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dimanche 6 mars 2016

" DELIVRANCES " de TONI MORRISON - IMPRESSIONS DE LECTURE



 
Je n’ai pas lu ce roman d’une seule traite, loin de là. Au début j’ai eu du mal à accrocher, je me suis trouvé désorienté entre les différents personnages, la mère, la petite fille, puis la jeune femme et son amie…

J’ai donc éprouvé le besoin de reprendre depuis le début pour  clarifier les situations et les personnages.

Cette « opération  retour à zéro » m’a permis ensuite en reprenant ma lecture depuis la première page, d’entrer réellement dans le roman.

Ma première observation est qu’il s’agit d’un roman "de surface". Attention je n’ai pas dit superficiel, mais bien de surface. On n’entre pas dans la profondeur des personnages, on en reste à la description de leurs relations ou plutôt de leur absence de communication.

C’est peut être d’ailleurs le sentiment que veut donner Toni Morrison. Cette impression est peut- être générée par sa technique narrative. Au fil du texte, on passe d’un personnage à l’autre, d’un point de vue à l’autre, ce qui confine le lecteur dans une sorte de relativisme permanent. La vérité de chaque personnage, sa vérité profonde ne jaillit pas dans les rapports qu’il a avec les autres. Il faut attendre presque la fin du roman pour que la vérité profonde de l’un soit entrevue par l’autre. Je dis bien entrevue. Cette connexion laborieuse, comparable à un accouchement difficile, génère alors une sorte de délivrance. Il n’y a plus à retenir sa vérité, à la garder secrète. Lorsque l’autre y accède, cela signifie aussi qu’il est capable de sortir de son propre isolement. C’est en portant effectivement son regard sur l’autre et dans l'autre, peut-être grâce à un personnage médiateur (comme Queen), qu’il arrive à se délivrer de lui-même et du carcan qu’il s’est lui-même construit. Carcan ayant pour origine, le mutisme, la honte ou le mépris émis par d'autres personnages.

Il y a donc dans ce récit un apprentissage de la vie, un apprentissage du rapport à l’autre qui se traduit par une sorte de délivrance lorsqu’enfin on arrive à échapper à soi-même, au monde clos qu’on s’est fabriqué pour résister à l’intolérance ou à la barbarie des autres.

 Malheureusement, si l’idée du roman est là, je trouve qu’elle est mal exploitée. Le personnage de Bride semble artificiel, sans réelle profondeur. Petite fille rejetée, réagissant par un mensonge crucial générateur de malheur, elle devient beauté inaccessible, sûre d’elle-même, friquée (elle roule en Jaguar) et superficielle. Qui est-elle vraiment ? C’est toute la démarche qu’elle devra conduire pour se délivrer de ses blocages et pour enfin changer de regard sur le monde et sur Booker. Les autres personnages principaux du livre sont dans une démarche similaire, à la fois bourreaux et victimes.

Derrière tout cela, je ressens une certaine Amérique trempant dans le racisme et la superficialité avec des hommes et des femmes construits à son image. Un horrible monde !
Heureusement, il existe des rescapés qui vivent souvent dans la pauvreté, mais qui eux vivent leur vérité l'assument sans artifice.

vendredi 2 novembre 2012

ROMAN "LE VEAU" DE MO YAN

 
 
Evidemment Mo Yan n'aurait pas obtenu le prix Nobel de littérature 2012, jamais je n'aurais eu l'occasion de lire un de ses livres. Et pourtant je me serais privé d'une vision de la Chine rurale à l'époque de la révolution culturelle qui ne manque ni d'intérêt, ni d'humour.
 
Je ne vais pas raconter l'histoire du veau en question, mais simplement vous inviter à vous plonger dans la culture chinoise, d'une manière simple, abordable et authentique.
Un récit plein de malice et aussi très critique à l'encontre du pouvoir de l'époque. Deux catégories de personnages : les vrais, ceux qui vivent dans la pauvreté, mais qui sont roublards comme pas un et puis les autres, les fantoches, les bureaucrates, les fayots, les gratte-papier, a la fois bêtes et imbus de leur personne. Il y a encore une troisième catégorie, celle que Mo Yan appelle les droitiers, c'est-à-dire les anciens riches, les intellectuels, que l'on a mis dan des camps de rééducation, mais qui ont conservé toutes leurs capacités. Quel gâchis semble dire Mo Yan !
Il est probable que si j'avais lu un tel livre il y a trente ou quarante ans, j'aurais crié à la réaction.
Mais aujourd'hui tout a changé, simplement les riches d'aujourd'hui font ami-ami avec le pouvoir politique, ils sont même souvent au pouvoir comme le premier ministre actuel. Quant aux pauvres ils sont toujours pauvres, et c'est de ceux là que Mo Yan nous parle. Il est dans leur camp. Avec sa truculence, il sait nous les rendre familiers malgré les différences de culture.
La lecture de ces deux nouvelles est un vrai moment de plaisir.
 
 
 

mardi 6 mars 2012

COMMENTAIRES SUR LA PREMIERE PHRASE DE L'ACACIA DE CLAUDE SIMON

Claude Simon est un écrivain français qui a obtenu le prix Nobel en 1985, mais ce n'est pas ce que l'on peut appeler un écrivain connu par le grand public, à l'instar de Mauriac, de Camus ou même de Le Clezio, trois autres prix Nobel de littérature.

Ses œuvres ne sont pas d'un accès facile. Au même titre que celles de Nathalie Sarraute, de Michel Butor, ou encore d'un autre très grand écrivain pour lequel j'ai une grande admiration, Julien Gracq. Mais voilà, pour accéder à ces oeuvres réputées difficiles, le lecteur doit se transformer en acteur. C'est à lui de faire la démarche.

Je me suis donc lancé récemment dans la lecture de "l'Acacia" de Simon, dans le cadre du programme d'un club composé d'amis aimant la littérature. J'ai acheté le roman et j'ai commencé à le lire.

Dès la première phrase du livre, je me suis interrogé. Voici cette phrase reprise intégralement :
" Elles allaient d'un village à l'autre, et dans chacun (ou du moins ce qu'il en restait) d'une maison à l'autre, parfois une ferme en plein champ qu'on leur indiquait, qu'elle gagnaient en se tordant les pieds dans les mauvais chemins, leurs chaussures de ville souillées d'une boue jaune que l'une des deux sœurs parfois essuyait maladroitement à l'aide d'une touffe d'herbe, tenant de l'autre main son gant noir, penchée comme une servante, parlant d'une voix grondeuse à la veuve qui posait avec impatience son pied sur une pierre ou une borne, la laissant faire tandis qu'elle continuait à scruter le paysage, les prés détrempés, les champs que depuis cinq ans aucune charrue n'avait retournés, les bois où subsistait ici et là une tâche de vert, parfois un arbre seul, parfois seulement une branche sur laquelle avaient repoussé quelques rameaux crevant l'écorce déchiquetée."
Cette phrase semble contenir à elle seule l'essence du roman.

Qu'évoque-t-elle chez moi ?
A l'évidence une peinture à l'huile sur une toile de grand format. On distingue la silhouette de trois femmes avançant sur un chemin plein d'ornières en direction d'un village composé de quelques maisons. Le regard du spectateur se déplace lentement vers les chaussures des  femmes, l'une d'elle essuie sa chaussure avec de l'herbe. On ne voit pas le visage de ces femmes, l'accent est mis sur une chaussure, sur un gant... et puis le regard glisse vers l'horizon et s'arrête sur un arbre, une branche avec quelques rameaux qui émergent ...

Que peut bien signifier cette phrase ?  Quel est le dessein de l'auteur ?
Que ces êtres humains n'ont pas plus d'importance dans ce monde que leurs chaussures ou des bouts d'arbre. Il n'y a rien d'humain dans cette description. L'une parle d'une voix grondeuse, mais on ne sait pas ce qu'elle dit, c'est comme un cri d'animal. Un décor vide sans cohérence? A l'abandon.

Quelles sont les impressions qui se dégagent d'emblée ?
Tristesse, soumission (penchée comme une servante), désincarnation, abandon, mort (l'une des femmes est veuve), doute, désordre, flou induit par certains mots (ou du moins...; parfois... parfois...; l'une des deux sœurs...; sur une pierre ou sur une borne...; parfois... parfois... ), sensation du temps qui s'écoule générée par la longueur de la phrase reflet en quelque sorte d'une mémoire qui régurgite des bribes du passé telles qu'elles affleurent à la conscience de l'auteur, sans souci de chronologie, ou d'ordre causal.

Mais la dimension temporelle dans la phrase précitée se situe à plusieurs niveaux :
- le temps de la production si je puis dire, qui est le temps de l'écriture,
- le temps dans lequel se situe la scène présentée (l'imparfait)
- le temps vécu par les personnages, celui notamment vécu par l'une des deux sœurs (qui s'impatiente),
- le temps de la nature (les champs que depuis cinq ans aucune charrue n'avait retournés).
- enfin le temps appréhendé par le lecteur : temps complexe, composite, hybride car résultant de la superposition et de la juxtaposition de temps multiples qui contribuent à renforcer une sensation d'incohérence. Incohérence qui n'est pas celle de la réalité (qui a existé jadis au présent mais qui s'est évaporée à jamais), mais bien celle de l'écrivain, incohérence à la fois subie et voulue par lui.

Au plan grammatical, on note l'utilisation de parenthèses dès la première ligne. Parenthèses qui traduisent des ruptures, des incertitudes et qui apparaissent comme des vides agencés entre les objets d'un tableau. Quant au mode de conjugaison des verbes, le recours à l'imparfait exprime la durée dans le passé, une durée qui aspire à la continuité, mais une durée qui sera brisée, cassée au détour de la phrase lorsqu'apparaissent des "participes présent" que l'on pourrait comparer à des piqûres injectant de nouvelles couches de souvenirs ou d'imaginaire ayant pour support un geste particulier (tenant son gant noir), un son brut, inarticulé (parlant d'une voix grondeuse) et de ces ruptures jaillissent ce que veut exprimer l'auteur. Au lecteur de le trouver et à chacun ses découvertes !
L'Acacia fait 379 pages. Je mesure les efforts qu'il me faudra produire pour lire ce livre dans son intégralité.
A l'évidence, il s'agit de vraie littérature, même si l'expression peut faire sourire. C'est-à-dire d'une littérature considérée comme un art, révélateur de l'originalité profonde de l'écrivain.

Je reviendrai dans un prochain article sur le remarquable petit livre de Claude Simon intitulé " 4 conférences". Dans cet ouvrage très facile d'accès, acheté sur les conseils d'un libraire de quartier, l'auteur nous confie les clés pour pénétrer à la fois dans l'univers littéraire de Proust, et aussi dans son propre univers.

jeudi 6 octobre 2011

PRIX NOBEL DE LITTERATURE 2011 : TOMAS TRANSTRÖMER, POETE SUEDOIS





Né à Stockholm en 1931, TOMAS TRANSTRÖMER étudie les lettres, l'histoire de la religion et la psychologie dans la capitale suédoise. S'il se concentre sur la psychologie côté études, il ne lâche jamais l'écriture et sort son premier recueil, 'Dix-sept poèmes', à l'âge de 23 ans. Diplômé en 1956, il exerce sa profession auprès des personnes en difficultés (handicapés, prisonniers, toxicomanes, jeunes délinquants, etc.). 
Poète à temps partiel, il laisse passer jusqu'à six ans entre certaines parutions.
En 1990, une attaque cérébrale le laisse en partie aphasique et hémiplégique. Il arrête alors de travailler et se retire sur une île au large de la Baltique, avec sa femme.
Amoureux des mots, il continue d'écrire et publie plusieurs poèmes.

OEUVRES COMPLETES PARUES CHEZ GALLIMARD ET VOLUMES CHEZ CASTOR ASTRAL