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jeudi 23 février 2017

ANDREÏ MAKINE, "L'ARCHIPEL D'UNE AUTRE VIE" - ROMAN

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« L’archipel d’une autre vie », roman d’Andreï Makine

Andrei Makine est un écrivain français d’origine russe qui a été élu récemment à l’Académie Française.
Nous avions organisé une réunion au Square pour parler de son roman, le plus connu à ce jour : « Le Testament français », prix Goncourt et prix Médicis 1995.
J’avais beaucoup aimé ce livre, comme j’ai aimé le dernier qu’il a publié au Seuil « L’archipel d’une autre vie ».
Ce livre est l’histoire d’une chasse à l’homme, chasse d’un fugitif conduite par cinq militaires, qui se situe dans l’extrême est de la Russie à quelques centaines de kilomètres de l’océan Pacifique jusque dans l’archipel des Chantars.

Le mot « histoire » est important car aujourd’hui, en littérature on assiste à un retour de « l’histoire », qui avait complètement disparu à l’époque du nouveau roman et ensuite.
Le premier effet de l’histoire racontée par Makine dans son roman est que je l’ai lu d’une seule traite, totalement captivé par le récit. Ce qui ne m’était pas arrivé depuis un certain temps.
Mais, bien sûr, dans ce livre, il n’y a pas que « l’histoire ».
« L’archipel d’une autre vie » se situe à l’époque stalinienne de l’URSS, en 1952. C’est également le récit d’un voyage initiatique qui conduit le personnage principal vers une autre vie, une vie dépouillée au cœur de la nature incarnée par les îles d’un archipel.

Comment individuellement sortir de cette période tragique du totalitarisme stalinien pour se créer un nouvel univers hors d’atteinte des idéologies mortifères ?
C’est cette dualité apparente du livre, ou plutôt ces deux niveaux de lecture possibles qui me séduisent. Récit d’une histoire magnifiquement écrite et qui réserve au lecteur une dose de « suspense », mais aussi réflexion philosophique sur le sens que l’on peut donner à sa vie et sur la faculté que nous avons de faire des choix, notamment dans les situations les plus désespérées.
Le livre décrit notamment l'évolution intérieure du jeune soldat qui sera le dernier poursuivant... 
«  En moi, c’était ce « pantin de chiffon » gardien de mon avidité vitale... Ce pantin implanté dans nos cerveaux, rendait chimérique toute idée d’améliorer l’humanité. Les grands médecins de l’âme espéraient extraire ce vibrion qui nous poussait à haïr, à mentir, à tuer. Mais sans lui, le monde n’aurait pas eu d’histoire, ni de guerres, ni de grands hommes. » (p. 153 et 154)

« ... Oui, ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s’étonnerait : pourquoi tout cela ? Dans une belle taïga, sous ce ciel plein d’étoile, l’adulte ne s’étonne pas, il trouve une explication ; la guerre, les ennemis du peuple... Et quand ça devient vraiment invivable, il te parle d Dieu, de l’espérance ! Les enfants qui se noient sous la glace, qu’est ce qu’ils ont à faire de cette lumière divine ? » (p. 164)

Illustration de mon propos sur la dualité ; les deux niveaux d’appréhension du roman :
« Dans ma jeunesse, je me rappelais surtout un canevas de dangers et d’épreuves que les deux exilés avaient endurés. Les poursuites à travers la taïga, les coups de fusil, la maison du chercheur d’or où veillait un mort... Oui, un livre d’aventures, un western. Plus tard j’ai cru y discerner une vérité bien plus vaste et plus secrète, celle qui me laissa deviner le sens caché de ces mots si simples « Nous y vivions ».

«  Il m’a fallu de longues années pour comprendre : non, c’est notre vie à nous qui était démente. Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres... » (p. 261)

« L'homme ne devrait pas oublier qu'il n'est qu'un pauvre locataire de la Terre", insiste le romancier dans une interview qui égratigne une nouvelle fois le mode de vie. "Les Américains ne comprennent pas qu'on est sur le même radeau. On détruit la planète. Il faut arrêter cette escalade", dit-il avant de s'interroger: "est-ce que les gens sont capables de l'entendre ?"

Comment ne pas entendre cette voix ?

Un grand roman, un grand écrivain !

mardi 6 septembre 2011

ROMAN FRANCAIS : "L'AMOUR HUMAIN" D'ANDREI MAKINE




Excellent livre que j'ai lu d'une traite. Dès les premières pages nous sommes plongés dans la violence des combats, au coeur de l'Angola à l'époque de la lutte entre le MPLA et l'Unita. Dans une case trois hommes sont prisonniers, le narrateur (celui du début et de la fin du roman), qui est russe, un instructeur, russe également, et un Africain, ou plutôt ce qui apparaît comme un cadavre au fond de la hutte. D'emblée  nous sommes au coeur de l'action. A côté de la hutte, une femme, une zaïroise est violée puis exécutée par des miltaires... Bref comme le souligne le narrateur, dès la première page du roman :
" Menacée, l'existence se montre nue et nous frappe par l'extrême simplicité de sa mécanique. Durant les heures d'emprisonnement, je découvris ces rouages frustes : la peur efface notre prétendue complexité psychique, puis la soif et la faim chassent la peur, reste l'ahurissante banalité de la mort, mais ce frisson de l'esprit devient vite visible face à l'inconfort des petites servitudes corporelles (comme celle, pour nous deux, d'uriner en présence d'un cadavre, enfin vient le dégoût de soi, de cette petite bulle d'être qui se croyait précieuse, car unique, et qui va crever parmi d'autres bulles."

L'un des intérêts de ce livre est de nous montrer une Afrique divisée, objet de convoitise des grandes puissances et objet de rivalités guerrières entre ceux qui reçoivent localement leurs prébendes. La description ne fait aucune concession, les viols et autres carnages sont décrits avec réalisme et les critiques acerbes contre les élites ventripotentes et théatrales qui vivent de la corruption et d'idées fumeuses fusent au fil des pages. Même les révolutionnaires professionnels, les vrais, comme les faux, sont mis à nu dans l'abstraction de leur propos et dans le mépris qu'ils ont du peuple.

Mais le grand thème de Makine n'est ici ni l'Afrique, ni les révolutions. Ce qui est essentiel pour lui c'est, dans la simplicité de la vie des hommes ordinaires, la révélation de la beauté et de l'amour. Cette révélation est quasi-mystique, mais Elias Almeida, le héros principal, qui a rencontré Anna en URSS, lui a sacrifié ses discours et ses combats. Anna vivra toujours en lui, mais comme un rêve.
On retrouve ici la problématique d'autres romans de Makine : le décor de l'Histoire avec un grand H d'une part, et des vies mininuscules de générations sacrifiées d'autre part, mais c'est précisément chez ces hommes et ces femmes vivant dans la peur et la misère que peut jaillir l'amour humain qui fait la grandeur d'une vie, la grandeur de l'homme.
Elias l'a connu, l'espace d'un instant, mais il l'a fuit au nom d'un idéal qui le rendait prisonnier et au final, que restera-t-il ? 
Comme l'écrit Makine : " la certitude de la disparition d'un homme qui aimait ne signifie pas la disparition de l'amour qu'il portait en lui."

Un style précis, un rythme haletant et une architecture romanesque subtile contribuent à faire de ce livre écrit en 2006 un roman très réussi que je recommande.

samedi 13 août 2011

ANDREI MAKINE : "LE TESTAMENT FRANCAIS"
























Le titre du livre est énigmatique. Curieusement la juxtaposition de ces deux termes est révélatrice d'un décalage, d'une ambiguïté que le lecteur trouvera à chaque page du roman. Le terme important dans ce titre, c'est l'adjectif, car c'est bien d'un livre sur la France qu'il s'agit, mais de la France vue d'ailleurs, d'un autre pays, d'une autre culture. Cette France est symbolisée par une personne, Charlotte, la grand-mère du narrateur.

Le livre nous conduit dans les méandres d'un parcours d'initiation à la France et à la culture française d'un petit garçon par un personnage fait de grâce, de féminité et en définitive d'intemporalité.

Cela donne un ton particulier au livre qui ne peut que séduire le lecteur.

Il est question de la France dans ce livre, de la France du début du XXème siècle, mais aussi de la littérature française, des écrivains, des poètes. D'où cette légèreté, cette petite musique qui envahit le coeur et l'esprit de l'enfant. Tout se passe comme dans un rêve. Tandis que la vraie vie, terrifiante, angoissante, se passe en Russie à Moscou et à Saranza, en Sibérie.

C'est cette opposition entre le rêve, la légèreté lointaine faite de douceur de vivre et d'arts, et la réalité tragique de la guerre, des violences extrêmes propres à la Russie, qui donne son rythme, sa tension au livre.

La France, c'est l'inauguration du Pont Alexandre III, inauguré en grande pompe par le président de la République Félix Faure et le tsar Nicolas II en 1896, qui rend compte de l'insouciance française et de la supériorité de sa démocratie comparée au Moyen Age de la paysannerie russe et à la violence de l'Empire.

A noter que  Félix Faure, mourra entre les mains de sa belle au palais de l'Elysée, tandis que le tsar sera exécuté par les révolutionnaires russes ainsi que tous les Romanov. Tout un symbole pour Makine.

Deux pays, deux destins.

Charlotte, l'exilée, la française, mourra en Russie, son petit-fils Alyosha s'expatrira en France.

C'est cet écartèlement entre deux mondes que nous fait partager Makine, dans une architecture romanesque et un style admirables.
Le livre de Makine a obtenu le prix Goncourt et le Médicis en 1995, ainsi que le Goncourt des lycéens. Beau palmarès.
Les Français aiment bien qu'on leur parle d'eux-mêmes n'est-ce pas ?

RV dans LIVREAPART pour un compte rendu de lecture plus complet.

samedi 6 août 2011

ANDREI MAKINE : " LA MUSIQUE D'UNE VIE "


Un livre qu'il faut décrypter sur fond d'histoire russe et de mentalité slave. Un jeune pianiste qui avait son destin devant lui, subit des événements qui vont tout changer dans sa vie. Pendant la guerre, pour fuir les Allemands, mais aussi pour vivre parmi les Russes "simples", il doit changer son  identité et prendre celle d'un soldat russe tué qui lui ressemble. Il est dans l'obligation de renoncer à son passé, il entre dans la vie d'un autre. Il doit faire table rase de ce qu'il a vécu. Il se crée une propre vie, jusqu'à son retour à Moscou où il est confronté à la fois à une jeune fille et à son propre passé. Symbolique du renoncement et de la renaissance individuelle sur fond d'une société soviétisée.
Un beau livre à la fois juste et fort, qui raconte la musique d'une vie en nous donnant certaines clés qui pourraient s'adapter à la nôtre.
Bravo Monsieur Makine.

Pour des impressions plus élaborées, voir mon blog LIVREAPART.

vendredi 5 août 2011

ANDREI MAKINE : "LA VIE D'UN HOMME INCONNU"






J'ai beaucoup aimé ce livre parce qu'il parle de littérature, de mots, de théâtre mais surtout de vie.
Deux époques sont évoquées, celle du monde actuel et celle de la dernière guerre mondiale et de ses suites jusqu'à aujourd'hui, en URSS devenue ensuite la Russie.
Choutov, un écrivain russe, installé en France est en décalage complet avec son époque et ses moeurs, il est amoureux d'une jeune fille, mais leur relation ne peut qu'échouer, ce qui arrive d'ailleurs.
Choutov fuit à Saint Petersbourg, la ville de sa jeunesse, à la recherche d'Iana dont il a été éperdument amoureux jadis. Il la retrouve, mais comme la Russie d'aujourd'hui, elle n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était avant. Deuxième échec.
Procédé ingénieux, le roman bascule alors sur une autre époque, celle de la guerre de 39-45 avec un autre personnage qui vit une histoire d'amour très forte dans un environnement tragique : siège de Leningrad, guerre contre l'armée allemande, poursuite du KGB, internement dans des camps.
L'amour entre l'homme et la femme, Volski et Mila, perdure et devient plus fort que la mort elle-même.
Un très beau livre qui se rattache à la tradition littéraire russe, même s'il a été écrit en français.

Pour des impressions plus détaillées voir mon blog littéraire LIVREAPART