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mercredi 26 juillet 2017

PAUL BOWLES, "APRES TOI LE DELUGE" Roman

 


L'intrigue d"Après toi le déluge" se passe à Tanger. Le choix de cette ville permet de justifier la diversité des différents personnages que rencontre Nelson Dyar, un américain encore jeune, qui n'a jamais rien réussi pendant sa courte vie et qui échoue là, par hasard. Telle une coquille de noix sur un océan tantôt calme, tantôt déchaîné, il se heurte à chacun des personnages qu'il croise. Les uns appartiennent à l'Afrique, les autres sont des occidentaux.
A Tanger, il va virevolter sans cesse entre Daisy, Hadija et Eunice, Jack, Thami, les frères Bedaoui... à la recherche d'une terre ferme. Il ne la trouvera pas. Il n'a pas de projet, pas de ligne conductrice. Il vit au gré de ses rencontres et de ses peurs.
Tanger est une société séduisante, à la marge des conventions, mais sans pitié pour le faible, pour celui qui n'a pas confiance en soi.
Le problème qui se pose à Dyar est d'abord de vivre, et ensuite de survivre. Plusieurs possibilités s'offrent à lui. Il n'en choisira aucune. Il ne sera qu'un jouet entre les mains des autres.
Petit à petit sous l'effet du majoun, un monde imaginaire se substitue au monde réel et ce sera le début d'une spirale de la déchéance.
"Après toit le déluge" est le roman d'un paumé, plongé dans un monde séduisant, facile en apparence, mais en réalité sans pitié. Les rapports entre les gens qui vivent là sont très durs. Tout se sait et chacun sait réellement à qui il a à faire, tous sauf Dyar.
Lui-même ne sait pas qui il est. Ses bribes d'existence lui donnent une conscience très parcellaire de sa personnalité. Croyant assouvir ses désirs, il est en fait confronté à ceux des autres, réels ou imaginaires. En définitive, il découvre qu'il est lui même son propre ennemi. Victime de ses peurs et de sa désespérance, il retournera au néant.

J'ai aimé ce livre, même s'il me laisse une certaine amertume en bouche. Bowles fait preuve du grande connaissance des rapports humains et d'une grande lucidité sur le destin de ceux qui passent par Tanger et qui restent pris dans sa toile, à jamais.
Peut-être dresse-t-il là son propre portrait !




jeudi 23 février 2017

ANDREÏ MAKINE, "L'ARCHIPEL D'UNE AUTRE VIE" - ROMAN

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« L’archipel d’une autre vie », roman d’Andreï Makine

Andrei Makine est un écrivain français d’origine russe qui a été élu récemment à l’Académie Française.
Nous avions organisé une réunion au Square pour parler de son roman, le plus connu à ce jour : « Le Testament français », prix Goncourt et prix Médicis 1995.
J’avais beaucoup aimé ce livre, comme j’ai aimé le dernier qu’il a publié au Seuil « L’archipel d’une autre vie ».
Ce livre est l’histoire d’une chasse à l’homme, chasse d’un fugitif conduite par cinq militaires, qui se situe dans l’extrême est de la Russie à quelques centaines de kilomètres de l’océan Pacifique jusque dans l’archipel des Chantars.

Le mot « histoire » est important car aujourd’hui, en littérature on assiste à un retour de « l’histoire », qui avait complètement disparu à l’époque du nouveau roman et ensuite.
Le premier effet de l’histoire racontée par Makine dans son roman est que je l’ai lu d’une seule traite, totalement captivé par le récit. Ce qui ne m’était pas arrivé depuis un certain temps.
Mais, bien sûr, dans ce livre, il n’y a pas que « l’histoire ».
« L’archipel d’une autre vie » se situe à l’époque stalinienne de l’URSS, en 1952. C’est également le récit d’un voyage initiatique qui conduit le personnage principal vers une autre vie, une vie dépouillée au cœur de la nature incarnée par les îles d’un archipel.

Comment individuellement sortir de cette période tragique du totalitarisme stalinien pour se créer un nouvel univers hors d’atteinte des idéologies mortifères ?
C’est cette dualité apparente du livre, ou plutôt ces deux niveaux de lecture possibles qui me séduisent. Récit d’une histoire magnifiquement écrite et qui réserve au lecteur une dose de « suspense », mais aussi réflexion philosophique sur le sens que l’on peut donner à sa vie et sur la faculté que nous avons de faire des choix, notamment dans les situations les plus désespérées.
Le livre décrit notamment l'évolution intérieure du jeune soldat qui sera le dernier poursuivant... 
«  En moi, c’était ce « pantin de chiffon » gardien de mon avidité vitale... Ce pantin implanté dans nos cerveaux, rendait chimérique toute idée d’améliorer l’humanité. Les grands médecins de l’âme espéraient extraire ce vibrion qui nous poussait à haïr, à mentir, à tuer. Mais sans lui, le monde n’aurait pas eu d’histoire, ni de guerres, ni de grands hommes. » (p. 153 et 154)

« ... Oui, ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s’étonnerait : pourquoi tout cela ? Dans une belle taïga, sous ce ciel plein d’étoile, l’adulte ne s’étonne pas, il trouve une explication ; la guerre, les ennemis du peuple... Et quand ça devient vraiment invivable, il te parle d Dieu, de l’espérance ! Les enfants qui se noient sous la glace, qu’est ce qu’ils ont à faire de cette lumière divine ? » (p. 164)

Illustration de mon propos sur la dualité ; les deux niveaux d’appréhension du roman :
« Dans ma jeunesse, je me rappelais surtout un canevas de dangers et d’épreuves que les deux exilés avaient endurés. Les poursuites à travers la taïga, les coups de fusil, la maison du chercheur d’or où veillait un mort... Oui, un livre d’aventures, un western. Plus tard j’ai cru y discerner une vérité bien plus vaste et plus secrète, celle qui me laissa deviner le sens caché de ces mots si simples « Nous y vivions ».

«  Il m’a fallu de longues années pour comprendre : non, c’est notre vie à nous qui était démente. Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres... » (p. 261)

« L'homme ne devrait pas oublier qu'il n'est qu'un pauvre locataire de la Terre", insiste le romancier dans une interview qui égratigne une nouvelle fois le mode de vie. "Les Américains ne comprennent pas qu'on est sur le même radeau. On détruit la planète. Il faut arrêter cette escalade", dit-il avant de s'interroger: "est-ce que les gens sont capables de l'entendre ?"

Comment ne pas entendre cette voix ?

Un grand roman, un grand écrivain !

lundi 21 décembre 2015

LA SEPTIEME FONCTION DU LANGAGE, de Laurent BINET


LA SEPTIEME FONCTION DU LANGAGE, de Laurent BINET, publié chez GRASSET

 

 
 
Voila un roman totalement neuf, qui a du souffle, de l’audace, du piment, de l’intelligence surtout, qui nous conduit en compagnie des plus brillants intellectuels des années 1980 dans une intrigue à la Indiana Jones.

 

Ma première réaction à la lecture des premières pages du roman a été de m’interroger sur la frontière entre la réalité et la fiction.

Les premières pages sont tellement ancrées dans le réel que toutes les situations semblent vraies. Ainsi l’accident de Roland Barthes renversé par une camionnette de blanchisserie à deux pas du Collège de France, après un déjeuner avec François Mitterand rue de Bièvres est relaté avec une telle méticulosité que tout ce qui est écrit parait fidèle à la réalité. Seuls quelques détails nécessaires à la construction de l’intrigue romanesque ont été ajoutés.

Alors très vite je me suis pris au jeu : « qui a tué Roland Barthes ? » Binet a gagné son pari.

 

Ensuite, j’ai éprouvé une réelle fascination pour les intellectuels et autres philosophes  qui dans les années 1980 tenaient le haut du pavé au Collège de France, à Normale Sup, à Vincennes ou à la Sorbonne, Binet en fait des personnages de son roman ; ainsi voit-on évoluer, parfois dans des situations rocambolesques, voire ridicules pour certains, les Barthes, Foucault, Althusser, Lacan, Derrida, Deleuze, Guattari, Umberto Eco et les Jean Edern, BHL, Julia Kristeva, Sollers également… Binet nous offre le grand bonheur de partager avec eux quelques instants de vie, à Paris, à Bologne, à Venise ou encore dans une université américaine. Il invente des dialogues entre Foucault et Derrida par exemple ou plus exactement il recontextualise des paroles prononcées et des phrases réellement écrites par ses personnages dans la vie réelle ce qui contribue à plonger le lecteur dans la fiction tout en gardant l’impression qu’il se situe dans la réalité.

Le terme de « jubilatoire » à été utilisé par plusieurs critiques pour qualifier ce roman, je le fais mien car il exprime exactement ce que j’ai ressenti en dévorant une à une les pages de ce récit très brillant.

L’une des conséquences inattendue de la lecture du roman de Binet a été de me redonner l’envie de lire ou de relire Foucault, Deleuze et peut-être même Derrida ou Althusser et de redécouvrir ainsi l’excitation intellectuelle que j’avais pu ressentir à l’époque à la lecture de « L’archéologie du savoir » ou des « Mots et des choses ».

Enfin, Binet est un admirateur d’Umberto Eco, il en fait d’ailleurs l’un des personnages de son roman, et nul doute que celui qui a apprécié « Au nom de la rose » se délectera de la « Septième Fonction du Langage ».

Une vraie prouesse romanesque qui construit un monde à deux versants celui du réel et celui de la fiction et qui perd le lecteur de le labyrinthe de l’imagination créatrice, pour son plus grand plaisir.

dimanche 11 novembre 2012

ROMAN "PESTE & CHOLERA" DE PATRICK DEVILLE





 
Contrairement peut-être à une majorité de lecteurs du livre de Patrick Deville, je connaissais un peu le personnage de Yersin. D'abord parce que lors de mon voyage au Vietnam en 2006, j'ai pu constater que là-bas c'était un homme vénéré. Il existe une rue Yersin à Ho Chi Minh ville (ex Saïgon), comme il existe un duong (rue) Pasteur, alors que tous les anciens noms de rue français ont été remplacés par de nouvelles appellations, ce qui est plus que normal d'ailleurs. Mais c'est dire l'importance du rôle qu'a joué ici au Vietnam, Yersin et par ricochet son maître Pasteur.
Ensuite parce que l'une de nos amies qui a travaillé pendant plusieurs années à Pasteur et qui consacre sa vie à la lutte contre les maladies tropicales, et qui comme Yersin a parcouru le monde, nous a parlé de cet homme avec admiration.
 
 
Scientifique, médecin, découvreur génial, membre de la bande à Pasteur, mais aussi un individualiste curieux qui parcourt le monde et qui est sans cesse à la recherche de l'innovation, parfois ombrageux, intransigeant, fuyant l'inutile et les bavardages de salon. Un vrai personnage de roman en quelque sorte.
C'est ce qui a fait tilt dans l'esprit de Deville et il a eu mille fois raisons de lui consacrer les 220 pages de son dernier roman.
J'ai littéralement dévoré ce livre écrit dans un style à la fois alerte, il n'y a qu'à lire les premières pages pour en avoir une idée, et en même temps évanescent, qui traduit bien le caractère même de Yersin et sa démarche, passion pour un thème, travail méthodique, découverte et très vite on passe à autre chose.
Certes Yersin est docteur en médecine, reconnu par ses pairs pour avoir  notamment découvert le bacille de la peste, mais il a sa propre approche des phénomènes, ce qui en fait un "pasteurien" à part.
" Pour Yersin, adepte d'une manière de maïeutique, rien de ce qui peut s'enseigner ne mérite d'être appris, même si toute ignorance est coupable. Toute sa vie il demeurera un brillant autodidacte et n'aura que mépris pour les besogneux. Il suffit de savoir observer. Si on ne sait pas on ne saura jamais..." p. 11.
 C'est aussi un explorateur fasciné par Livingstone, toujours cet esprit de découverte, cette soif de nouveauté et d'observation scientifique. Il ouvre des passages entre l'est et l'ouest de la péninsule indochinoise, maculant ses carnets de relevés topologiques qui seront ensuite exploités par les ingénieurs et les constructeurs de toute sorte. Yersin aurait pu être un des grands conquistadors des Amériques, il aurait pu également participer à la campagne d'Egypte avec les savants de Napoléon... Bref Yersin, c'est un personnage, c'est un esprit aventureux qui ne s'enferme nulle part.
Pour cet homme l'important est de bouger, de ne pas tomber dans la routine. Certes il trouvera un point fixe à Nha Trang au Viet Nam. Mais ce point fixe restera en permanence connecté au reste du monde, dans tous les domaines : scientifique, médecine bien sûr mais aussi physique, chimie, mécanique, aéronautique, botanique, zoologie, agronomie, astronomie... Entre Nha Trang et le reste du monde ce seront des va-et-vient incessants. Deville sait d'ailleurs rendre à merveille la griserie des premières traversées entre Marseille et Saïgon sur l'Oxus, le fleuron des Messageries Maritimes de l'époque, ainsi que les vols aux multiples escales.
L'un des attraits du livre consiste également à nous faire cotoyer de multiples personnages rencontrés ou non par Yersin, outre Louis Pasteur soi-même et les "membres de sa bande", le lecteur découvre au fil des pages Louis Ferdinand Céline, le "pasteurien renégat", Paul Doumer l'ancien gouverneur à Hanoï devenu président de la République qui mourra assassiné, Lyautey, Arthur Rimbaud le poète mais aussi l'aventurier, le capitaine Flotte, Ho Chi Minh, Serpollet le constructeur de voitures, Loti l'écrivain et les Dunlop, Michelin et autres futurs rois du caoutchouc... Tout un monde revit sous nos yeux émerveillés.
Le livre nous met en prise avec une époque à la fois époustouflante de créativité, d'innovation, mais aussi terrifiante avec l'avènement des deux grands conflits mondiaux qui se traduiront par des millions de morts. D'un côté, la médecine et les vaccins qui tentent de préserver les hommes des grandes épidémies et de l'autre les canons et les bombes qu anéantissent une partie de l'humanité. Et au milieu de tout cela un homme, un original, un individualiste qui conduit sa vie comme il l'entend, à la recherche de tout ce qui bouge, de tout ce qui peut se transformer pour améliorer le sort des hommes. Point de guerre subie, point d'attaches amoureuses, seul Yersin face au monde, face à lui-même, avec son génie et ses découvertes scientifiques capitales.
Que reste-t-il de tout cela ? Une tombe bleue, un nom de rue à Saïgon, un nom de lycée à Hanoï ? Des vies épargnées ? Peut-être une éthique, un modèle de vie, une droiture dans la démarche et en définitive une absence de compromis ?
Bien sûr j'ai une réticence par rapport au roman : quelle est la vérité sur Yersin ? Comment imaginer un personnage qui a vécu, que d'autres ont connu, et imposer sa vérité d'écrivain ? On me dira qu'il s'agit d'une œuvre littéraire et non d'une biographie. Finalement qu'est ce qui importe ? Connaître la vraie vie de Yersin ou être fasciné par un personnage romanesque qui peut nous amener à changer notre regard sur notre propre vie ?
J'ai ma réponse à moi !

J'ai noté une phrase qui peut-être explique certaines de mes motivations à voyager et à se poser un certain temps en Afrique ou en Asie: " Cette sorte de liberté sauvage dont on jouit ne peut être comprise en Europe où tout est si réglé par la civilisation." p. 194
Merci à Patrick Deville pour ce beau voyage dans la science en marche, dans la découverte de nouvelles contrées. L'espace de quelques pages, j'ai voyagé sur l'Oxus, accroché au bastingage, j'ai bu un verre de champagne dans le dernier avion qui quittait le Bourget avant l'arrivée de l'envahisseur allemand, j'ai bivouaqué dans la forêt des montagnes du royaume annamite, j'ai regardé la mer assis dans le fauteuil en rotin de Yersin, j'ai posté mon courrier à la grande poste de Saïgon, j'ai bu un verre au Majestic, j'ai parcouru les rues arborées d'Hanoï au volant d'une magnifique voiture... Bref j'ai voyagé ! Ca fait du bien de lire !
 
 
L'Oxus à quai à Saïgon


La grande Poste de Saïgon en 2007 (photo G. Morin)

jeudi 8 novembre 2012

PRIX GONCOURT 2012 "LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME" DE JEROME FERRARI

 
 
 
Je n'ai pas totalement adhéré à ce livre. Je lui trouve un côté à la fois fabriqué trop visible, et un côté brumeux, évanescent, insaisissable.
Difficile d'écrire un livre illustrant une thèse philosophique, car la veine romanesque semble semble en pâtir.
 
Notre monde est fait de multiples mondes qui s'édifient, puis s'effritent et meurent, exactement comme Rome jadis, qui s'effondre à l'époque d'Augustin, et exactement comme le bar du village corse que deux des personnages du roman, Matthieu et Libero. Revenant au village natal après l'avoir quitté pour faire leurs études à Paris, ils créent une sorte de "nouveau monde" en reprenant l'ancien bistrot des Chasseurs. Ils réussissent, l'espace d'un temps, à créer dans ce bar un monde harmonieux où chacun trouve ses plaisirs, dans l'alcool, dans la chair, dans le sexe, dans la convivialité... Une sorte de monde épicurien, dans lequel chacun a l'impression de vivre enfin une vraie vie. Et puis un jour, tout commence à se déliter, l'harmonie disparaît, la violence s'empare des hommes. Ce petit monde créé par les deux apprentis démiurges au coeur de la Corse, s'effondre, comme tous les autres mondes humains, qu'ils soient immenses comme des empires ou microcosmiques comme un bistrot de village. Et l'un des démiurges (Libero) découvre soudain l'inanité de sa création. Il cherche à éclairer son ami Matthieu :
 
" - Tu te vois passer des années ici ? Les filles qui défilent, toujours les mêmes pauvres filles. Les petits enculés du genre de Colonna. Les ivrognes. Les cuites. C'est un boulot de merde. Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine, c'est ce que je croyais, mais tu ne peux pas, parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne. Vraiment Matthieu tu t'y vois ? Dans cinq ans ? Dans dix ans ?" p. 182
 
Mais à côté de ce bar de village, d'autres mondes existent ou ont existé. En remontant dans le temps, l'auteur nous fait découvrir d'autres mondes, ceux dans lesquels on n'arrive pas à pénétrer, des mondes où l'on est absent, où l'on passe en permanence à côté des événements, de ses projets, de ses rêves, de ses envies.
Il y a aussi les mondes que l'on fuit. Cette absence et cette fuite ont été le destin de Marcel, le grand-père de Matthieu. L'homme quittera le village corse où il est né, ce monde de paysans, dans lequel il ne se reconnait pas. Mais il ne trouvera jamais ce qu'il cherchait, il vivra sa vie comme une absence, comme un manque permanent. Jamais il ne trouvera la réussite et la gloire auxquelles il aspire, il fuira jusqu'au fin fond de l'empire colonial français, empire en pleine décomposition. A la naissance de son fils, il perdra sa femme, dont le corps malade se décompose sous ses yeux. Il passera à côté de ce monde là également, n'arrivant même pas de construire la moindre relation avec son fils Jacques, le père de Matthieu, qu'il envoie tout petit dans la famille en Corse.
Ferrari décrit aussi la fin du monde de Jacques, lorsque juste avant sa mort il s'agrippe au bras de sa fille Aurélie, la soeur de Mathieu : " ... comme on est seul quand on meurt, et en face de cette solitude, elle avait eu envie de fuir, rien d'autre, elle aurait voulu que son père lâche son poignet pour la laisser s'enfuir et qu'il cesse de la contraindre à affronter cette solitude que les vivants ne pouvaient pas comprendre, et pendant un long moment, elle n'avait plus ressenti ni compassion ni douleur, mais seulement une peur panique dont le souvenir lui faisait maintenant horreur..." p. 119
Les mondes coexistent, ils se succèdent, tout change et rien ne change, c'est toujours le même mouvement, celui qui va de la naissance à la mort, de la création à l'anéantissement. C'est la destinée des hommes. C'est ce qu'Augustin tente d'expliquer aux hommes dans son sermon sur la chute de Rome.
"Ce qui naît dans la chair meurt dans la chair. Le mondes passent des ténèbres aux ténèbres, l'un après l'autre, et si glorieuse que soit Rome, c'est encore au monde qu'elle appartient et elle doit passer avec lui."
Augustin explique ensuite à ceux qui l'écoutent que le monde divin n'est pas de même nature. Mais juste avant de mourir, alors que les Vandales pénètrent dans la cité d'Hippone, Augustin se met à douter : "il se demande avec angoisse si tous les fidèles en pleurs que le sermon sur la chute de Rome n'a pu consoler n'avaient pas compris sesparoles bien mieux qu'il ne les comprenait lui-même. Les mondes passent, en vérité, l'un après l'autre, des ténèbres aux ténèbres, et leur succession ne signifie peut-être rien." p. 201
 
En définitive, la seule certitude est pour nous la lecture des signes, signe de l'origine et signe de la fin, qui ne sont d'ailleurs qu'un seul et même signe : " Nous ne savons pas en vérité ce que sont les mondes. Mais nous pouvons guetter les signes de leur fin. Le déclenchement d'un obturateur dans la lumière de l'été, la main fine d'une jeune femme fatiguée, posée sur celle de son grand-père, où la voile carrée d'un navire qui entre dans le port d'Hippone, portant avec lui depuis l'Italie, la nouvelle inconcevable que Rome est tombée." p. 196

Chacun fuit un monde au moins et en cherche un autre où il espère s'épanouir, c'est le cas de Marcel, de Jacques, d'Aurélie et aussi de Mathieu. Trois générations de la famille Antonetti.
Mathieu reviendra à son origine, espérant créer un monde où chacun se sentira vivre, où chacun se sentira bien, qu'il soit paysan corse, musicien, touriste, étudiante ou ex patron de bistrot.
Mais dans sa naissance même chaque monde porte le signe de sa fin.

J'ai apprécié la fin lucide du roman.
 
Même si j'ai des réserves sur le fond et sur l'architecture du livre, je trouve le style  remarquable. Dans certains passages, il est vrai que les phrases n'en finissent plus de finir, par nécessité, sans doute, image des mondes qui s'étirent avant de vaciller et de s'effondrer dans le néant de l'univers !

dimanche 28 octobre 2012

ROMAN : "POUR SEUL CORTEGE" DE LAURENT GAUDE

Fichier:AlexanderTheGreat Bust.jpg

Tête d'Alexandre le Grand, British Nuseum
 
On peut s'interroger sur la finalité de ce type de littérature au début du XXIème siècle.
De quoi s'agit-il ?
De faire revivre Alexandre le Grand ? De clamer la fin d'une épopée ? De décrire l'éclatement rapide de l'Empire ? De rechercher l'esprit des compagnons d'Alexandre ? De faire éclater les frontières du réalisme pour se répandre dans les méandres de l'imaginaire ? De tuer les corps pour mieux saisir l'essence des esprits ? De décrypter l'alchimie mystérieuse du souffle qui unit sous les mêmes symboles les héros de l'épopée ?
Qui sait ? A chacun d'interpréter ce beau livre de Laurent Gaudé !
J'avoue avoir éprouvé quelques réserves à la lecture des premières pages. Vérité historique et création littéraire sont-elles compatibles ? Faire revivre Alexandre le Grand, imaginer son agonie, sa mort, reconstituer ses pensées mêmes et celles de ses compagnons, n'est ce pas un exercice stérile et totalement subjectif ?
Mais, assez vite j'ai été emporté par le souffle du livre, par le style superbe de l'auteur et par le caractère universel des thèmes traités. Impuissance du héros fatigué, tragédie de la mort en marche, stratégies des courtisans, des héritiers, morcellement de l'empire, déchirement des anciens compagnons d'armes, puissance des symboles, droiture des uns, turpitude des autres... Et on en revient à l'essentiel : qu'est-ce qui a cimenté ces hommes ? Qu'est-ce qui a fait qu'ils sont allés jusqu'au bout d'eux-mêmes et qu'est-ce qui fait soudain que tout s'effondre et qu'ils se méprisent eux-mêmes.
Gaudé leur offre alors la possibilité de s'exprimer et d'aller chercher au fond d'eux-mêmes leur idéal de vie : l'esprit d'Alexandre, symbolisé par sa voix d'outre-tombe et par l'urne qui contient son souffle.
Quant à Dryptéis, l'héroïne féminine, fille de Darius, le souverain perse vaincu par Alexandre, prisonnière de son destin, elle cherche en permanence à fuir l'Empire. Cet Empire qui la condamne à être ce qu'elle n'est pas, à écarter son enfant pour le protéger. Elle fera en sorte que son fils échappe à cette destinée en le privant d'identité, en lui cachant à jamais son origine. Elle comprendra également que seul Alexandre peut la protéger, la sauver de ce monstre glacial et implacable qu'est l'Empire. Mais pas n'importe quel Alexandre ! L'Alexandre débarrassé de son corps, débarrassé de sa gloire... l'esprit d'Alexandre !
On comprend alors que les compagnons d'armes d'Alexandre, Tarkilias, Aristonos, Af Ashra et les autres, et Dryptéis, héritière de Darius et femme d'Héphaistion le meilleur ami d'Alexandre, prisonnière de son destin, sont unis dans une même démarche : la quête de l'esprit d'Alexandre. Démarche qui est l'antithèse de celle de Ptolémée ou de Perdiccas, qui cherchent à s'accaparer le corps de l'empereur défunt pour mieux asseoir leur propre pouvoir.
D'une part, souffle épique, cet élan dynamique et conquérant, qui se rassasie d'immenses chevauchées vers les empires d'Orient, repoussant sans cesse les limites du possible (les compagnons d'armes), ou rejet de l'Empire, de sa voracité (Dryptéis), des intrigues perpétuelles et d'autre part, un pouvoir statique, figé, qui cherche s'édifier sur le passé et ses symboles physiques et qui ne peut générer que discordances et affrontements, jusqu'à l'effondrement final (Ptolémée, Roxane...).
Voilà ce que j'ai trouvé dans ce livre, fort bien écrit et qui m'a permis de sortir des grisailles du temps présent.
Livre inattendu, livre sans frontières, "Pour seul cortège" n'est en aucun cas un roman historique. C'est un roman sur des personnages prisonniers de l'Empire, de l'Histoire, qui n'ont pour seul objectif que d'échapper à leur destin et de trouver la vie, le souffle de la liberté. : Alexandre soi-même, ses compagnons fidèles et Dryptéis...

samedi 21 juillet 2012

INSTRUMENTS DES TENEBRES, DE NANCY HOUSTON



Je ne sais pas si le titre de ce roman est bien choisi, mais le terme "Ténèbres" témoigne parfaitement de son atmosphère : ténèbres de l'avant-naissance, ténèbres de l'obscurantisme au Moyen Age, ténèbres de la nuit, des sorcières, de la mort, ténèbres enfin de la mémoire.

Le procédé littéraire utilisé par Nancy Houston dans son roman est intéressant. Il consiste à juxtaposer, par alternance, le présent de l'écrivain en train d'écrire, plongé dans son passé, ses souvenirs, ses traumatismes personnels, englué dans ses rapports familiaux au quotidien et l'imaginaire de son roman dont l'histoire se situe au Moyen Age en France.

L'élément essentiel pour moi est que " très vite l'imaginaire impose son autorité au réel et les événements du passé investissent la vie de Nada, au point de la bouleverser."

Le thème commun à la vie réelle et à la vie imaginaire du roman est celui de l'avortement d'une jeune femme.

Constat de départ de Nada (l'écrivaine) : " Le monde m'est égal. C'est une cause perdue, dépourvue de sens. Le sens, c'est moi qui le fabrique." p. 15

" Je dis toujours oui à ma muse, mon beau daïmon invisible, la voix désincarnée qui me donne accès à l'au-delà, à l'autre monde, aux régions infernales."

Grâce à son daïmon, Nada Nadia, vole jusqu'à ce que  l'ailleurs devienne ici et l'alors le maintenant. Voyage spatio-temporel avec un atterrissage dans le centre de la France en 1986, juste après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV.

Le daïmon : " Regarde, regarde."

" Je regarde et, du néant, surgit une image parfaitement claire."

Quant à la forme de l'histoire, ce passé qui devient présent, Nada pour la composer se réfère à une technique musicale très particulière "la scordatura". Elle fut utilisée essentiellement par un musicien de l'époque baroque, Van Biber, pour composer sa "Sonate de la Résurrection". Les cordes et le violon lui-même sont accordés d'une manière inhabituelle, de telle sorte que le son qui sort de l'instrument n'a rien à voir avec ce qui est inscrit sur la partition. La manière de jouer peut déboucher sur "un pur moment d'extase". " Elle avait l'impression par ce décalage inouï entre les notes écrites et les sons produits, de toucher à l'essence même du divin." p. 30

Cette sensation évoque chez Nada celle ressentie par sa mère à l'occasion d'une fausse couche et dont elle a été le témoin " elle me dit qu'elle s'était sentie partir, qu'elle avait vu son âme s'en aller en flottant doucement au dessus d'elle et que ça avait été une sensation divine parce que la douleur s'était arrêtée, que tout était terminé, enfin." p. 32

Dans ce roman qui se construit sous nos yeux, tout se passe comme si l'imaginaire de Nada lui permettait de remettre à jour des épisodes de sa vie générant une absence totale de sensations, de les remodeler, de les réinventer et de les maîtriser enfin à travers l'écriture d'un récit imaginaire.

La démarche est passionnante. Le parallèle établi entre la vie au présent de l'écrivain écrivant, et vivant en même temps, et le roman en train de s'écrire permet de saisir les interactions qui constituent l'essence de la création littéraire et dans certains cas d'un processus thérapeutique.

Très beau livre, je recommande sa lecture.
( Prix Goncourt des Lycéens en  1996 et prix Inter en 1997)

LA CHAMBRE DES OFFICIERS, ROMAN DE MARC DUGAIN



Marc Dugain a un premier talent, celui de choisir pour ses livres, des bons sujets, au bon moment.

Son roman " La Chambre des Officiers " a connu un large succès lors de sa publication en 1998. Il s'agit d'un premier roman. Le livre a été adapté au cinéma.

Le thème est celui des "Gueules cassées " de la guerre de 1914-1918. Il s'agit de grands blessés de la face, qui ont eu à subir pendant toute une vie les conséquences terribles à la fois physiques et psychologiques de leurs blessures. Sujet très douloureux, qu'il était peut-être difficile de traiter du vivant de ceux qui en sont, malgré eux, les héros.
Le grand-père de Marc Dugain faisait partie des "Gueules cassées".

De quoi s'agit-il ?

D'un jeune officier, Adrien Fournier, ingénieur dans le civil, qui est affecté au tout début de la guerre à un poste sur la Meuse. Il reçoit de son capitaine la mission d'aller observer sur le terrain les positions allemandes, avec deux sous-lieutenants. Le lendemain matin, alors que les trois hommes mènent leur inspection à cheval : "une détonation part de tout près". Les deux sous-lieutenants sont tués. Pour Adrien Fournier tout se passe en un éclair : " Je sens comme une hache qui vient s'enfoncer sous la base de mon nez. Puis on coupe la lumière." Description sans fioriture, quasi-chirurgicale. Pas de pathos, pas d'emphase.

Adrien se réveille sur un lit d'hôpital, il découvre progressivement, en observant ses voisins, en découvrant le regard des autres qu'il appartient désormais à la catégories des "gueules cassées".

Dans son roman, Dugain raconte "l'avant" : une vie normale de jeune homme qui s'amuse, qui cherche la compagnie d'une jeune femme et qui n'a aucune conscience du sort qui l'attend. Le "pendant" est extrêmement bref, une détonation, une sensation. L'inéluctable. "L'après" apparait comme une agonie à rebours. Tout a changé, personne, étrangers, amis membres de sa famille n'ose réellement le regarder en face. Il n'a plus visage humain. Les opérations se multiplient, mais ne changent pas dondamentalement l'aspect phisique du visage d'Adrien. Il faut réapprendre à vivre avec cela. C'est malgré tout possible grâce à la solidarité qui se construit jour après jour entre ceux qui ont subi le même sort, trois hommes et une femme. Il resteront unis et solidaires pendant toute leur vie.
A la fin de son livre Dugain fait dire à l'un de ses personnages :
 " - Ceux d'entre nous qui ont survécu à leurs blessures savent qu'ils sont condamnés à un certain... réalisme. L'homme est fait de chair et de sang. Lorsque le sang coule et que les chairs ont été meurtries jusqu'à transformer notre être, il faut nous résigner à vivre des choses simples et éviter les élans qui nous ramènent toujours à ce que nous sommes devenus en réalité." p.155
Belle philosophie, mais correspondait-elle à la réalité ?

Quant à la Nation, elle leur témoignera de la gratitude. Adrien recevra une lettre de Clémenceau. Restera le regard des autres, le regard d'une femme jadis aimée...

Dugain utilise un style sobre et efficace. Il joue habilement de la construction de ses phrases et utilise différents temps fort à propos.

Toutefois en ce qui me concerne, j'ai l'impression que le sujet a été traité en surface et avec distance. Le lecteur a l'impression d'être dans un monde irréel où il n'y a pas de place pour la colère, la révolte ou le désespoir.
Je n'ai pas ressenti également d'osmose entre les situations traitées et le style de l'auteur. Par exemple si l'on compare dans "La Chambre des Officiers" et dans "L'Acacia" de Claude Simon les scènes de départ de train pour le front, il ne fait aucun doute que dans un cas le style est documentaire, distant et dans l'autre il y a véritablement création littéraire par interpénétration entre la forme et le fond. C'est mon ressenti. C'est ce qui fait la différence entre la littérature et l'écriture d'un livre.
Sous cette réserve, "La Chambre des Officiers" est un roman à lire.

samedi 30 juin 2012

L'URGENCE ET LA PATIENCE DE JEAN PHILIPPE TOUSSAINT

Il s'agit d'un opuscule sur " l'écriture " selon Toussaint.
J'aime bien cet écrivain, particulièrement son style. Là j'ai été plutôt déçu par la substance du livre. Sur onze chapitres seuls deux présentent de l'intérêt. Je ne parlerai ici que de celui intitulé " l'urgence et la patience".
"J'aime me représenter le livre comme une ligne. J'aime cette abstraction où la littérature rejoint la musique et où la ligne du livre ondule, monte descend, au gré de pures questions de rythme. Il y a parfois une contradiction entre le désir que j'ai d'écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l'aphorisme et la nécessité que de telles phrases n'arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que les phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à la fluidité, qu'elles s'enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon qu'elles brillent sans trop attirer l'attention."

Pour ce qui me concerne, je pense que le style d'un écrivain peut s'inspirer de mille sources et pourquoi pas de paysages ou de jardins. Les uns comme les autres ne combinent-ils pas des droites, des courbes, des verticales, des horizontales, mais aussi du mouvement sous l'effet des vents, et aussi des couleurs et des parfums par milliers. Il peut y avoir entre ces éléments simple juxtaposition, auquel cas n'apparait aucune émotion, mais le créateur, l'artiste, peut aussi faire en sorte que survienne et règne l'harmonie, auquel cas on pourra parler de style.

P.26 " Il y a toujours en jeu, je crois, dans l'écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l'urgence et la patience... D'ordinaire, l'urgence préside a l'écriture d'un livre et la patience n'est que son complément indispensable, qui permet de corriger ultérieurement les premières versions du manuscrit."

P. 43 " L'urgence est un état d'écriture qui ne s'obtient qu'au terme d'une infinie patience. Elle en est la récompense, le dénouement miraculeux. Tous les efforts que nous avons consentis au préalable pour le livre ne tendaient en réalité que vers cet instant unique où l'urgence va surgir, le moment où ça bascule, où ça vient tout seul, où le fil de la pelote se dévide sans fin."