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lundi 2 février 2009

LE RIVAGE DES SYRTES : UNE PRISE DE COMMANDEMENT (pages 7 à 23)

Du titre « le Rivage des Syrtes », je retiens, selon les dictionnaires, que les syrtes sont des sables mouvants très dangereux pour les navires. Ce terme donne d’emblée la coloration naturelle du roman : un aspect à la fois diffus, flou et un danger caché, qui rode et qui attend son heure. Syrte vient d’un verbe grec qui signifie agiter, remuer, balayer.

Le premier chapitre (c’est moi qui parle de chapitre !) commence ainsi : « J’appartiens à l’une des plus grandes familles d’Orsenna ». Immédiatement le mot Orsenna me fait penser à l’écrivain français Erik Orsenna. Mais je m’avise qu’à l’époque où le livre de Gracq a été écrit, Orsenna n’était pas connu, il n’était pas encore écrivain.
Quelques jours plus tard, j’aurai la curiosité de me rendre sur le site Internet d’Erik Orsenna et j’apprendrai ceci de cet auteur même:
« Je suis né à Paris, le 22 mars 1947 (de mon vrai nom Erik Arnoult), d'une famille où l'on trouve des banquiers saumurois, des paysans luxembourgeois et une papetière cubaine. Après des études de philosophie et de sciences politiques, je choisis l'économie. De retour d'Angleterre (London School of Economics), je publie mon premier roman en même temps que je deviens docteur d'État. Je prends pour pseudonyme Orsenna, le nom de la vieille ville du Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. »
Intéressant cette filiation littéraire. J’y reviendrai peut-être.

Dans les phrases qui suivent, je prends quelques repères : le vieux palais de San Domenico, la Zenta (une rivière). L’auteur nous révèle qu’Orsenna est une seigneurie et qu’elle vit « comme à l’ombre d’une gloire que lui ont acquise aux siècles passés le succès de ses armes contre les Infidèles et les bénéfices fabuleux de son commerce avec l’Orient… »
San Domenico, la Zenta, les Infidèles, l’Orient… ces quelques indices me laissent à penser qu’Orsenna pourrait se situer au sud, sud-est, de la Mer Noire. Mais le terme de Seigneurie ainsi que le descriptif de la splendeur passée d’Orsenna me font irrésistiblement penser à Venise. Très vite dans mon esprit Orsenna s’apparente à une sorte de comptoir de la sérénissime comme a pu l’être en son temps Héraklion, en Crète, ou Chypre…
Mon imagination s’arrête là et n’ira pas plus loin. A quoi bon rechercher une identification que n’a pas voulu l’auteur ? Il s’agit seulement d’évoquer, de situer dans la mémoire collective sans pour autant désigner. Mais chassez le naturel...
Très vite certains mots me claquent à la figure, ils évoquent le passé, le déclin, l’ennui. Ainsi je découvre un premier contraste entre un jeune homme (qui n’est pas encore nommé, mais qui est le narrateur) qui est à l’aube de sa vie et qui demande à exprimer la fougue de sa jeunesse, et un environnement pesant - celui d’Orsenna - tout entier ancré dans les fastes passés et dans un immobilisme contagieux.
De cette confrontation entre une énergie individuelle et un étouffement programmé, jaillit chez notre jeune homme l’idée d’un voyage : « J’eus soudain envie de voyager : je sollicitai de la Seigneurie un emploi dans une province éloignée ».
A la source était donc l’ennui.
Je continue ma lecture, sans difficulté. Le jeune homme est nommé par décret du Sénat « Observateur auprès des Forces Légères que la seigneurie entretenait dans la mer des Syrtes ». Cet aspect officiel revêt une grande importance, car l'aventure n'est pas individuelle !
Arrive ensuite une description sommaire de la province : « perdue aux confins du Sud, elle est comme l’Ultima Thulé des territoires d’Orsenna ». Ce terme grec, assorti d'un adjectif latin, n’évoque rien de précis pour moi.
Je décide de consulter Wikipedia.
J’apprends que : Thulé (en grec ancien Θούλη / Thoùle) est le nom donné par le navigateur grec Pythéas à une île atteinte entre 330 et 320 av. J.-C. qu'il présente comme la dernière de l'archipel britannique et la limite septentrionale de son périple. Il s'agirait vraisemblablement de l'Islande, peut-être des îles Féroé, du Groenland ou du nord de la Norvège (Hålogaland).
Plus loin, je note que « durant l'époque médiévale, Ultima Thulé est parfois utilisé comme le nom
latin du Groenland alors que Thule désigne l'Islande. »
Dans mon imaginaire, je fais l’effort de resituer la Seigneurie d’Orsenna, au nord-est de la Mer Noire. La mer des Syrtes ne pourrait-elle pas alors se situer à l’emplacement de la mer d’Azov. L’idée me séduit, je la fais mienne.
Dans la description que fait l’auteur de la province des Syrtes, je relève un vocabulaire très marqué : « région à demi-désertique, la mer qui la longe est vide, les sables stériles, la vie s’est retirée, le climat progressivement s’y assèche etc. » Le décor est campé.

Vient ensuite, le vrai départ du jeune homme de la ville d’Orsenna.
J’aime beaucoup ces quelques phrases, je ne peux m’empêcher de les citer :
« Il y a un grand charme à quitter au petit matin une ville familière pour une destination ignorée. Rien ne bougeait encore dans les rues engourdies d’Orsenna, les grands éventails des palmes s’épanouissaient plus larges au-dessus des murs aveugles ; l’heure sonnant à la cathédrale éveillait une vibration sourde et attentive dans les vieilles façades. Nous glissions au long de rues connues et déjà étranges de tout ce que leur direction semblait choisir pour moi si fermement dans un lointain encore indéfini. Cet adieu m’était léger : j’étais tout à goûter l’air acide et le plaisir des yeux dispos, détachés déjà au milieu de toute cette somnolence confuse : nous partions à l’heure réglementaire. Les jardins des faubourgs défilèrent sans agrément ; un air glacial stagnait sur les campagnes humides, je me pelotonnai au fond de la voiture et me mis à inventorier avec curiosité un grand portefeuille de cuir que j’avais retiré la veille de la Chancellerie en prêtant serment. Je tenais là, dans mes mains, une marque concrète de ma nouvelle importance, j’étais trop jeune encore pour ne pas trouver à la soupeser un plaisir presque enfantin »
Quelques lignes plus loin, l’auteur nous révèle qu’Orsenna est en guerre, une guerre qui a commencé il y a trois cents ans.
Petit à petit le puzzle se reconstitue. La guerre oppose Orsenna et le Farghestan.
Bien entendu, je cherche immédiatement le Farghestan sur une carte. Rien.
A nouveau je consulte Wikipedia.
Référence est d’abord faite au roman de Gracq.
Mais ensuite je relève d'autres indications :
« Le nom de Farghestan évoque l'Asie centrale : stān signifie « pays » en dari, et se retrouve dans Afghanistan (Pays des Afghans), Pakistan (Pays des purs) ou encore Tadjikistan (pays des Tadjiks). La première partie du nom, fargh, signifie en persan « différence » ; ainsi le nom de « Farghestan », inventé par l'auteur, pourrait désigner le « pays de la différence » et invoquer une géographie de l'altérité, de l'exotisme et de l'étrangeté.
Mais le nom évoque aussi le
Far West, avec la notion de frontière qui s'y rattache, comme dans l'imaginaire américain du XIXe siècle ; les deux représentent des espaces sauvages, que l'homme « civilisé » ne fréquente pas.
Le Farghestan est connu dans la
topographie afghane : il y existe en effet une localité nommée Aylaq-e Farghestan, non loin de la frontière avec le Tadjikistan. »
Je m’aperçois que ces indications savantes ne présentent que peu d’importance pour le roman. Je reprends ma lecture.
Gracq raconte ensuite l’histoire de la guerre entre les deux Etats. Il explique pourquoi le statu quo convient aujourd’hui encore aux deux parties qui campent sur leur position et sur leurs souvenirs de gloire.
Puis, curieusement, il décrit le rôle joué par les poètes. Ils ont cultivé la mémoire de cette guerre qui a trouvé l’une de ses expressions dans les traditions populaires.
Gracq établit un diagnostic sans appel : « On pouvait considérer assez rêveusement, à la lueur de ces vagues indices, que l’inachèvement même de cette guerre, signe en réalité d’une chute de tension sans remède, était l’essentielle singularité qui nourrissait encore quelques imaginations baroques – comme si une conspiration latente se fût ébauchée çà et là de mains obstinées encore à tenir absurdement entr’ouvertes les lèvres prêtes à se sceller d’elles-mêmes de l’événement – comme si l’on avait chéri là inexplicablement l’anomalie bizarre d’un événement historique mal venu, qui n’avait pas libéré toutes ses énergies, qui n’avait pas épuisé tout son suc. »
Il s’agit d’une phrase clé du roman.
C’est aussi un décryptage de notre histoire passée (mais aussi malheureusement, de celle plus récente) qui détecte les braises couvant au fond des mémoires rancunières derrière des indifférences apparentes.
La description du voyage se poursuit tout au long du chapitre. L’auteur utilise un vocabulaire particulièrement évocatif allant jusqu’à la redondance, voire l’obsession.
Ainsi à la traversée des steppes arides succède l’émergence progressive de l’élément liquide.
« … je me baignais pour la première fois dans ces nuits du Sud inconnues d’Orsenna, comme dans une eau initiatique. Quelque chose m’était promis, quelque chose m’était dévoilé ; j’entrais sans éclaircissement aucun dans une intimité presque angoissante, j’attendais le matin, offert déjà de tous mes yeux aveugles, comme on avance les yeux bandés vers le lieu de la révélation. »

Notre jeune homme est plongé dans une sorte d’immersion baptismale au sein de la province des Syrtes :
« l’aube spongieuse et molle… l’intimité suspecte et pénétrante de la pluie… le tête-à-tête désorientant des premières gouttes hésitantes de l’averse… un parfum submergeant de feuilles mouillées et d’eau croupie… chaque goutte s’imprimait dans une netteté délicate… la mer de joncs venait border des vasières… dans cette moiteur ensommeillée et cette pluie tiède… sous cette haleine chaude et mouillée… »
L’élément liquide fait ensuite presque naturellement place à ses rejetons : les brumes et les brouillards.
« Une corne de brume.. perçait le brouillard…Quelque chose s’étouffait derrière le brouillard de terrain vague…une tour grise sortit du brouillard épaissi… quelques fantômes de bâtiments prirent consistance…une silhouette qui balançait un fanal pour guider dans le mur de brouillard… »
Soudain apparaît dans la brume l’homme au fanal, le passeur, l’initiateur, le commandant Marino.
Le narrateur enchaîne sur la description de l’Amirauté émergeant des brumes fantomatiques, puis sur celle des officiers de la flottille des Syrtes.
Le jeune homme est accueilli, le jeune homme est en place, le décor est planté. L’intrigue peut commencer lentement, sournoisement, à nous être révélée.

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