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samedi 18 avril 2009

LE RIVAGE DES SYRTES EST BIEN UN CHEF D'OEUVRE

Il y a quelques semaines, à la suite d’une seconde lecture de ce livre, plus approfondie j’avais rédigé un compte rendu détaillé des premiers chapitres en livrant également quelques impressions personnelles. Puis, je m’étais arrêté dans ma démarche, mais non dans ma lecture, considérant que l’exercice, pour intéressant qu’il soit, deviendrait vite fastidieux.

Mon objectif aujourd’hui est de tirer les enseignements de cette seconde lecture dans son ensemble et de tenter de mettre l’accent sur ce qui m’a fasciné dans ce que je considère comme une oeuvre majeure de la littérature française.

1/ Le style
C’est un roman qui répond à tous les critères de la réussite.
Tout d’abord, nul ne peut nier la qualité du style de Julien Gracq. Il est riche, il est rythmé, il décrit merveilleusement l’environnement dans lequel évoluent les personnages, en particulier Aldo. Cet environnement n’est jamais neutre il est tantôt annonciateur d’un événement, d’une présence à venir tantôt révélateurs des états d’âme des personnages qui selon leur humeur perçoivent telle ou telle impression, tel ou tel mouvement, telle ou telle sensation engendrés par l’univers d’une citadelle éclairée par la lune, par la perception d’une mer sombre sur laquelle glisse un l’ombre d’un bateau mystérieux ou encore par l’apparition soudaine d’un personnage féerique.
Exemple : « Je regardais passer sous mes yeux dans une rêverie de décombres de mer, pareil aux délivres d’une grande ville charriées à la côte par une inondation. Des canaux abandonnés montaient une odeur stagnante de fièvre ; une eau lourde et gluante collait aux pelles des avirons. Par-dessus un pan de mur croulant, un arbre maigre penchait la tête vers l’eau morte qui fascinait ces ruines. De hauts murs qui paraissaient être des enceintes de couvents, dressaient çà et là sur des îlots des bastions préservés et hostiles, comme les derniers carrés battus par un désastre…. »
Gracq évoque ici un empire qui s’écroule, qui donne des signes multiples de décadence et d’inertie. Le style nous plonge dans cette atmosphère trouble qui va générer peu à peu une transgression conduisant à l’état de guerre entre deux ennemis séculaires. Dans les mots et les phrases qui se succèdent, rien n’est gratuit, l’auteur établit des correspondances extraordinaires entre les mots qu’il choisit et l’atmosphère dans laquelle il souhaite immerger le lecteur.
L'auteur décrit ci-après la dernière apparition du personnage féerique de Vanessa, celle-ci a accompli sa mission, elle est transfigurée :
"Je fus frappé de sa pâleur, une pâleur presque ostentatoire, qui n'était pas celle de la fatigue ou de la maladie, bien qu'il fût visible que depuis longtemps elle n'avait guêre dormi; cette pâleur descendait plutôt sur elle comme la grâce d'une heure plus solennelle : on eut dit qu'elle avait revêtu comme une tenue de circonstance. Elle portait une robe noire à longs plis, d'une simplicité austère : avec ses longs cheveux défaits, son cou et ses épaules qui jaillissaient très blancs de la robe, elle était belle à la fois de la beauté fugace d'une actrice et de la beauté souveraine de la catastrophe; elle ressemblait à une reine au pied d'un échafaud."
Ici le style entérine la mort de Vanessa. Elle s'évanouit dans une blancheur mortuaire. Le personnage disparait à jamais. C'est par son intermédiaire que le destin s'est accompli, c'est elle qui a séduit Aldo afin de l'amener à commettre l'irréparable, l'irréversible. Quelle est son origine ? D'où vient-elle ? Qu’incarne-t-elle ? Où va-t-elle ? Autant de questions sur lesquelles je tenterai de revenir plus tard.
Ceux qui n’entrent pas dans le roman pourront, comme cela a été mon cas lors de ma première lecture, être déroutés par le style qu’ils jugeront ampoulé, précieux, baroque. Mais ce n’est pas l’auteur qui est en cause ici, c’est le lecteur. Lorsqu’on entre véritablement dans le roman, la forme et le fond ne font plus qu’un il y a une osmose parfaite entre le style, les personnages et les situations.
J’ai déjà cité de nombreux exemples de la richesse du style du « Rivage », dans des messages précédents, je ne pense pas qu’il soit utile de s’y attarder à nouveau.
En revanche il est intéressant de relever la richesse du vocabulaire utilisé par l’auteur. Ainsi ai-je pu découvrir une multitude de mots rares ou nouveaux pour moi.
Exemples : fuligineux, archère, arroi, grèbe, ilve, sparterie, accore, patoisante, s’accoter, rencoignement, ombelle, maléficier, effulgente, taret, longanimité, mystagogue, coulissier, bombillement, guipures…

Gracq excelle également dans l’utilisation de langages ou de styles spécifiques.

Le style militaire (parlé) : le capitaine Marino l’incarne tout particulièrement. Il utilise des phrases courtes et sèches :
« - Je te trouve bien matinal. Aldo. Mauvaise brume ce matin n’est-ce pas ? Ici, cela réveille toujours de bonne heure : la gorge pique. Je le répète toujours à Roberto : brouillard du matin, c’est le premier jour d’hiver à l’Amirauté. » ou encore « - De ce qui t’a paru blâmable à l’Amirauté, tu rendras compte. C’est ton devoir. Mais tes moqueries tombent mal, Aldo, je t’en avertis. J’ai perdu ces doigts au service de la Seigneurie. Je suis ici pour assurer sa sécurité le long de ces côtes, et je ne crois pas faillir à mon devoir… »

Le style politico-administratif (écrit) : Aldo reçoit des instructions en provenance de la Seigneurie. Voici un extrait du courrier qu’il reçoit, le style est purement (au sens littéral du mot) administratif.
« En ce qui concerne la remise en état de la forteresse, la Seigneurie s’étonne de n’avoir été avisée qu’indirectement d’une initiative sur laquelle il est fâcheux qu’on ne l’ait pas consulté, et sur laquelle il serait plus grave encore de revenir, pour des raisons qui ressortent de la lecture du document ci-annexé. La seigneurie, tout en reconnaissant que cette décision a pu être dictée sur place par un souci légitime de sécurité, et qu’elle correspond en définitive aux exigences de la situation, souhaite qu’à l’avenir des décisions d’une telle portée, susceptibles d’engager sa politique générale, ne puissent être prises sans qu’il lui en soit rendu compte dans le plus bref délai.»
Ce texte est un véritable bijou qui devrait être étudié dans les instituts de sciences politiques. On imagine les destinataires en train d’en faire l’exégèse pendant des heures, essayant de décrypter ce qu’il faut réellement comprendre et ce qu'il convient de faire désormais.

Le langage diplomatique : (dialogue entre l’envoyé de Rhagès et Aldo l’Observateur)
« - … Il en est bien ainsi n’est-ce pas Monsieur l’Observateur ? De l’état de guerre au fait de la guerre, dans le cas qui nous occupe, il y a pourtant bien loin. La querelle est fort ancienne. La mer des Syrtes est large. Les deux pays, vous le savez, ont depuis longtemps évité de s’y rencontrer ? . La guerre s’est assoupie ; il n’est pas excessif même de dire qu’elle semblait dormir tout à fait… Il y a un proverbe, n’est-ce pas, qui pour désigner le bon sommeil dit « dormir sur ses deux oreilles". S’il en est ainsi, il est à craindre qu’elle ne dorme plus très longtemps.
- Il vous plaît de le dire.
- Il vous plaît d’y aider. Dans la nuit de jeudi à vendredi, un navire suspect a été aperçu croisant tout près de nos côtes. Il venait d’Orsenna. C’était un navire de guerre. Vous le commandiez… »


Le langage politique (parlé) : ce dialogue inégal entre le vieux Danielo qui exerce le pouvoir à Orsenna et le jeune Aldo qui a transgressé la règle, est extraordinaire de maîtrise, chaque mot est pesé.
« - Marino (dit Danielo) a dû vous avertir de l’arrivée prochaine de deux canonnières. Deux avisos qu’on vient de remettre en service vous parviendront avec des équipages réduits, vous les ferez compléter sur place.
- Mais…
- Je sais, coupa la silhouette noire d’une voix détendue et assez basse, soudain secrètement fatiguée. Ce ne sont pas là apparemment vos attributions. Mais les circonstances commandent. Le capitaine Marino n’a pas pour le moment de successeur désigné. D’ailleurs vous disposez de l’aide sur place d’officiers expérimentés.
- Je ferai de mon mieux, si j’ai pu mériter la confiance de la Seigneurie.
- Vous n’avez pas « notre » confiance, reprit la voix, où jouait cette fois une note d’ironie meurtrière. Vous ne la méritez et ne l’avez jamais eue. Vous avez notre … aveu. C’est tout ce que peut faire un Etat jeté dans des circonstances troubles, et remises au hasard.
- … Je vais vous confier un secret de gouvernement, un secret dont il n’est pas bon de s’ouvrir trop à des exécutants, reprit-il en relevant la tête et en souriant dans le vague – un secret de faiblesse. On maintient toujours d’abord sur place lorsqu’il survient un incident imprévu qui prend mauvaise tournure, l’homme par qui toutes choses ont commencé. Cela vous paraît-il étrange ?"

Bien entendu le dialogue continue sur le même ton entre l’homme incarnant le pouvoir absolu et le jeune exécutant fougueux, conscient du rôle qu’il e joué.
Il est possible de multiplier les exemples de maîtrise du style de Gracq, mais cela deviendrait vite fastidieux, la démonstration est claire.
Dans des articles à venir, je reviendrai sur d'autres points clés :
- la construction du roman et l’enchaînement des situations (2/)
- une approche des personnages (3/).
- les thèmes traités (4), qui font de ce livre une oeuvre universelle et intemporelle, comme les grands textes de la littérature.
Pour terminer je proposerai quelques pistes concernant l'impact de ce roman sur plusieurs générations de lecteurs.


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