOYAGE : SYMPHONIE PRAGUOISE, AOUT 2004



1er mouvement : le château

Tôt le matin, le ciel est bleu immaculé. Levant la tête vers l’ouest, je découvre la silhouette puissante du château de Prague, couronnée par le vaisseau majestueux de Saint-Guy. Cette apparition éclatante est pour moi évidente.
Lointain, haut perché, entre terre et ciel, semblant inaccessible au commun des mortels, bras de fer et d’or tendu entre le divin et l’humain, sa présence semble éternelle.
La légende raconte que la princesse Libuse qui avait la faculté de prédire l’avenir a elle-même indiqué ce site au prince Premysl :
"Je vois un grand Château dont la gloire monte jusqu'aux étoiles. Dissimulé dans de profondes forêts, l'endroit est borné au nord par la vallée du ruisseau Brusnice, et au sud par une puissante colline rocheuse. La rivière Vltava se fraie un chemin à ses pieds. C'est là qu'il vous faut aller. Au profond de la forêt, vous trouverez un homme en train de tailler le seuil de sa maison. Voilà où vous édifierez un château que vous nommerez Praha d'après le mot désignant le seuil. Et comme tout seigneur baisse la tête pour franchir le seuil d'une demeure, ainsi les plus grands de ce monde la baisseront-ils devant ce château."
Ville dans la ville, et au-dessus de la ville, il faut grimper par Nerudova pour y accéder. La rue est longée de vieilles maisons. Sur les façades figure souvent une enseigne qui donne vie aux pierres, même si elle n’a plus rien à voir avec l’activité du lieu. Hommes et femmes de toutes origines montent et descendent en permanence, intégrant malgré eux dans leur gestuelle l’altitude du pouvoir.
De la place de son château jadis, l’empereur pouvait, d’un regard sur la ville, mesurer sa propre puissance et sa magnificence.
Les grilles sont ouvertes sur la première cour encadrée par des bâtiments de style néo-classique. La porte Mathias conduit à une seconde cour, rectangulaire, plutôt fade. Là est le bureau de Président. Dans la troisième cour enfin, apparaît le portail ouest de la cathédrale Saint-Guy. J’ai du mal à embrasser du regard la dimension réelle de l’édifice en raison de l’absence de recul. J’éprouve cependant, immédiatement une impression de familiarité, liée certainement à mes nombreuses visites dans les sanctuaires gothiques de France et d’ailleurs. Malheureusement peu de recueillement dans ce lieu livré en pâture à la gente touristique, mais un magnifique vitrail de Mucha me convainc que la juxtaposition des genres et des styles peut parfois être réussie. Une vision de l’église par la façade sud me permet d’apprécier ses réelles proportions. Mais que vient faire un clocher Renaissance sur une cathédrale gothique ?
Combien plus belle et plus simple est la basilique Saint-Georges, de style roman. Tout y respire l’harmonie : la charpente en bois qui donne à la nef rectangulaire un ton chaleureux, les trois fenêtres hautes aux contours taillés en biseaux qui laissent la lumière se répandre sur les fresques du chœur et sur le sol de pierre. Enfin, une atmosphère profondément humaine tenant aux dimensions de l’édifice prédispose le pèlerin à la prière.
Le couvent attenant reconstruit dans les années 60 est trop moderne pour inspirer une quelconque fascination, sauf chez les nostalgiques du communisme. Tout au plus abrite-t-il de belles collections de peintures tchèques.
Plus loin encore je découvre, la ruelle d’or où vécurent les gardes royaux et, à un moment de sa vie Franz Kafka, dans la maison aux murs bleus qui porte le n° 22. Ruelle inaccessible, vouée aux marchands du temple, dont le charme s’est évaporé définitivement.
Descendant vers la ville, je me dis, que ce château ne représenterait rien si de l’autre côté du fleuve, il n’y avait Prague, avec ses cent clochers et tours, avec sa vie grouillante, avec ses commerces, ses artistes, ses fantasmes et ses révoltes sanglantes.
Le roi, l’empereur, le président, même avec une armée, n’est rien sans le peuple de Prague. Le château ne serait qu’un décor d’opérette s’il n’y avait à portée de regard la ville et ses habitants.


2ème mouvement : la vieille ville

Débouchant de la place Franz Kafka, j’embrasse du regard cet immense espace bordé de maisons ornées d’enseignes, d’églises gothiques ou baroques, de palais bleus ou roses et de tours altières et protectrices : la place de l’Hôtel de Ville. Je respire profondément. Le soleil est un peu pâle. J’ai du mal à saisir la dimension irréelle de cette place, malgré les centaines de personnes qui la traversent dans tous les sens. Suis-je bien à Prague, la Prague de Kafka, celle du Golem, celle des coins et des recoins ? Je n’en crois pas mes yeux. Je suis ébloui par la beauté de l’ensemble et fasciné par le mystère esthétique qui se dégage des lieux. J’ai devant moi le décor unique d’une ville qui s’est construite au fil des siècles en mêlant les chefs-d’œuvre architecturaux du passé et en les intégrant dans une harmonie sans faille.
L’Hôtel de Ville symbolise au mieux le passé de Prague. Il se compose de plusieurs bâtiments construits chacun à des périodes différentes. Le plus ancien date de 1338, c’est la maison de Volflin de Kamen. Elle est adossée à un bâtiment qui abrite la salle du conseil. La Tour elle-même a été érigée en 1364. Elle est en pierre, à l’exception de son toit et de la galerie en bois. A la fin du 15ème siècle, une horloge astronomique y fut scellée. Magie de la technique, maîtrise du temps, maîtrise des hommes! D’autres bâtiments attenants furent détruits lors de la seconde guerre mondiale.
A l’est, faisant face à la Tour, les deux flèches gothiques de Notre-Dame de Tyn gardent la vierge en or, enfantée par le calice d’or symbole de la double communion. A l’ouest lui répond le temple baroque de Saint-Nicolas.
L’âme de cette ville est bien là, sur cette place où convergent les édifices célébrant pouvoir temporel et pouvoir spirituel.
Beauté étrange, beauté tragique aussi, car c’est ici même que les haines et les passions des hommes se sont déchaînées.
Jean Népomucène, prêtre catholique, et même vicaire général et confesseur de la reine, fut jeté dans la Vltava depuis le pont Charles en 1393, pour n’avoir pas voulu divulguer jusqu'au bout ses secrets et pour avoir excommunié un proche du roi Venceslas IV. Il est le symbole de la Réforme catholique.
Jan Hus, le réformateur, prêcha la Réforme protestante à Notre-Dame du Tyn, avant de payer de sa vie ce que d’autres appelaient une hérésie. Il fut brûlé vif en 1415. Un monument célèbre ce héros sur la place de la vieille ville.
Deux siècles plus tard, vingt sept protestants y furent exécutés en 1621 sur l’ordre de Ferdinand II, après sa victoire sur la Montagne Blanche. La liste serait bien longue de ces héros célèbres et anonymes.
Le quartier Juif, situé derrière Saint-Nicolas témoigne aussi tragiquement de la folie des hommes.
Juifs d’Occident et juifs d’Orient se réunirent jadis en ces lieux pour donner naissance, au ghetto de Prague. Opprimés, pourchassés, victimes de pogroms, au fil des siècles, ils bâtirent ce quartier. Lorsque l’Empereur Joseph leur accorda l’égalité des droits, ils connurent un certain apaisement. Puis, comme partout en Europe ils eurent à subir la barbarie nazie. Je me souviendrai longtemps de la visite de la synagogue Pinkas. Sur chacun de ses murs sont écrits à la main les noms et les dates de naissance et de décès des 80 000 juifs tchèques qui ne sont jamais revenus des camps. Mon émotion se transformera en désespoir en regardant le cœur serré des dizaines de dessins d’enfants juifs réalisés peu avant leur extermination.
J’aime à penser que l’infâme Heydrich, qui avait ses bureaux dans le château de Prague, est mort assassiné ici à Prague par deux patriotes tchèques qui se sont eux-mêmes donné la mort avant d’être pris par les SS.
Prague s’est toujours révoltée contre l’injustice, elle l’a fait contre les nazis, elle le fit ensuite contre les communistes et les envahisseurs du Pacte de Varsovie.
La Prague moderne a aussi ses martyrs avec Jan Palach, Jan Zajic et Evzen Polcek qui s’immolèrent en 1969 pour protester contre l’invasion des chars soviétiques.
Qu’elle soit d’un camp ou d’un autre, d’hier ou d’aujourd’hui la vertu célébrée par Prague est la résistance, forteresse du Peuple et des justes, rempart nécessaire contre les dérives de ceux d’en face, ceux du château.


3ème mouvement : le pont Charles

L’eau de la Vltava est sombre, sombre comme les heures où Prague a souffert. Des nuages noirs passent sur la ville chargés des souvenirs des jours tristes.
J’imagine le pont Charles lors d’une nuit brumeuse d’hiver, les statues des saints noires et crispées dans leur linceul tels des fantômes, tandis que les lumières vacillantes, cernées par la brume et par le froid s’enrhument jusqu’à l’étouffement. Le passant n’est plus alors qu’une ombre terrifiée qui s’enfuit vers on ne sait quelle ruelle, pour trouver refuge auprès d’un vieux poêle à bois où crépite un bois sec.
C’est le Prague de Kafka qui hante mon imaginaire, un Prague glacé, noir, où chaque recoin représente un danger. C’est le Prague des ténèbres, celui des poètes maudits et des bêtes abandonnées. Celui de la peur et de la mort, celui pour qui les cloches sonnent le glas dans un vent sifflant et et pénétrant. De temps en temps, le pas d’un cheval trébuchant sur un pavé ravive l’anxiété. Là c’est un chien blessé qui pleure, ici c’est une enseigne qui grince sous l’effet de la bise cinglante, là encore c’est une porte qui claque laissant s’échapper un léger fumet de soupe au chou. Ce Prague là, j’éprouve le besoin de le sentir, de le renifler pour mieux le chasser de mon esprit.
Prague, je te rêve comme on t’a décrite, mais je te préfère dans ton présent, ensoleillée, animée, ouverte et chaleureuse. Au détour d’une rue de la vieille ville, une musique légère de Mozart file dans les ruelles, virevolte autour des clochers et des tours et s’élance vers le château en tourbillonnant entre les statues du Pont Charles. Le bleu du ciel se reflète dans la Vlatva, les flancs verts de la Montagne blanche frétillent.
Grâce à toi vieux pont magique, l’enchantement fait battre les cœurs. La ville et le château ne font plus qu’un.
Tu symbolises la marche en avant des Praguois, dans leurs révoltes et dans leurs douleurs, et, au delà même de l’histoire, l’alliance entre les générations, entre les communautés.
Pont Charles, tu es une arche d’alliance entre les bâtisseurs d’hier et ceux qui portent l’avenir avec fougue et esprit de justice.
Au delà même de l’espace et du temps, tu incarnes dans tes pierres séculaires à la fois la résistance à l’oppression et le lien caché et indéfectible qui unit ceux qui croient en l’avènement d’une humanité meilleure.

G. M.