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mercredi 15 décembre 2010

LA REPUBLIQUE ET LA VERTU

"Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. Mais dans un état populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU.

Ce que je dis est confirmé par le corps entier de l’histoire, et très conforme à la nature des choses. Car il est clair que dans une monarchie où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin de moins de vertu que dans un gouvernement populaire où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même et qu’il en portera le poids.
Il est clair encore que le monarque qui, par mauvais conseil ou par négligence, cesse de faire exécuter les lois, peut aisément réparer le mal : il n’a qu’à changer de conseil, ou se corriger de cette négligence même. Mais lorsque, dans un gouvernement populaire, les lois ont cessé d’être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, l’Etat est déjà perdu.
Quand Sylla voulut rendre à Rome la liberté, elle ne put plus la recevoir : elle n’avait plus qu’un faible reste de vertu; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude , Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave : tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.
Les politiques grecs, qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient pas d’autre force qui pût le soutenir que celle de la vertu. Ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même.
Lorsque cette vertu cesse, l’ambition entre dans les coeurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous. Les désirs changent d’objets : ce qu’on aimait, on ne l’aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle crainte. C’est la frugalité qui y est l’avarice, et non pas le désir d’avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous."

MONTESQUIEU
De l'esprit des lois, III, 3

mercredi 11 août 2010

COMMENT PENSER, COMMENT SE FAIRE UNE OPINION EN EVITANT LA MANIPULATION ?

C'est la question que je me pose aujourd'hui.
Le point de départ est la photo de la jeune afghane Aisha que l'on trouve partout en page de couverture des magazines.


Selon ces mêmes magazines, cette jeune femme s'appelle Aisha, elle a 18 ans et a eu le nez et les oreilles tranchés par les talibans pour avoir osé quitter son mari et sa belle-famille qui la battaient.

Une référence la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme
Pour moi, quelles que soient les circonstances et quels que soient les auteurs de cette mutilation, il s'agit d'une violation des Droits de l'Homme (et de la Femme) article 5 de la Déclaration  Universelle : "Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. "
Donc pour moi la chose est claire, si ce fait est avéré (et qu'il ne s'agit pas par exemple d'un photomontage, on ne sait jamais !), il est passible de la justice internationale et les auteurs de cet acte de barbarie doivent être condamnés.
Maintenant, si je replace la photo dans son contexte géopolitique, je m'aperçois, à l'évidence qu'il y a une volonté de manipulation, la couverture de Time est explicite.



Le contexte est bien différent de celui que l'on pouvait imaginer de prime abord.
Ne s'agit-il pas tout simplement de manipuler l'opinion publique américaine pour assurer le maintien des troupes en Afghanistan et continuer à accroître les dépenses d'armement. Le lobby militaro-industriel n'est certainement pas étranger à l'affaire.

Alors que penser ? Que faire ?
Pour moi, la solution la plus simple est d'avoir sa grille de lecture personnelle des événements et de s'en tenir à elle. La Déclaration Universelle des Droits de l'Hopmme est certainement la meilleure référence qu'on peut utiliser.
Ensuite, il faut faire l'effort de rechercher les enjeux derrière chaque fait exploité par les médias, c'est-à-dire de poser la question: qu'est-ce que les uns ont à gagner ou à perdre, qu'est que les autres ont à gagner ou à perdre ?
Cela ne donne pas de solution sûre et certaine, mais cela permet de relativiser et de remettre les choses à leur place. C'est ce que l'on appelait je crois naguère le discernement.

Relativiser et aller chercher l'information la plus objective possible
Un autre principe est de ne pas s'en tenir à un fait et à un seul fait, même s'il fait la une des magazines et des news télévisées. La lecture régulière des rapports des grandes organisations internationales de défense des droits de l'homme permet certainement d'avoir une vision plus objective en la matière et surtout d'établir une hiérarchisation de l'information.
Une autre difficulté aujourd'hui est que la communication devient elle-même l'événement, même si elle est fabriquée de toute pièce. Le seul moyen de ne pas être dupe est encore une fois de bien poser la question des enjeux.
Le pire dans cette affaire est que l'on manipule l'opinion publique comme on veut et que nos gouvernements sont devenus experts en la matière.

Encourager les contre-pouvoirs
Un autre élément de lucidité individuelle peut consister à encourager les contre-pouvoirs et même à participer à leurs actions, quel que soit le domaine. Et les contre-pouvoirs les plus efficaces se situent certainement sur le même terrain que celui qui a été investi par nos prétendus gouvernants.

Prévoir des garde-fous (au sens littéral du terme)
Dans un séminaire que j'avais suivi il y a une vingtaine d'années à Sciences Po sur "les mutations de la France contemporaine", je me souviens d'avoir posé la question de la démocratie directe et des dangers que pouvaient représenter les sondages et les nouvelles technologies de l'information pour la démocratie. L'intervenant m'avait renvoyé dans mes baskets avec un profond mépris en vantant les mérites de la démocratie représentative. J'avais écouté les propos de l'expert en politique, même si j'avais été vexé par le ton qu'il avit utilisé et par l'argument d'autorité qu'il savait manipuler à merveille, mais il ne m'avait absolument pas convaincu.
Le constat que l'on peut faire aujourd'hui est que les pratiques politiques sont régies par des textes qui ignorent en grande partie les évolutions du monde moderne. Donc elles échappent à tout contrôle, en tous cas sous certains aspects. On peut dire tout est le contraire de tout pendant cinq ans, en toute impunité.
Les stratèges de Sciences Po nous disent que de toute façon , il y aura la sanction des urnes. D'accord, mais il faut attendre 5 ans, ce qui constitue une éternité!
Il faudrait peut être revoir nos institutions à la lumière de ces nouvelles pratiques qui tendent à dépouiller la démocratie de sa substance. Gouverner avec les sondages, gouverner avec les médias, faire des annonces permanentes en réaction directe à des faits d'actualité sont devenus des pratiques constitutives du mode de gouvernance privilégié de certains Etats occidentaux. L'avantage est qu'il n'y a aucun contrôle de prévu par les textes et qu'on peut faire a peu près n'importe quoi, dès l'instant où on a les pdg des grands medias dans la poche et la majorité au Parlement.

Combattre la basse politique qui conduit à la haine des autres
En politique, la manipulation de l'opinion est permanente. Les medias y trouvent d'ailleurs leur compte dans la mesure ou les effets d'annonce succèdent aux effets d'annonce, tout cela fait vendre et rapporte des fonds publicitaires.
Il suffit de prendre en compte le combat engagé aujourd'hui pour vilipender tout ce qui ne respire pas bon la France. L'équipe de France de foot : une équipe de voyous ! Le champion d'Europe du 100m, un petit gars bien de chez nous, les nageurs français...idem. Les Roms, tous des malfrats qu'il faut éjecter, les jeunes des cités tous des voyous qu'il faut renvoyer chez eux. L'enjeu aujourd'hui tout le monde le sait, ce sont les voix du FN. Tout est régi par cet objectif, c'est vraiment de la très basse politique.
Les Droits de l'Homme on s'en fout, il n'y a que la fin qui compte, c'est-à-dire le pouvoir ! Et l'opinion publique dans tout cela, elle gobe tout. Et les sondages, ils sont trafiqués et vont dans le sens de la politique suivie... Et 2012... on verra comment s'applique la sanction des urnes !!! Je crains le pire !

Aisha aura eu également le mérite de nous recentrer sur nos problèmes au quotidien.

dimanche 14 mars 2010

UN LIVRE A LIRE ABSOLUMENT POUR PRENDRE RELLEMENT CONSCIENCE DE CE QUI SE PASSE AUJOURD'HUI EN FRANCE


Au début de ce blog j'avais eu l'idée de faire un recensement de toutes les lois qui avaient été promulguées depuis le début la présidence de S. pour tenter d'évaluer ce qui se passait réellement derrière l'écran de fumée de la com du régime. Mediapart a fait bien mieux en effectuant un travail minutieux de décryptage de tout ce qu'oin nous fait avaler.
Un livre à lire absolument !
Je précise à toutes fins utiles que je n'ai aucun intérêt chez Mediapart.

dimanche 2 août 2009

VERONIQUE TADJO : "L'OMBRE D'IMANA"

"L'Ombre d'Imana" a pour thème le génocide du Rwanda.
Ce livre m'a marqué, profondément.
Le récit de ce qui s'est passé à travers les témoignages de survivants pose une multitude de questions que je m'étais déjà posées en lisant "les Bienveillantes" ou "Si c'est un homme".
L'écriture nous fait approcher du "mal absolu". Tel est bien le dessein de Véronique Tadjo.
Le voyage commence comme n'importe quel voyage : les bagages perdus, les voisins bruyants et sympathiques dans l'avion, les contrôles à l'aéroport. Puis, petit à petit dans un pays où les apparences premières ne révèlent rien, l'auteur nous fait pénétrer dans un monde inimaginable. L'émotion fait vaciller notre raison, notre bon sens. Le contraste est saisissant entre le calme apparent, voire l'apathie de ceux qui ont vu, de ceux qui ont souffert le pire des drames que l'on puisse connaître dans l'humanité et l'horreur des violences subies par ceux dont la seule faute était d'appartenir à une ethnie ou à une autre.
Pas de compassion, pas de jugement, seulement des témoignages et un style qui donne toute sa force à ce livre.
Je vous laisse méditer sur ce passage qui pose la question de la fonction de l'écrivain confronté à de telles circonstances :
" Le génocide est le Mal absolu. Sa réalité dépasse la fiction. Comment écrire sans parler du génocide ? L'émotion peut aider à faire comprendre ce qu'a été le génocide. Le silence est pire que tout. Détruire l'indifférence. Comprendre le sens réel du génocide, l'accumulation de la violence au fil des années.
L'oralité de l'Afrique est-elle un handicap pour la mémoire collective ? Il faut écrire pour que l'information soit permanente. L'écrivain pousse les gens à lui prêter l'oreille, à exorciser les souvenirs enfouis. Il peut mettre du baume sur la déchirure, parler de tout ce qui apporte un peu d'espoir.
Le grain est enfoui dans la terre. Il meurt afin de pouvoir renaître.
Les chiens se sont nourris de cadavres. Ils étaient enragés. Les oiseaux se sont nourris des yeux des cadavres. Les fruits de la paix se cueuillent sur l'arbre de la peine.
La réconciliation ?
Il faut reconnaître le Mal. L'exorciser par la justice, par une tentative de réelle justice.
Tant qu'il n'y aura pas cela, la peur restera. Elle est là. Elle n'est pas partie. Tout crime non puni engendrera d'autres crimes. Les Hutus ont peur des Tutsis parce qu'ils sont au pouvoir. Les Tutsis ont peur des Hutus parce qu'ils peuvent s'emparer du pouvoir. La peur est demeurée par les collines."

Dans un autre passage du livre, Véronique Tadjo nous fait part de sa propre peur et des questions qui la hantent (rappelons qu'elle est ivoirienne) :
" Et j'ai peur quand j'entends parler chez moi d'appartenance, de non-appartenance. Diviser. Façonner des étrangers. Inventer l'idée du rejet. Comment l'identité ethnique s'apprend-elle ? D'où surgit cette peur de l'Autre qui entraîne la violence ?
Un jour la vie quotidienne s'efface pour faire place au chaos. Où étaient enfouies les graines de la haine ? Dans la nuit de l'aveuglement, qu'aurais-je fais si j'avais été prise dans l'engrenage du massacre ? Aurais-je résisté à la trahison ? Aurais-je été lâche ou courageuse ? Aurais-je tué ou me serais laissé tuer ?
Le Rwanda est en moi, en toi, en nous.
Le rwanda est sous notre peau, dans notre sang dans nos tripes. Au fond de notre sommeil dans notre esprit en éveil.
Il est le désespoir et l'envie de revivre. La mort qui hante notre vie. La vie qui surmonte la mort.

Ne jamais couper le chemin du retour.
Entendre comme une chanson à fredonner, que le monde tient debout et que l'image que nous nous en faisons nous-mêmes est bien vraie."

Sans faire de démagogie, on est loin de la littérature de salon ou de l'art pour l'art. Les questions posées ci-dessus, je les reconnais, je me les suis posées maintes fois moi-même. Elles sont inscrites de manière indélébile dans le miroir de notre conscience. Se les poser, ce n'est en aucun cas les résoudre pour soi, mais c'est en quelque sorte construire pas à pas une pré-science des dangers qui nous guettent individuellement, mais surtout collectivement. Le génocide n'est pas une somme de meurtres individuels, c'est un massacre organisé et accompli de manière collective. Au Rwanda, il n'y a pas eu de meurtres perpétrés par des individus isolés, il y a eu des chasses à l'homme et des tueries collectives. La justification de la violence et de l'horreur des uns est nourrie par les exactions commises par d'autres, ceux de la même ethnie, ceux à qui l'on a dit "si tu ne les tues pas, ce sont eux qui te tueront".

Après la lecture de ce livre, je persiste à croire que la fonction de l'écrivain et de la littérature se situent dans cette perspective. L'artiste en général, le poête, le créateur est celui qui sait nous mettre en face de la réalité passée, présente ou en devenir. Au moyen de son art et de la force des émotions qu'il nous transmet, il nous pose des questions graves qui touchent à l'essentiel : la vie, la mort, la violence, le mal... A nous d'y répondre !



Véronique Tadjo

vendredi 10 avril 2009

D'AUTRES VIES QUE LA MIENNE, EMMANUEL CARRERE


Je viens de terminer ce livre. Mais je ne sais pas quoi en dire. Il me faut quelques heures, un peu de temps pour le « digérer ». Il m’a particulièrement ému dans les dernières pages. Cette émotion retombée que me restera –t-il de cette lecture ?

Est-ce un reportage ? Est-ce un roman ? Est-ce un livre-thérapie ? Est-ce un livre philosophique sur la vie et la mort ?
Il y a un peu de tout cela.


C’est un livre où les situations sont tellement réelles qu’elles en deviennent presque irréelles, souvent comme dans la réalité la plus atroce (n’est-ce pas un mauvais rêve ?).
Les situations ne sont pas construites, elles nous sont livrées à travers le vécu de quelques personnages-acteur tel qu’il a été rapporté à l’auteur par ces personnages eux-mêmes et aussi à travers la propre interprétation de l’auteur-témoin.
Extraordinairement cette double intermédiation ne nuit pas à la vérité des situations.
C’est un des talents de l’auteur.
Comme chez Decoin (voir article précédent "Est-ce ainsi que les femmes meurent ?"), le livre est découpé en séquences. Il est monté comme un film. Carrère est également scénariste. Mais ce style cinématographique qui envahit aujourd’hui la littérature contemporaine et qui génère des émotions fortes chez le lecteur, me pose problème. Je ne suis pas certain qu’il y ait de l’universel dans ces situations particulières. Autrement dit j’hésite à voir dans ce livre une véritable œuvre littéraire.
Bien entendu on peut rétorquer : « Et alors ? Quelle importance ? » A chacun d'apprécier.

Ce livre me touche parce qu’il me ressemble un peu… peut-être beaucoup même.
La première question que je me pose est pourquoi Carrère a-t-il écrit ce livre ?
- pour se convaincre que d’autres ont vécu des moments plus tragiques que lui,
- pour se délivrer de ses propres angoisses,
- pour répondre à la double commande qui lui a été faite ?
Au départ, il y a ce constat que fait l'auteur en parlant du couple qu'il forme avec Hélène :
« Nous étions certains au contraire que ces vacances étaient les dernières que nous passions ensemble et que malgré notre bonne volonté elles étaient une erreur. Allongés l’un contre l’autre, nous n’osions pas parler de la première fois, de cette promesse à laquelle nous avions tous les deux cru avec tant de ferveur et qui, de toute évidence, ne serait pas tenue. Il n’y avait pas entre nous d’hostilité, nous nous regardions seulement nous éloigner l’un de l’autre avec regret : c’était dommage… Je pensais que j’allais vieillir seul. » p. 8
Et puis, tout bascule. Des évéments gravissimes se produisent. Le "tsunami" de 2004 ravage la côte du Sri Lanka, à quelques kilomètres de l’hôtel où Carrère et sa femme prennent leurs vacances avec d’autres français. Carrère, par hasard ou par obligation se met à observer les autres, ils sort de lui-même et prend conscience de la souffrance de ceux qui viennent de perdre leur petite fille, emportée par la vague destructrice.
Sa vision se décentre, il découvre d'abord sa femme, Hélène, dans ces circonstances exceptionnelles, il découvre également le comportement des parents de la petite Juliette, de Philippe le grand-père, qui a été sauvé de justesse. Il commence à s'intéresser, malgré lui, à d’autres vies que la sienne. Il se met en quête de vérité.

Survient un second événement qui le touche de plus près, la mort d’une autre Juliette, la sœur de sa femme Hélène, une jeune femme d'une trentaine d'années, mère de trois petites filles et juge d'instance à Vienne. Nous sommes plongés au cœur du drame. Carrère a le talent de se glisser dans la vie des autres et de mettre en évidence ce qu’elle peut avoir d’exceptionnel au quotidien. Je vois là l’apport majeur du livre.
A travers le témoignage d'Etienne, un des personnages-clé du livre, juge d'instance à Vienne et ami privilégié de Juliette, l'auteur arrive même à nous faire vibrer pour le droit de la consommation, le surendettement des ménages et les batailles d’arguments entre tribunaux, Cour de cassation et Cour de Justice des Communautés Européennes. Il dénonce les abus des banques et autres sociétés de crédit. En tant qu'ex-juriste et mari d'une femme ayant consacré une bonne partie de sa vie professionnelle au droit du surendettement, je ne peux que me féliciter de cette mise en lumière du travail souvent obscur des anciens juges de paix ! Merci Monsieur Carrère pour avoir présenté avec autant d'efficacité le travail de ces grands juges qui se situent en bas de la hiérarchie judiciaire.
(Voir ce qu'en pense Pierre Dejemeppe, un ami d'Anne, sur son blog : http://lelivreestunehache.blog.lemonde.fr/category/livres/)
L'important en fait n'est pas le droit de la consommation, mais bien l'amitié, la connivence, la complicité entre deux juges qui savent ce qu'ils font, qui prennent leurs responsabilités et qui se vouent l'un à l'autre une très forte estime. Il y a des rapports privilégiés entre les êtres qui ne sont ni de l'amour, ni de l'amitié, qui n'appartiennent à aucune catégorie préétablie et qui sont également très forts parce qu'ils s'appuient sur des valeurs partagées sur une vision commune, sur des actes qui sont loin d'être gratuits. Carrère sort de son monde étroit pour découvrir cela. Les gens vivent autour de lui et ils vivent souvent des histoires et des événements qui en disent long sur la condition des hommes.
Ce double témoignage rendu "nécessaire" par la puissance des drames vécus, par leur impact émotionnel a donc permis à Carrère de sortir de son univers. Il a eu une fonction salvatrice, quasi-thérapeutique. Même si je ne connais pas ses livres précédents, il semble ne faire aucun doute que Carrère est resté longtemps englué dans ses problèmes d’identité.
On comprend que ce livre lui permet d’évacuer tout un magma accumulé depuis l’enfance et de découvrir un bonheur au quotidien qu’il ne soupçonnait pas. Il fait sortir enfin le renard de son ventre.
« … l’animal qui me ronge, moi, de l’intérieur, c’est un renard… Mon renard du petit Spartiate qu’on étudiait en cours de latin. Le petit Spartiate avait volé un renard qu’il gardait caché sous sa tunique. Devant l’assemblée des Anciens, le renard s’est mis à lui mordre le ventre. Le petit Spartiate, plutôt que de le libérer et ce faisant d’avouer son larcin, s’est laissé dévorer les entrailles, jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans broncher. »
Grâce a ce livre Carrère échappera au destin du petit Spartiate. Pour en être convaincu, il suffit de lire l’une des dernières phrases du livre:
« Chaque jour depuis six mois, volontairement, j’ai passé quelques heures devant l’ordinateur à écrire sur ce qui me fait le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m’a fait témoin de ces deux malheurs, coup sur coup, et chargé, c’est du moins ainsi que je l’ai compris, d’en rendre compte. Elle me les a épargné, je pris pour qu’elle continue. J’ai quelquefois entendu dire que le bonheur s’appréciait rétrospectivement. On pense : je ne m’en rendais pas compte, mais alors j’étais heureux. Cela ne vaut pas pour moi. J’ai longtemps été malheureux et très conscient de l’être ; j’aime aujourd’hui ce qui est mon lot, je n’y ai pas grand mérite tant il est aimable et ma philosophie tient tout entière dans le mot qu’aurait, le soir du sacre, murmuré Madame Letizia, la mère de Napoléon : « Pourvou que ça doure. »
Ah ? et puis je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m’en distingue. Cela aussi est nouveau. »p. 308


La critique s’accorde pour dire qu’il s’agit d’un livre important. Il caracole d’ailleurs en tête des ventes des librairies depuis sa parution.

Que faut-il en retenir ?

L’écriture ?
Elle est au service de la narration, elle est presque transparente. En d’autres termes, le style n’apparaît pas, il s’efface derrière le fond. Il fait que ce récit-vérité sonne étonnamment juste.
Faut-il mettre cela au crédit de l’auteur ?

Et le fond ?
Qu’est ce que peut signifier la mort d’un enfant et la mort d’une mère de trois enfants aujourd’hui ? Le mot aujourd’hui est important car le talent de Carrère est de faire pénétrer le lecteur de plain pied dans le récit. Comme dans un tableau du Caravage nous avons l’impression de pouvoir à tout moment entrer dans le salon de l’appartement de Perrache pour écouter le juge unijambiste parler de sa relation avec Juliette ou pour partager le repas des sinistrés à l'hôtel Eva Lanka.
Jérôme et Delphine les parents de la petite fille emportée par le raz-de-marée à Ceylan pourraient être nos voisins de palier. Juliette le juge, en phase terminale de son cancer, pourrait être notre sœur, notre cousine ou notre amie. Nous sommes invités en permanence à partager les discussions, les angoisses et les signes d’amour des différents personnages.
L’originalité du dessein de Carrère, c’est l’enquête qu’il mène auprès de chacun de ses personnages et c’est son témoignage sur les événements tragiques vécus par ces gens qui ont vécu heureux à un moment de leur vie, sans le savoir peut-être.
Dans sa première enquête par exemple, Carrère nous plonge au cœur des aspects irréels du « tsunami ». C’est une peu comme si l’énorme vague nous frappait de plein fouet nous-même. Mais nous nous en sortons, comme Philippe, le grand-père de la petite Juliette. Juliette, elle, sera happée et rejetée sans vie par l’océan.
Il s’ensuit une peinture réaliste et minutieuse des comportements de ceux que le malheur touche au plus profond d’eux-mêmes. Carrère sait nous faire vivre ces moments critiques et totalement irréels où l’on apprend la mort soudaine de l’être qu’on aime le plus au monde. Il décrit avec minutie les élans de solidarité de ceux qui sont là, la grande pudeur des uns, le désarroi profond des autres. Il y a ceux qui devant la douleur deviennent hagards, absents et ceux qui au contraire se plongent sans retenue dans des tâches très concrètes. Difficile d’être témoin, d’être spectateur.
Mais fondamentalement ce nouveau regard que pose Carrère sur le malheur des autres lui fait comprendre combien sa propre vie, sa relation avec Hélène et avec Jeanne, sa fille, est précieuse.
On revient au point de départ, c'est-à-dire à lui.
Que restera-t-il de tout cela ?
Quel sera l’effet du temps sur ce livre ? J’ai ma réponse.

Emmanuel CARRERE

LIRE

La littérature est une rencontre entre un écrivain et un lecteur par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire. L’un livre à l’autre une partie de lui-même, l’autre projette une partie de sa subjectivité et interprète l’œuvre en fonction de son vécu, de son histoire de ses attentes, de ses valeurs.
N’oublions pas le rôle du temps et du mouvement qui fait qu’une rencontre extraordinaire entre un auteur et son lecteur peut se produire à un instant donné, tandis que survenant plus tôt ou plus tard, elle ne débouchera que sur une indifférence froide.

Autant de lecteurs, autant d’avis sur un livre. Aucune lecture ne se ressemble.
La différence entre la littérature et les autres arts tient précisément dans l’aspect totalement individuel de l’acte de lire. La contemplation artistique s’inscrit souvent dans un contexte collectif, alors qu’un livre est écrit pour moi et pour moi seul. Lorsque je l’emprunte à la bibliothèque, j’empêche un autre de le lire.
Lire est une démarche à la fois subjective et créatrice. Lire c’est fabriquer du sens en associant un texte qu’on découvre à son vécu, à son expérience personnelle. Lire c’est s’enrichir.
Certes l’objet de la lecture peut différer. Je ne parle ici que des « œuvres littéraires », c’est-à-dire des œuvres à dimension esthétique, des œuvres dans lesquelles la mise en forme du message est tout aussi importante que le contenu.
« C'est rare un style, Monsieur ! »

samedi 14 mars 2009

LOI CREATION ET INTERNET - DEBAT

Le point de vue du gouvernement :
Le projet de loi réprimant le piratage des oeuvres culturelles sur internet est examiné le 10 mars à l'Assemblée nationale. Le 2 février 2009, en installant le nouveau Conseil de la création artistique, le Président de la République s’est engagé à ce que le texte soit définitivement voté par le Parlement d'ici à la fin mars.
Consensus au Sénat. Le scrutin final en faveur du projet de loi Création et Internet n’a donné lieu à aucun vote contre. Auparavant, les sénateurs avaient rejeté à une écrasante majorité de 297 voix contre 15 un amendement qui proposait de substituer, comme mesure ultime de dissuasion, une amende à la suspension de l’accès Internet. Selon Christine Albanel, ce vote témoigne de la profonde adhésion que rencontre le projet de loi : « les sénateurs ont bien pris conscience que la situation actuelle ne préjudice pas seulement aux grandes « majors », mais aussi aux petites entreprises indépendantes de la musique et du cinéma ».
Accord unanime des Etats membres de l’union européenne. Le 28 novembre 2008, les 27 ministres européens des télécommunications se sont accordés pour retirer du « Paquet Télécom » l’amendement n°138, adopté le 24 septembre dernier sur l’initiative du député Guy Bono. Cet amendement se bornait à rappeler des principes très généraux de procédure avec lesquels le projet de loi Création et Internet est parfaitement compatibles, contrairement à l'interprétation qui en était donnée par les groupes de pression qui s'opposent à la défense des droits des créateurs et menacent l’emploi dans les différentes filières des industries culturelles. Néanmoins, par l’imprécision de ses termes, qui se prêtaient à toutes les manipulations, l’amendement constituait une source de confusion préjudiciable au bon déroulement du débat démocratique que les Européens et les Français attendent sur la question du piratage.
Une urgence. En 2006, un milliard de fichiers piratés ont été échangés en France. L’industrie musicale a enregistré en 5 ans une chute de 50% de son chiffre d’affaires. Il en résulte une baisse de l’emploi dans les maisons de disques ainsi qu’une diminution d’un tiers du nombre de nouveaux artistes « signés » chaque année. Le cinéma et la télévision commencent à ressentir à leur tour les effets du piratage des oeuvres qu'ils produisent ou diffusent. Par ailleurs, le piratage massif constitue un frein considérable au développement de l’offre légale sur Internet, qui s'est pourtant considérablement enrichie au cours des dernières années : plusieurs millions de titres musicaux et plus de 2500 films y sont désormais disponibles, parfois pour quelques euros par mois.Genèse du projet de loi. Dans la lettre de mission adressée à Christine Albanel le 1er août 2007, le Président de la République a fermement pris position sur la nécessité de lutter contre le piratage pour préserver la diversité culturelle et les filières économiques menacées par le pillage des œuvres. Le 5 septembre 2007, la ministre de la Culture et de la Communication a confié à Denis Olivennes, alors président-directeur général de la FNAC, une mission destinée à préparer un accord entre les professionnels de l’audiovisuel, de la musique, du cinéma et les fournisseurs d’accès à Internet. Cette mission s'est traduite par la remise d'un rapport et par la signature des Accords de l’Elysée, le 23 novembre 2007, entre 47 entreprises ou organisations représentatives de la Culture et de l'Internet (pdf). Ces accords traduisent pour la première fois un consensus entre les créateurs, les industries culturelles et les fournisseurs d’accès à Internet pour créer un cadre juridique favorable au développement de l'offre légale d'œuvres sur les réseaux numériques. Amélioration de l’offre légale. Les Accords de l'Elysée constituent un compromis où toutes les parties sont gagnantes et notamment les internautes, car leur premier volet vise à améliorer l'offre légale de films et de musique sur Internet. D'abord, les professionnels du cinéma se sont engagés à mettre les films à disposition des internautes plus rapidement : 6 mois après la sortie en salle au lieu de 7 mois et demi, dès la mise en place du dispositif anti-piratage ; puis, dans un second temps, la durée de l'ensemble des "fenêtres" de la chronologie des médias sera revue pour se rapprocher des durées moyennes en Europe (environ 4 mois dans la cas de la VOD). Ensuite, les maisons de disque se sont engagées à retirer les DRM « bloquants » des productions musicales françaises, un an au plus tard après la mise en œuvre du dispositif de prévention graduée. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs anticipé ces délais en retirant les DRM « bloquants » dès à présent. Une loi «pédagogique» et préventive. L’autre volet des Accords de l'Elysée concerne la prévention et la lutte contre le piratage. Il nécessite l’intervention d’une loi pour garantir l’équilibre des droits de chacun : le droit de propriété et le droit moral des créateurs, d’une part, et la protection de la vie privée ainsi que la liberté de communication des internautes, d’autre part. C’est l’objet du projet de loi « Création et Internet », présenté le 18 juin 2008 au Conseil des ministres et voté en première lecture au Sénat le 30 octobre 2008. Aujourd’hui, l’internaute s’expose à une poursuite pénale dès le premier téléchargement illégal (« les sanctions pénales en vigueur »). Désormais, si le projet de loi est voté, plusieurs avertissements précéderont toute sanction. Il ressort en effet d’une récente étude d’opinion que 90% des personnes averties cesseraient de pirater à réception du deuxième message. La mise en œuvre de ce dispositif reviendra à une Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet, qui agira exclusivement sur saisine des ayants droit dont les œuvres auront été piratées : elle n'exercera donc aucune surveillance a priori et généralisée des réseaux. Elle procèdera comme suit à l'encontre des pirates : - le premier avertissement sera envoyé par courriel ; - le deuxième avertissement prendra la forme d’une lettre recommandée, pour s’assurer que l’abonné a bien pris connaissance du manquement qui lui est reproché ; - en cas de renouvellement du manquement, la sanction peut prendre la forme d’une suspension de l’abonnement internet de un mois à un an, assortie de l’interdiction de se réabonner pendant la même durée auprès de tout autre opérateur. Toutefois, pour accentuer l’aspect pédagogique, une transaction est possible entre la Haute Autorité et l’abonné : s'il s'engage à ne plus renouveler son comportement, la suspension sera réduite à une durée inférieure à trois mois. Dans le cas des offres dites « Triple play », la suspension de l’abonnement ne peut porter sur les services de téléphonie et de télévision. Par ailleurs, lorsque la suspension de l’accès à Internet pourrait avoir des effets disproportionnés, par exemple pour les entreprises, le projet de loi prévoit une mesure alternative : la Haute Autorité pourra exiger l'’installation de dispositifs préventifs (de type « pare-feux »), qui permettront d'empêcher le piratage par les salariés à partir de leurs postes de travail.

Les pour :
- Jack Lang (PS pro-gouvernemental tout au moins dans cette affaire)
Jack Lang a souhaité, lundi 9 mars, que les députés socialistes "puissent approuver" le projet de loi Création et Internet, jugé "liberticide" par les membres de son parti."Le droit d'auteur, héritage des Lumières et de la Révolution Française, fait partie du patrimoine de la gauche, qui a toujours défendu la logique de la création contre celle du marché et de la rentabilité immédiate", rappelle l'ancien ministre socialiste de la Culture, qui avait fait voter en 1985 une loi sur les droits d'auteur et les droits voisins, dans un communiqué publié avant le début de l'examen du texte à l'Assemblée nationale.
Respect des droits des créateurs Jack Lang "forme le vœu (...) que ce texte assure le respect des droits de tous les partenaires de la création, aujourd'hui bafoués par le piratage des œuvres, ainsi que le juste équilibre entre les droits des auteurs, des artistes et des producteurs, et les préoccupations légitimes des internautes"."C'est pourquoi je me réjouirai de toutes les améliorations qui pourront encore être apportées à ce texte par l'Assemblée nationale", poursuit l'ancien ministre.
Approuvé par le Sénat"Je souhaite dans ces conditions que les députés socialistes puissent approuver le texte de loi, et ne doute pas que Martine Aubry, Première secrétaire du Parti socialiste, qui mène dans sa ville de Lille une politique de grande qualité en faveur des arts, soit particulièrement attentive à la préservation d'une vie culturelle riche, autonome et intense", conclut Jack Lang. Les députés socialistes veulent voter contre le projet de loi de la ministre de la Culture Christine Albanel, pourtant approuvé par leurs collègues sénateurs.


- Paul Krugman, prix Nobel
Il s’avère ainsi que « l’empreinte » économique en France de la copie illégale peut être estimée à une perte de 10 000 emplois. Et ce montant d’emplois détruits pourrait n’être qu’un « palier » intermédiaire. A mesure de la progression (souhaitable) de la pénétration d’Internet dans les foyers, la base des internautes s’adonnant à la copie illégale se trouvera élargie. Le Nobel d’économie 2008, Paul Krugman a vanté le haut débit français dans une tribune du New York Times, saluant le modèle de la « French connection » : le risque est que cette dynamique s’appuie sur une érosion de l’économie des contenus.


- Thomas Dutronc (chanteur)
Aujourd’hui, j’ai envie de parler aux gens de gauche pour expliquer par exemple, que la licence globale est une idée qui ne plaît à personne, un concept abstrait, un modèle opaque qui privilégiera les plus gros, les Américains. Ce sont les petits qui vont en souffrir, pas des mecs comme moi. Aujourd’hui, dans le système actuel, si le petit vend, il touche. Avec la licence globale, non.
On dit que la scène compense la baisse des ventes, mais c’est faux. C’est complémentaire, mais il faut avoir un disque. L’expérience des maisons de disques est cruciale. Mais ce sont les petits labels qui vont disparaître si ça continue. Et tous les petits métiers qui vont avec: graphistes, arrangeurs, musiciens…


- Alain Rocca (président de VOD UNivers cinéma et producteur)
C’est très bien de siffler la fin de la récré. Depuis quand, quand on a envie de regarder un film, on le prend sans payer sur le Net? En 2008, il y a eu 25 millions d’actes payants de visionnages de films sur la quarantaine de sites de VOD français, contre 180 millions visionnages de films piratés. La mécanique actuelle, c’est prends l’oseille et tire toi. Le projet de loi va réguler le Net, ce qui est très bien, mais très compliqué aussi, vu que le Net est un espace décentré.
La filière cinéma n’a-t-elle pas su s’adapter aux usages des internautes ?
J’ai déjà entendu cela, que la filière cinéma est soi-disant archaïque. Mais c’est n’importe quoi! Le cinéma français est fondé sur un système très moderne, au contraire, car à chaque fois que vous payez pour voir un film, vous faites remonter de l’argent dans la filière cinéma. Ce qui permet de financer d’autres films ensuite.
Mais l’offre légale n’est pas satisfaisante...
Elle est balbutiante, c’est vrai. Mais quand un site de VOD comme UniversCiné fait de la pub pour un film qu’elle a en catalogue, comme «Eldorado» de Bouli Lanners, qu’est-ce qu’il se passe? Cette pub profite au piratage, les internautes téléchargeant encore plus «Eldorado» mais sur des sites illégaux. Du coup, l’offre légale est réservée aux militants du cinéma.


Les contre :

- Jacques Attali (pas PS, mais pas pro-gouvernemental, pour cette affaire tout au moins)
Comme en agriculture, où les riches paysans de la Beauce se sont depuis longtemps cachés derrière les pauvres agriculteurs de montagne, pour obtenir des subventions dont ils étaient en fait les principaux bénéficiaires, les industries du cinéma et de la musique mettent maintenant en avant quelques créateurs et quelques chanteurs bien vus des puissants, pour maintenir d’indéfendables rentes de situation. Qu’on puisse dans la France de 2009 présenter et faire voter au Parlement, avec les voix de toute la droite et d’une partie de la gauche, une loi aussi indigne que celle qui vient en débat cette semaine à l’Assemblée nationale est une signe de plus d’un pays dont les élites politiques et économiques ne comprennent plus rien ni à la jeunesse, ni à la technologie, ni à la culture. D’un pays où les mots distraction, culture, art, spectacle, commerce, chiffres d’affaires sont employés de façon indifférenciée.
Cette loi vise à surveiller ceux qui téléchargent gratuitement de la musique ou des films, à leur envoyer une semonce, puis une amende, ou l’interdiction de l’accès à internet. Cette loi est absurde et scandaleuse.Absurde, parce que plus personne ne télécharge : on regarde ou écoute en streaming . Absurde parce que toute volonté de crypter est sans cesse contournée par des moyens de le dépasser. Absurde parce qu’on prétend interdire d’accès à internet toute une famille, qui en a besoin pour son travail, parce qu’un enfant utilise l’ordinateur familial pour écouter de la musique. Absurde parce que les vrais artistes n’ont rien à perdre à faire connaitre leurs œuvres, ce qui leur attirent de nouveaux spectateurs et les protègent, à terme, contre l’oubli. Scandaleuse parce que cette loi ouvre la voie à une surveillance générale de tous les faits et gestes des internautes ; parce qu’elle protège les rentes de situation des entreprises de média, qui ne sont pas incitées à apporter des nouveaux services à leurs clients (les paroles des chansons, les œuvres d’artistes inconnus, des films en 3 D ou tant d’autres innovations qui s’annoncent ailleurs) et les privilèges des fournisseurs d’accès,( qui devraient, en finançant une licence globale, fournir la rémunération des droits d’auteurs, des interprètes, des maisons de disques inventives et des agents des artistes ). Scandaleuse surtout parce que, pour une fois qu’on pouvait donner quelque chose gratuitement à la jeunesse, première victime de la crise, voilà qu’on préfère engraisser les majors de la musique et du cinéma, devenues aujourd’hui cyniquement, consciemment, les premiers parasites de la culture. Et en particulier, comment la gauche, dont la mission est de défendre la gratuité contre le marché, peut elle se prêter à une telle hypocrisie ? A la fin du 18ème siècle, les lois sur les droits d’auteurs ont été écrites pour protéger les créateurs contre les marchands. Au milieu du 19ème siècle, telle fut aussi la raison d’etre des premières sociétés d’auteurs . Voilà qu’on prétend les utiliser pour protéger les marchands contre les créateurs ! Pire même, voilà qu’on prétend transformer les artistes en une avant-garde d’une police de l’Internet où sombrerait la démocratie. Cette loi sera sans doute votée, parce qu’elle est le pitoyable résultat d’une connivence passagère entre des hommes politiques, de gauche comme de droite, toujours soucieux de s’attirer les bonnes grâces d’artistes vieillissants et des chefs d’entreprises bien contents de protéger leurs profits sans rien changer à leurs habitudes.Cela échouera, naturellement. Pour le plus grand ridicule de tous.


- Jérémie Zimmerman, http://www.marianne2.fr/
Il faut d’abord intégrer le fait que la circulation des fichiers est un fait qu’on ne peut pas arrêter : comme l’imprimerie permettait la circulation des œuvres, les moines copistes voulaient tout faire pour éviter de perdre leur monopole sur le livre. Or, aujourd’hui, les majors de la musique font de même. Mais même le prix Nobel d’Economie 2008 Paul Krugman l’affirme : « la vente de la copie n’est pas un modèle économique viable. » On ne peut pas mettre des mouchards pour espionner nos téléchargements, comme le propose de le faire Christine Albanel : la loi Hadopi s’écroulera sous son propre poids. Au lieu de ça, il y a la licence globale, qui avait été mal présentée dans un premier temps mais qui est toujours un bon système. Il s’agirait de réviser les modes de perception de la contribution des internautes, les modes de répartition et la rendre obligatoire. Cette option est largement développée par Philippe Aigrain dans son ouvrage Internet et création et elle permettrait de rémunérer tous les contenus : musique, film, médias, etc.Par ailleurs, il faut développer les contenus et services à forte valeur ajoutée : le groupe Nine Inch Nails a mis sa musique en téléchargement libre. Parallèlement, ils ont édités des CD collector numérotés, vendus plus cher que des CD normaux, des objets promotionnels… en une semaine, ils en ont vendu pour un million de dollars.


- Dupont-Aignan (ex UMP)
"Madame la ministre, monsieur le rapporteur, un jour nos enfants (...) vous compareront et j'en suis désolé aux moines copistes qui voulaient emprisonner Gutenberg et interdire l'imprimerie, ou aux maisons de disques qui voulaient contenir la diffusion de chanson à la radio".


- http://badaboomblog.wordpress.com/2009/02/12/loi-hadopi-pour-ou-contre/

La réponse des autorités contre les échanges d’œuvres numériques sans autorisations est, encore une fois, mauvaise.
3 points pour étayer cette position :
1) Il faudra expliquer comment, en punissant les internautes, on pourra relancer les ventes de CD. Le piratage est-il le seul responsable de la chute de l’industrie du disque ? Ca n’a jamais réellement été démontré.
2) Une loi autorisant une autorité administrative à juger et empêcher quiconque d’accéder à Internet, est-ce bien constitutionnel, tout ça ? Dans un pays où la volonté présidentielle voudrait que l’accès à Internet soit un droit et que chaque citoyen puisse en jouir, n’est-ce pas paradoxal de vouloir promulguer une loi interdisant cet accès, ce droit ?
3) Créer une loi d’exception (elle l’est à bien des égards) qui résulterait de la simple constatation de la baisse du chiffre d’affaires des industries culturelles, est-ce bien raisonnable ? Ces industries ont fait pression auprès de l’état pour faire perdurer un modèle commercial qui tend à disparaître (la vente de fichier sur support), alors que, par arrogance, elles n’ont pas voulu s’adapter à de nouveaux usages, à une nouvelle consommation de la culture et à de nouveaux modes de distribution des œuvres de l’esprit.
Nous sommes bien d’accord que la situation liée à l’échange d’informations et de contenus sur le Web n’est peut-être pas idéale pour tous. Mais il n’est pas question que les internautes passent pour des pillards, des pirates coupables de la chute de toute une industrie. C’est d’ailleurs étonnant de remarquer que l’industrie musicale, notamment, n’a jamais été aussi mal, alors que la diversité culturelle n’a jamais été aussi riche.

Et vous, vous en pensez quoi de tout celà ?