Curieux ce titre qui fait référence à un texte bien connu de Louis Aragon, chanté par plusieurs interprètes : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »Le thème du roman, c’est l’indifférence et la lâcheté des hommes, de ceux qui ne font rien lorsqu’ils sont témoins directs de l’assassinat et du viol d’une jeune femme dans la rue.
Thème porteur, mais délicat à traiter, car il y a deux attitudes possibles pour le lecteur :
- ou bien il s’associe à la dénonciation de la lâcheté de ceux qui sont restés derrière leur fenêtre sans rien faire,
- ou bien il de pose des questions sur ce qu’il aurait fait lui-même dans ce type de circonstance.
A vrai dire, ces deux attitudes contradictoires peuvent se rencontrer alternativement chez le lecteur.
Que propose l’auteur ?
Une intrigue
Il reprend un fait divers qui s’est déroulé à Kew Gardens dans le Queens en mars 1964. Winston Moseley a attaqué une jeune femme dans la rue avec un couteau, il la poignarde à plusieurs reprises, la jeune femme appelle au secours. Dans les immeubles qui donnent sur la rue, les occupants entendent les cris de détresse, mais ils ne font rien. La scène durera plus d’une demi-heure, elle se terminera par le viol et la mort de la jeune femme dans la cage d’escalier d’un immeuble. L’assassin s’enfuit en voiture, sans être inquiété par quiconque.
Moseley sera arrêté par la suite, mais ce qui a beaucoup choqué l’opinion publique à cette époque, en dehors même du crime abominable, c’est l’indifférence, la paralysie collective, la lâcheté de plus de trente huit témoins qui étaient présents, qui ont vu ou entendu ce qui s’est passé et qui n’ont rien fait pour porter secours à la jeune femme.
Des personnages :
- Moseley
Employé modèle, bon père de famille, Moseley est en quelque sorte un Dr Jekyl et Mr Hyde. Lorsqu’il est en proie à ses obsessions, il devient meurtrier et nécrophile. Il semble ne rien regretter de ce qu’il a fait. Il compare ses victimes à des mouches qu’il tuerait avec une tapette. A son procès, il bénéficiera de circonstances atténuantes, il échappera à la peine capitale. Précisons que c’est un récidiviste et aussi un cambrioleur notoire. Il a à son actif un autre meurtre avec viol, des actes de violence et un troisième viol.
- Kitty Genovese
Kitty est la victime. C’est une jeune femme d’origine italienne qui travaille dans un café, tard le soir. Elle vit avec une autre jeune femme qu’elle aime, Mary Ann. Ce détail est important, car il est significatif de la mentalité de l'époque. Nous sommes en 1964 et la question s’est posée de savoir si le fait que la jeune femme soit homosexuelle avait pu jouer dans le fait que les témoins ne l’ont pas secouru. Autrement dit, elle mène une vie hors des normes, dans ce milieu là, il ne faut pas s’étonner s’il y a de tels problèmes de violence…
- Nathan Koskel et sa femme Guila
Nathan est un écrivain, il parle à la première personne. Il habite un immeuble situé à côté du lieu du crime. Mais lui et son épouse étaient absents le soir de l’assassinat. C’est donc un personnage neutre, une sorte de conscience morale qui traverse tout le récit. C’est aussi un pêcheur en eau douce, ce qui a son importance. Car fondamentalement un pêcheur est un prédateur pour les poissons, comme Moseley est un prédateur pour les jeunes femmes seules qui passent dans la rue le soir. Mais heureusement les poissons sont plus solidaires entre eux que les hommes. C’est le triste constat qu’il fait. Quant à Guila, elle est encore plus lucide que son mari. Elle ne comprend pas le comportement des trente huit témoins, mais en même temps elle pose la question : qu’aurions-nous fait, nous, à leur place ?
- Martin Gansberg
Journaliste du New York Times, il est mandaté par don rédacteur en chef pour conduire l’enquête qui mettra en évidence le comportement scandaleux de tous les témoins. Lui aussi est en quelque sorte une conscience, une référence. Mais contrairement à Nathan et à Guila, il n’a aucun doute. Il condamne la lâcheté.
D’autres personnages apparaissent ensuite au fil des pages, le procureur, l’avocat, le juge, les autres victimes de Moseley, les différents témoins, la femme de Moseley etc. Le lecteur éprouve de la difficulté à se retrouver dans cette réalité multiforme et qui ne suit pas toujours une chronologie stricte.
Un roman ?
Pour moi, il est clair que ce livre n’est pas vraiment un roman. Il s’agit plutôt d’un scénario détaillé qui pourrait servir de base à un film sur Moseley ou sur Kitty Genovese.
Je me suis amusé à rechercher la structure du livre. J'ai trouvé 17 séquences successives et un épilogue. Malheureusement, comme à chaque séquence l'auteur change d'angle de vue, le récit manque d’unité, ce qui nuit à la qualité même du livre. Ici, on suit le futur meurtrier achetant une voiture, là le narrateur (Nathan) exprime ses doutes et son dégoût, là encore le chef de la police et le rédacteur en chef du New Yorl Times décident de faire faire une enquête journalistique pour dénoncer la lâcheté des témoins, là enfin le lecteur s'identifie à Kitty, suivie par un homme qui lui larde le dos de coups de couteau, elle fait appel à son instinct de survie, elle appelle à l'aide, elle ne comprend pas pourquoi les gens de l'immeuble n'appellent pas les secours etc.
De cette manière on perçoit l'intrigue comme une réalité multiple que chacun s'approprie à sa manière, en fonction de ses objectifs propres. Le problème est que ce parti pris dans la construction du roman fait disparaître toute unité, toute cohérence.
C'est fort dommage, et j'avoue qu'avec un sujet en or comme celui là, je m’attendais à beaucoup mieux. Je suis en quelque sorte resté sur ma faim.
Quant au style, il n’a rien de particulier. J’ai cependant bien aimé cette phrase : l’auteur évoque Moseley rentrant chez lui après avoir commis son crime « indifférent à la rumeur de la ville qui recommençait à monter dans les aigus, à nouveau dominée par le piaillement criard des sirènes des véhicules d’urgence – quatre heures trente du matin, l’heure de recrudescence des crises cardiaques, l’heure à laquelle on découvre les dégâts que la nuit laisse sur la ville en se retirant comme la mer qui se déleste de ses poissons morts, des coquillages pourrissants, des berlingots flasques où reste un fond de shampoing, des pelures d’orange en spirales, des moires de gazole, des cageots fracassés.
Kitty Genovese faisait maintenant partie des épaves de la nuit. »
Epilogue
- La science s’est emparée de l’affaire et les psychologues ont qualifié la passivité des témoins de syndrome Kitty Genovese.
D’autres chercheurs ont mis en évidence le bystander effect qui se définit en ces termes : « quand un seul témoin est présent dans une situation d’urgence, il porte la responsabilité de devoir l’assumer ; mais si d’autres sont présents, la charge de la responsabilité se diffuse. »
Decoin conclut son roman par cette phrase d’Albert Einstein : « Le monde est un endroit redoutable, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, qu’à cause de ceux qui voient ce mal et ne font rien pour l’empêcher. »
Et maintenant, que fait-on ?
Didier DECOIN
Pour un livre que tu as moyennement apprécié, c'est quand même très intéressant de te lire (et très précieux car on pourra s'y replonger pour se rafraîchir la mémoire plus tard).
RépondreSupprimerJ'attends que tu nous parles d'un livre que tu viens de lire et qui t'a transporté. Au fait : où en es-tu du Rivage des Syrthes ? Fini ?
J'ai quasiment terminé le Rivage. Mais je pense que je vais beaucoup aimer le dernier livre d'Emmanuel Carrère "D'autres vies que la mienne". C'est une simple impression, peut être une prémonition, que je suis incapable de justifier.
RépondreSupprimerJe ferai un petit compte rendu lorsque je l'aurai lu.
Merci encore pour ton commentaire.