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QUE DIRE DU
ROMAN DE L’ECRIVAIN CUBAIN PEDRO JUAN GUTIERREZ « TRILOGIE SALE DE LA
HAVANE » ?
Je viens de terminer la lecture de deux
livres de Gutierrez : « Trilogie sale de La Havane » paru en
1998 et « Le nid du serpent » paru en 2007.
Gutiérrez est né à Cuba en 1950.
J’ai acheté ces deux livres en rentrant de la
Havane sur les conseils d’une libraire de Trinidad. Tandis que je lui parlais
de Leonardo Padura, elle me recommanda de lire Gutiérrez, un écrivain qui
exprime avec une grande puissance un certain désespoir du peuple cubain.
J’ai d’abord lu « Trilogie sale de La Havane » (traduction Bernard Cohen).
Dès les premières phrases du livre, Gutiérrez annonce la couleur : Pedro
Juan a commis des erreurs dans sa vie, des grosses erreurs qui ne peuvent
déboucher que sur de la souffrance, et s’il ne relativise, cette souffrance
peut lui être fatale.
Alors que fait Pedro Juan ? Il vit dans
le présent, intensément, et comme il est fauché et qu’il ne sait pas faire
grand-chose, il passe son temps à boire et à baiser.
Quant au contexte de l’écriture de ce livre,
Gutiérrez est sans ambiguïté : « j'ai écrit Trilogie sale de La Havane complètement bourré, en fumant de la
marijuana ! C'était une période folle et c'est d'ailleurs très douloureux pour
moi de relire le livre aujourd'hui. »[1]
Sexe, rhum et drogue
Le roman, dont on ne sait s’il est
autobiographique ou pure fiction, déroule page après page le quotidien de Pedro
Juan, quotidien poisseux, sale, violent. On découvre dans ce personnage un
individualiste forcené, très fier de ses attributs sexuels, qui va de femme en
femme, jusqu’à l’infini. Il évolue dans un monde désespéré où règnent l’alcool,
la prostitution, le machisme et le racisme. Pour lui, et peut-être pour les
femmes innombrables avec lesquelles il couche, la vie est une sorte d’enfer
sous les tropiques où les seuls dérivatifs sont le sexe, l’alcool et les joints...
et pour certains, dont Pedro Juan, la littérature et d’autres formes d’art.
Oscillation perpétuelle
Pedro Juan évolue dans un monde de
crève-la-faim, entre des périodes de solitude profonde et des moments de folie où
il se frotte aux autres, ivrognes, escrocs, voleurs, artistes, femmes fatales,
prostituées, vieilles pochardes etc.
Pedro Juan est un déséquilibré qui oscille en
permanence entre orgies et introspection, sur le fil du rasoir.
« Quand tout s’est tu autour de moi, je suis allé sur la
terrasse, devant la mer, avec un café et de quoi fumer. J’étais épuisé. Ma
recherche d’un équilibre se déséquilibrait sans cesse. Pourtant je n’aspirai
qu’à une chose : la paix intérieure »[2].
Ce mouvement d’oscillation perpétuelle
s’amorce et s’amplifie sous nos yeux, jusqu’à entraîner parfois une certaine
lassitude du lecteur. Mais à l’évidence, Gutiérrez est un obsessionnel et c’est
à travers ses obsessions qu’il révèle sa complexité.
Chez Gutiérrez la solitude se traduit par la
nostalgie. Et c’est pour échapper à cette nostalgie qu’il part à la recherche
des autres, des femmes, des lieux nouveaux. Un texte un peu long exprime cette
démarche :
« Je
n’ai pas encore appris. Et je doute que j’apprenne un jour. Mais j’ai compris
du moins une chose : on ne peut pas se débarrasser de la nostalgie, parce
qu’on ne peut pas se débarrasser de la mémoire. On ne peut pas tirer un trait
sur ce qu’on a aimé, c’est impossible. Ca vous reste à jamais. Vous désirez
sans cesse revivre les bons moments, tout comme oublier et détruire le souvenir
des mauvais. Effacer les saletés que vous avez commises, abolir la mémoire des
personnes qui vous ont fait du mal, rejeter les chagrins et les périodes de
tristesse.
La nostalgie fait donc totalement partie de la condition humaine
et la seule solution est d’apprendre à vivre avec. Et peut-être, par chance
cessera-t-elle d’être quelque chose de triste et de déprimant pour devenir une
petite étincelle qui nous fait redémarrer, nous pousse à nous consacrer à un
nouvel amour, à une nouvelle ville, à une nouvelle époque. Meilleurs ou pire,
on n’en sait rien et peu importe. Différents, c’est sûr. Et c’est ça que nous
cherchons tous, jour après jour : ne pas gaspiller notre vie dans la
solitude, rencontrer quelqu’un, nous engager un peu, fuir la routine, goûter
notre petite part de fête. »[3]
Je trouve ce texte magnifique et finalement
plutôt optimiste. Outre qu’il nous donne la clé du roman, il nous éclaire sur
notre propre façon d’aborder la vie quel que soit notre âge, notre condition,
ou notre époque. La solitude, la nostalgie, peuvent déboucher sur une
dynamique, à condition de le vouloir. C’est ce qui me plaît dans ce livre.
L'art et l'autre face du monde
S’agissant de son rapport à l’art et à
l’écriture, la démarche de Gutierrez est d’une clarté limpide. Il se définit
comme un remueur de merde : « Le
décoratif ne m’intéresse pas, ni la beauté, ni la douceur, ni le délectable.
C’est pourquoi je suis toujours resté sceptique devant une sculptrice qui a été
ma femme un certain temps : il y avait trop de paix dans ses œuvres pour
qu’elles soient vraiment bonnes. L’art n’a de sens que s’il est révolté,
tourmenté, traversé de cauchemars et de désespoir. Seul un art irrévérencieux,
indécent, violent, grossier peut nous montrer l’autre face du monde, celle que
nous ne voyons pas et ne voulons pas voir pour épargner des efforts à notre
conscience. »[4]
Ce passage nous éclaire sur l’écriture de
Gutierrez. On le compare souvent à Henri Miller ou à Bukowski. Comparaison un
peu superficielle. Ce n’est pas parce que le sexe et l’alcool tiennent une
place centrale dans leurs œuvres respectives que la comparaison est judicieuse.
Le contexte de Cuba et du castrisme en toile de fond expliquent pourquoi le
sexe et le rhum sont la seule chose qui reste à ceux qui n’ont rien et qui
crèvent la faim. Et Gutierrez sait de quoi il parle, il ne s’est pas exilé. Il
décrit avec réalisme la société cubaine des quartiers pauvres, de Habana Centro,
de Barrio Chino ou de Mantilla...
La différence cubaine
Fondamentalement il aime Cuba et les cubains et il exprime cet
amour par petites touches : « ... j’ai
aperçu un jeune couple avec une petite fille, eux aussi en promenade. La femme
était une métisse incroyablement jolie, tout en blanc avec un cul bien ferme,
bien dessiné et bien placé. Ca vous bouleverse le paysage une beauté pareille.
Pas seulement à cause de ses fesses : pour tout ce qu’elle était, chaude,
sensuelle, la robe ajustée soulignant la couleur cannelle de sa peau. Elles ont
un rythme dans leur démarche ces métisses... Conscientes de leur pouvoir, elles
ont une allure prodigieuse. Elles avancent dans la vie sans que rien ne résiste
à leur passage. A côté d’elle, son mari, un petit Noir vêtu avec soin et entre
les deux la fillette d’environ trois ans. C’est pour cette raison qu’ils ont
tant de mal à vivre ailleurs les Cubains. Parce que malgré la faim, malgré la
misère toujours plus affreuse... ils sont différents. »[5]
Evidemment certains réagissent au machisme de
Pedro Juan. Il fait de la femme avant tout un objet sexuel. Mais ce regard
comme on le remarque est empreint à la fois de violence et d’amour. C’est peut-être la caractéristique principale de Gutierrez. Solitude et orgies, machisme
exacerbé et amour caché.
On aime ou on n’aime pas !
Littérature et réalité
Pour moi qui suis allé récemment à Cuba, les
livres de Gutierrez me font relativiser tout ce que j’ai pu voir. Derrière les
apparences, il y a les réalités et celles-ci demeurent en grande partie
inaccessibles au visiteur qui arpente Obispo, le Prado ou le Malecon. Il y a un
autre Cuba, c’est celui que décrit avec puissance et violence Pedro Juan
Gutierrez.