Ce troisième chapitre s’intitule « Une conversation ». Il aurait pu avoir pour titre « Partie d’échec », car c’est bien de cela qu’il s’agit entre Aldo et le commandant Marino.
Rappelons-nous, Aldo a vu glisser sur la mer, un petit bâtiment qui se dirigeait vers le large. C’est événement est capital pour Aldo, c’est le signe qui concrétise son envie d’en découdre, de sortir de cette torpeur qui envahit l’Amirauté et Orsenna.
Que fait-il ?
Rappelons-nous, Aldo a vu glisser sur la mer, un petit bâtiment qui se dirigeait vers le large. C’est événement est capital pour Aldo, c’est le signe qui concrétise son envie d’en découdre, de sortir de cette torpeur qui envahit l’Amirauté et Orsenna.
Que fait-il ?
Il fait ce que doit faire tout officier : rendre compte à son supérieur.
Deux phrases préliminaires résument l’état dans lequel se trouve Aldo aant la rencontre : « J’avais hâte d’éprouver sur Marino la réalité même, pourtant indubitable de cette apparition suspecte. » Chaque mot est bien pesé.
« Je devinais que cette découverte ne pouvait lui être agréable, et j’avais le sentiment de le braver, de braver en lui une interdiction secrète, de le forcer à ouvrir son jeu. »
Les trois éléments clés de la situation peuvent se résumer ainsi :
- un bateau suspect est apparu sur la mer des Syrtes
- cela ne doit pas plaire à Marino
- il va devoir prendre une décision
La rencontre se passe dans le bureau de Marino. Une phrase admirable décrit l’homme assis à son bureau « La main lente et appliquée de laboureur festonnait d’une grosse encre, au travers des pages, le sillon quotidien. Une longue suite de journées égales, de journées sans date et sans secret, avait forgé cette armure inaltérable dont le toucher dissipait les fantômes, calfaté cette cloche à plongeur où – à jamais comme si de rien n’était – se consommait un prenant mystère d’habitude. »
La partie d’échec s’engage entre le partisan de l’inertie et le partisan du mouvement.
Aldo explique ce qu’il a vu. Marino lui répond qu’il va ordonner une patrouille en mer.
L’échange est sec et professionnel.
Mais Aldo, veut aller plus loin. Il relance la partie : « Ce qui serait grave ce n’est pas qu’il repasse (le bateau), mais qu’il soit parti pour de bon. » Autrement dit qu’il se soit rendu là-bas !
« Il y a des ports en face de nous. Il y a la côte du Farghestan .» L’attaque est lancée, frontalement… « Il ne sert à rien de fermer les yeux. Après tout nous sommes en guerre. » poursuit Aldo.
Marino, chagriné, gêné, lance sa contre attaque avec la fougue d'un cavalier sur le thème : tu ne sais pas de quoi tu parles, moi la guerre je connais, j’y ai laissé mes doigts.
Mais soudain Marino s’aperçoit qu’il est allé un peu loin. Il prend un position de repli : « Nous nous sommes laissés entraîner bien loin, il me semble, par un malheureux bateau qui passe en contrebande. Nous n’allons pas nous brouiller pour une sottise, tu ne le voudrais pas Aldo ? » Le cavalier fait marche arrière.
Aldo, à son tour joue l’apaisement. Il revient sur ses positions.
Néanmoins, Marino a bien senti le danger. Il explique à Aldo que la vie ici ne lui convient pas et il lui donne le conseil de partir. Il expose son argument-clé :
« - Il y a ainsi un équilibre que je maintiens. C’est une chose difficile, et cela exige qu’on retire d’un côté ce qui pèse trop lourd.
- Et qu’est-ce qui pèse trop lourd ?
- Toi. »
Plus loin, le commandant poursuit : « Je t’en veux d’être ici une cause de trouble, en attendant d’être une source de danger… Les choses ici sont lourdes et bien assises, et tu t’efforcerais en vain de relever les pierres qui roulent chaque jour dans les fossés. »
Aldo sait enfin à quoi s’en tenir de la part de Marino. Il contre-attaque en rétorquant au commandant : « Je ne pensais pas que la vie à l’Amirauté cachait tant de fantastique. J’ai peur que vous n’en ajoutiez peut-être un peu .»
Marino ne relève pas. L’entretien se poursuit, mais la partie est jouée, elle peut être déclarée nulle. A moins que…
Marino change de stratégie, il avance sa dame et transmet à Aldo l’invitation à une soirée organisée par la princesse Aldobrandi.
Curieux ces deux premières syllabes du patronyme de la princesse. Faut-il y voir un signe quelconque ?
Aldo a une intuition, alors que Marino voulait le chasser de l’Amirauté, l’invitation par lui transmise est source de rêveries, de souvenirs, elle l’enchante soudain. Un nouveau monde se substitue à l’ancien. Est-ce un piège tendu par le commandant ?
La très jeune fille à laquelle pense désormais Aldo semble l’attirer comme un aimant. La dame rayonne de tout son mystère.
Le vocabulaire de Gracq est des plus limpides à cet égard :
« la beauté de ce visage a demi dérobé me frappait moins que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde…ma conviction se renforçait que la reine du jardin venait de prendre possession de son domaine solitaire… J’essayai plus tard de me rendre compte du pouvoir de happement redoutable de cette main ensorcelée… »
D’un côté, un Marino qui a tout compris des motivations d'Aldo et qui semble utiliser une statégie diabolique, de l’autre, une force obscure, séduisante et redoutable qui vous happe telle une sirène. La lutte est inégale, on pressent les choix futurs de notre jeune officier.
La transmutation commence à s’opérer. Gracq décrit ainsi le changement qui va peu à peu métamorphoser Aldo « Je me déprenais peu à peu d’une vie sans accidents et sans fièvre (celle de Marino). Vanessa desséchait tous mes plaisirs, et m’éveillait à un subtil désenchantement ; elle m’ouvrait des déserts, et ses déserts gagnaient par taches et par plaques comme une lèpre insidieuse. » Car bien entendu ces déserts sont intérieurs.
Deux phrases préliminaires résument l’état dans lequel se trouve Aldo aant la rencontre : « J’avais hâte d’éprouver sur Marino la réalité même, pourtant indubitable de cette apparition suspecte. » Chaque mot est bien pesé.
« Je devinais que cette découverte ne pouvait lui être agréable, et j’avais le sentiment de le braver, de braver en lui une interdiction secrète, de le forcer à ouvrir son jeu. »
Les trois éléments clés de la situation peuvent se résumer ainsi :
- un bateau suspect est apparu sur la mer des Syrtes
- cela ne doit pas plaire à Marino
- il va devoir prendre une décision
La rencontre se passe dans le bureau de Marino. Une phrase admirable décrit l’homme assis à son bureau « La main lente et appliquée de laboureur festonnait d’une grosse encre, au travers des pages, le sillon quotidien. Une longue suite de journées égales, de journées sans date et sans secret, avait forgé cette armure inaltérable dont le toucher dissipait les fantômes, calfaté cette cloche à plongeur où – à jamais comme si de rien n’était – se consommait un prenant mystère d’habitude. »
La partie d’échec s’engage entre le partisan de l’inertie et le partisan du mouvement.
Aldo explique ce qu’il a vu. Marino lui répond qu’il va ordonner une patrouille en mer.
L’échange est sec et professionnel.
Mais Aldo, veut aller plus loin. Il relance la partie : « Ce qui serait grave ce n’est pas qu’il repasse (le bateau), mais qu’il soit parti pour de bon. » Autrement dit qu’il se soit rendu là-bas !
« Il y a des ports en face de nous. Il y a la côte du Farghestan .» L’attaque est lancée, frontalement… « Il ne sert à rien de fermer les yeux. Après tout nous sommes en guerre. » poursuit Aldo.
Marino, chagriné, gêné, lance sa contre attaque avec la fougue d'un cavalier sur le thème : tu ne sais pas de quoi tu parles, moi la guerre je connais, j’y ai laissé mes doigts.
Mais soudain Marino s’aperçoit qu’il est allé un peu loin. Il prend un position de repli : « Nous nous sommes laissés entraîner bien loin, il me semble, par un malheureux bateau qui passe en contrebande. Nous n’allons pas nous brouiller pour une sottise, tu ne le voudrais pas Aldo ? » Le cavalier fait marche arrière.
Aldo, à son tour joue l’apaisement. Il revient sur ses positions.
Néanmoins, Marino a bien senti le danger. Il explique à Aldo que la vie ici ne lui convient pas et il lui donne le conseil de partir. Il expose son argument-clé :
« - Il y a ainsi un équilibre que je maintiens. C’est une chose difficile, et cela exige qu’on retire d’un côté ce qui pèse trop lourd.
- Et qu’est-ce qui pèse trop lourd ?
- Toi. »
Plus loin, le commandant poursuit : « Je t’en veux d’être ici une cause de trouble, en attendant d’être une source de danger… Les choses ici sont lourdes et bien assises, et tu t’efforcerais en vain de relever les pierres qui roulent chaque jour dans les fossés. »
Aldo sait enfin à quoi s’en tenir de la part de Marino. Il contre-attaque en rétorquant au commandant : « Je ne pensais pas que la vie à l’Amirauté cachait tant de fantastique. J’ai peur que vous n’en ajoutiez peut-être un peu .»
Marino ne relève pas. L’entretien se poursuit, mais la partie est jouée, elle peut être déclarée nulle. A moins que…
Marino change de stratégie, il avance sa dame et transmet à Aldo l’invitation à une soirée organisée par la princesse Aldobrandi.
Curieux ces deux premières syllabes du patronyme de la princesse. Faut-il y voir un signe quelconque ?
Aldo a une intuition, alors que Marino voulait le chasser de l’Amirauté, l’invitation par lui transmise est source de rêveries, de souvenirs, elle l’enchante soudain. Un nouveau monde se substitue à l’ancien. Est-ce un piège tendu par le commandant ?
La très jeune fille à laquelle pense désormais Aldo semble l’attirer comme un aimant. La dame rayonne de tout son mystère.
Le vocabulaire de Gracq est des plus limpides à cet égard :
« la beauté de ce visage a demi dérobé me frappait moins que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en seconde…ma conviction se renforçait que la reine du jardin venait de prendre possession de son domaine solitaire… J’essayai plus tard de me rendre compte du pouvoir de happement redoutable de cette main ensorcelée… »
D’un côté, un Marino qui a tout compris des motivations d'Aldo et qui semble utiliser une statégie diabolique, de l’autre, une force obscure, séduisante et redoutable qui vous happe telle une sirène. La lutte est inégale, on pressent les choix futurs de notre jeune officier.
La transmutation commence à s’opérer. Gracq décrit ainsi le changement qui va peu à peu métamorphoser Aldo « Je me déprenais peu à peu d’une vie sans accidents et sans fièvre (celle de Marino). Vanessa desséchait tous mes plaisirs, et m’éveillait à un subtil désenchantement ; elle m’ouvrait des déserts, et ses déserts gagnaient par taches et par plaques comme une lèpre insidieuse. » Car bien entendu ces déserts sont intérieurs.
Plus loin la transmutation continue avec cette fois-ci la ville d’Orsenna comme témoin : « le visage d’Orsenna m’avouait sa fatique ; un souffle d’annonciation lointaine passait en moi qui m’avertissait que la ville avait trop vécu et que son heure était venue, et, arc-bouté moi-même contre elle dans un défi mauvais à cette heure trouble où se déclarent les transfuges, je sentais que les forces qui l’avaient soutenue jusque-là changeaient de camp. »
Plus loin encore dans le récit, on retrouve le commandant Marino et son jeune officier sur la passerelle du Redoutable.
Le comportement de l’un et de l’autre sont en définitive assez proches, l’un organise et participe à la patrouille parce que c’est son devoir, l’autre parce qu'il est à l'origine de l'évenment déclencheur et qu’il espère un réveil, un mouvement, une nouvelle guerre ou plutôt une réactivation de l'état de guerre qui existe depuis trois cents ans.
« Le vieux sang des corsaires parlait haut chez Marino, je le sentais à mes côtés, soudain presque aussi nerveux que moi. Nous étions à cet instant deux chasseurs lancés à travers la nuit… Mais ce soir rapprochait en nous deux ennemis très intimes ; par ce bateau lancé qui vibrait sous nos pieds, nous communiquions dans les profondeurs. »
Plus loin encore dans le récit, on retrouve le commandant Marino et son jeune officier sur la passerelle du Redoutable.
Le comportement de l’un et de l’autre sont en définitive assez proches, l’un organise et participe à la patrouille parce que c’est son devoir, l’autre parce qu'il est à l'origine de l'évenment déclencheur et qu’il espère un réveil, un mouvement, une nouvelle guerre ou plutôt une réactivation de l'état de guerre qui existe depuis trois cents ans.
« Le vieux sang des corsaires parlait haut chez Marino, je le sentais à mes côtés, soudain presque aussi nerveux que moi. Nous étions à cet instant deux chasseurs lancés à travers la nuit… Mais ce soir rapprochait en nous deux ennemis très intimes ; par ce bateau lancé qui vibrait sous nos pieds, nous communiquions dans les profondeurs. »
La phrase est superbe, elle est lourde de signification.
A la fin de ce chapitre, la question se pose de savoir pourquoi Marino a transmis l’invitation de la princesse à Aldo ?
Marino a-t-il agi à dessein ?
Envisageait-il réellement de faire partir Aldo ?
Considérait-il que la princesse pourrait distraire le jeune homme et être ainsi l’artisan du maintien de l’équilibre ?
Ou bien encore Marino n’agit-il pas de manière machiavélique, parce qu’au fond il envie la fougue d’Aldo ?
Quel est le sens réel de cette communication par les profondeurs dont parle Gracq ?
Attendons la suite !
A la fin de ce chapitre, la question se pose de savoir pourquoi Marino a transmis l’invitation de la princesse à Aldo ?
Marino a-t-il agi à dessein ?
Envisageait-il réellement de faire partir Aldo ?
Considérait-il que la princesse pourrait distraire le jeune homme et être ainsi l’artisan du maintien de l’équilibre ?
Ou bien encore Marino n’agit-il pas de manière machiavélique, parce qu’au fond il envie la fougue d’Aldo ?
Quel est le sens réel de cette communication par les profondeurs dont parle Gracq ?
Attendons la suite !
NB : Pourquoi cette paraphrase du livre de Gracq ? Quel intérêt ?
La réponse est simple. Je considère qu'il y a plusieurs niveaux de lecture d'un livre. Naguère j'ai fait l'expérience d'être passé à côté de livres que l'on m'avait chaudement recommandés. Je ne les ai pas compris, j'ai été rebuté par des artifices stylistiques, bref je ne suis pas entré en connivence avec les auteurs, tout simplement parce que je n'ai pas fait l'effort nécessaire. Toute lecture est un défi à soi-même. Souvent je ne relève pas ce défi. Ici, j'ai décidé de le relever, après une première approche qui m'avait laissé de marbre.
Je me suis donc posé la question, comment lire de manière plus approfondie, comment entrer réellement dans la matière du roman, comment percevoir que la narration, les caractères des personnages, le style, l'intrigue forment un tout ?
Je commence à soulever un tout petit coin du voile et à rejoindre mon ami Pergame dans son admiration pour ce livre.
Finalement, c'est lui qui m'a lancé ce défi et je l'en remercie très sincèrement. de toute façon je reviendrai plus tard à Lobo Antunes (il comprendra !).
Je suis épaté par ton travail d'analyse, et je le trouve passionnant. J'attends la suite avec impatience ! Il faudra que tu ailles sur un site que j'avais découvert qui est un mémoire d'architecture sur ce roman. C'est également très puissant. J'ai peur de ne pas avoir toutes vos "humanités", mais c'est un bonheur d'être vos lecteurs.
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