« L’archipel
d’une autre vie », roman d’Andreï Makine
Andrei
Makine est un écrivain français d’origine russe qui a été élu récemment à
l’Académie Française.
Nous
avions organisé une réunion au Square pour parler de son roman, le plus connu à
ce jour : « Le Testament français »,
prix Goncourt et prix Médicis 1995.
J’avais
beaucoup aimé ce livre, comme j’ai aimé le dernier qu’il a publié au Seuil « L’archipel d’une autre vie ».
Ce
livre est l’histoire d’une chasse à l’homme, chasse d’un fugitif conduite par cinq
militaires, qui se situe dans l’extrême est de la Russie à quelques centaines
de kilomètres de l’océan Pacifique jusque dans l’archipel des Chantars.
Le
mot « histoire » est important car aujourd’hui, en littérature on
assiste à un retour de « l’histoire », qui avait complètement
disparu à l’époque du nouveau roman et ensuite.
Le
premier effet de l’histoire racontée par Makine dans son roman est que je l’ai
lu d’une seule traite, totalement captivé par le récit. Ce qui ne m’était pas
arrivé depuis un certain temps.
Mais,
bien sûr, dans ce livre, il n’y a pas que « l’histoire ».
« L’archipel
d’une autre vie » se situe à l’époque stalinienne de l’URSS, en 1952. C’est également
le récit d’un voyage initiatique qui conduit le personnage principal vers une
autre vie, une vie dépouillée au cœur de la nature incarnée par les îles d’un
archipel.
Comment
individuellement sortir de cette période tragique du totalitarisme stalinien
pour se créer un nouvel univers hors d’atteinte des idéologies
mortifères ?
C’est
cette dualité apparente du livre, ou plutôt ces deux niveaux de lecture
possibles qui me séduisent. Récit d’une histoire magnifiquement écrite et qui
réserve au lecteur une dose de « suspense », mais aussi réflexion
philosophique sur le sens que l’on peut donner à sa vie et sur la faculté que
nous avons de faire des choix, notamment dans les situations les plus désespérées.
Le livre décrit notamment l'évolution intérieure du jeune soldat qui sera le dernier poursuivant...
« En
moi, c’était ce « pantin de chiffon » gardien de mon avidité
vitale... Ce pantin implanté dans nos cerveaux, rendait chimérique toute idée
d’améliorer l’humanité. Les grands médecins de l’âme espéraient extraire ce
vibrion qui nous poussait à haïr, à mentir, à tuer. Mais sans lui, le monde
n’aurait pas eu d’histoire, ni de guerres, ni de grands hommes. » (p. 153 et
154)
« ... Oui,
ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s’étonnerait :
pourquoi tout cela ? Dans une belle taïga, sous ce ciel plein d’étoile,
l’adulte ne s’étonne pas, il trouve une explication ; la guerre, les
ennemis du peuple... Et quand ça devient vraiment invivable, il te parle d
Dieu, de l’espérance ! Les enfants qui se noient sous la glace, qu’est ce
qu’ils ont à faire de cette lumière divine ? » (p. 164)
Illustration
de mon propos sur la dualité ; les deux niveaux d’appréhension du
roman :
« Dans
ma jeunesse, je me rappelais surtout un canevas de dangers et d’épreuves que
les deux exilés avaient endurés. Les poursuites à travers la taïga, les coups
de fusil, la maison du chercheur d’or où veillait un mort... Oui, un livre
d’aventures, un western. Plus tard j’ai cru y discerner une vérité bien plus
vaste et plus secrète, celle qui me laissa deviner le sens caché de ces mots si
simples « Nous y vivions ».
« Il
m’a fallu de longues années pour comprendre : non, c’est notre vie à nous
qui était démente. Déformée par une haine inusable et la violence devenue un
art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des
guerres... » (p. 261)
« L'homme
ne devrait pas oublier qu'il n'est qu'un pauvre locataire de la Terre", insiste le romancier
dans une interview qui égratigne une nouvelle fois le mode de vie. "Les Américains ne comprennent pas qu'on est
sur le même radeau. On détruit la planète. Il faut arrêter cette escalade",
dit-il avant de s'interroger: "est-ce
que les gens sont capables de l'entendre ?"
Comment
ne pas entendre cette voix ?
Un
grand roman, un grand écrivain !



