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vendredi 21 août 2009

33 JOURS, DE LEON WERTH



Je ne crois pas avoir déjà lu un livre traitant de l’exode de 1940.
J’ai beaucoup entendu parler de cette période dans ma vie, notamment par ma sœur et ma mère, qui l’ont vécue ensemble, mais c’est tout.
J’ai peut-être en tête quelques images de film, mais sans plus.

Quelle est l’histoire de ce livre ?

Il suffit de se référer à la note de l’éditeur figurant à la première page du livre :
Le manuscrit de 33 jours, demeuré inédit jusqu’à ce jour, a une curieuse histoire. En 1940, Saint-Exupéry se rend à Saint-Amour (Jura) où son grand ami Léon Werth (le futur dédicataire du Petit Prince) s’est réfugié.
Là, on lui confie ce récit de l’exode qu’il emportera aux Etats-Unis et qu’il proposera à l’éditeur Brentano’s. Un contrat est signé et un valoir versé.
Pourtant et pour des raisons non élucidées, Brentano’s ne publiera jamais l’ouvrage. De son côté, Saint-Exupéry croyant en la parution prochaine de « 33 jours », en parle ainsi dans son roman « Pilote de Guerre » (1942) :
« Un de mes amis, Léon Werth, a entendu sur une route un mot immense, qu’il racontera dans un grand livre. »


Mes impressions de lecture

Difficile de parler de ce livre, car il est fait d’une description minutieuse de la réalité vécue par Léon Werth au cours des 33 jours passés, non pas à fuir les Allemands, mais à se rendre de Paris à Saint-Amour, alors que l’armée allemande envahissait la partie nord de la France.

Au départ, une certitude, une évidence qui incitait au calme : « Ma certitude et ma sécurité sont au fond de moi-même dans une région que n’atteignent ni le calcul stratégique ni la raison. « Paris, c’est Paris, et il n’est pas possible que les Allemands y entrent. »
Puis le départ, décidé à la hâte sur les conseils d'un ami. Les premiers kilomètres, la naissance d’une caravane qui grossit chaque jour et au sein de laquelle Werth et sa femme vivent maintes situations anecdotiques. Mais n’est-ce pas dans le fait quotidien que les gens se révèlent, notamment dans un contexte inhabituel où la cohésion sociale disparaît peu à peu et où il faut choisir son camp ?
C’est cette réalité qui fait l’essence du livre. On parle d’embouteillages, de charrette de foin, de fantassins exténués, de la cinquième colonne, de pain, d’eau, de lait, d’essence et puis on s’enfonce dans un autre monde.
Que faire devant des soldats allemands souriants ?
Que faire devant des femmes qui les accueillent à bras ouverts dans leur domaine ?
La vie prend soudain une autre dimension. Plus on se noie dans le quotidien, dans la satisfaction des besoins essentiels et plus le comportement des uns et des autres est lourd de conséquences. On observe, on, écoute, on, dénonce, on méprise, on juge…
Werth est déconcerté par ce qu’il voit, parce qu’il vit, parce qu’il ressent :
« Témoins d’un incroyable désordre nous n’en mesurons pas les effets.. Cette fuite, ce mélange d’armée et de civils, citadins et paysans, nous apparaissait comme une maladie aigüe, comme un orage. Un absurde espoir naissait d’une non moins absurde logique, presque instinctive, d’une bizarre négation de l’évidence. Au terme de cette déroute, il n’était pas possible que rien ne fut prévu. Cette déroute même était la preuve que le commandement avait ailleurs pris des mesures. Cette négligence ici était la preuve de sa vigilance ailleurs. Et qui sait si les Allemands, qui gagnaient sur nous de la vitesse, qui étaient sur nos talons, n’étaient pas attirés dans un piège ? Peut-être nous feraient-ils prisonniers ? Mais nous étions convaincus que nous serions pris, mais non pas la France. » Ces quelques mots en disent long sur l’état d’esprit dominant dans la caravane et autour.
J’essaie d’imaginer en effet le sentiment qu’on peut avoir dans des circonstances catastrophiques où aucune organisation n’existe plus, où personne ne dirige, où personne ne donne un sens aux actes. Chacun reste livré à soi-même cherchant à satisfaire ses besoins premiers et ceux de sa famille, par tous les moyens si nécessaires. C’est le retour au néant, à la loi du plus fort ou du plus malin. C’est cela qu’essaie de nous transmettre Werth.
Alors le hasard génère des rencontres, souvent nécessaires, parfois malheureuses et dangereuses.
Souvent certaines personnes rencontrées ont plusieurs facettes comme celle que Werth appelle la Soutreux, un peu collaboratrice, un peu patriote, mais les deux à la fois.
En fait chacun se cherche, cherche sa propre vérité.
Werth dans un passage du livre décrit un fait anodin, mais qui en dit long sur les questions que chacun de pose et que chacun doit se poser. Aufresne est hébergé dans la ferme de Madame Soutreux au même titre que les Werth. Un soldat allemand débarque dans la cour de la ferme, titubant de fatigue et il tend deux bidons vides :
« Je ne sais pas encore le sens qu’il donnait à ce geste. Demandait-il où était le puits ? Ou, seigneur de la guerre, nous ordonnait-il de lui apporter de l’eau, de les remplir nous-mêmes ? Aufresne prit les bidons, alla au puits, les remplit, les rapporta au soldat. Son visage était contracté, congestionné. Mais ce visage n’est pas de ceux où on lit facilement. En cet instant, ni plus tard, nous n’avons échangé la-dessus aucun mot. Je pense qu’il se disait à lui-même : « J’obéis à la loi du vainqueur… je cède à la contrainte… « Je me dis en moi-même : « Je me serais plutôt fait tuer que d’aller chercher de l’eau à ce soldat ». Je suis sincère et je mens. Si le soldat avait braqué sur moi son arme, je serais allé au puits et j’aurais rapporté les bidons. La vérité est que dans cette minute et pas une autre, ce soldat et non un autre, si je lui avais du doigt désigné le puits, y serait allé sans discussion remplir les bidons. Mais tout eût été différent si le soldat eût été un voyou ivre ou si le commandement avait décidé d’inspirer la terreur. »
Quelle lucidité ! En introduisant le relatif dans le réel, la nuance dans la généralité, Werth répond à des questions que je me pose depuis des années.
Il continue : « Débat puéril … dira-t-on. Le cas est mince, mais le débat est essentiel. La mesure de la dignité n’est pas arithmétique. Plus l’événement est petit, mieux on saisit les nuances de la liberté et de la dignité. » Monsieur Werth vous avez touché là effectivement un point essentiel. Il y a le détail quotidien en période de guerre, il y a aussi le détail quotidien, le petit événement, à ras des pâquerettes, en période de paix, aujourd’hui, dans notre vie de chaque jour.

Autre fait apparemment sans importance, mais lourd de sens, narré par Werth.
« Lorsque nous étions assis sur l’herbe, à quelques kilomètres des Douciers, avec les Aufresne, un soldat allemand nous avait tendu une boîte de singe. C’était la première fois. Et nous avions faim et nous n’avions rien d’autre à manger. Si j’avais été seul, peut-être alors aurais-je refusé ce présent du vainqueur.
Je dis peut-être. En ces sortes de choses il ne faut point engager légèrement la parole. Il ne faut point juger par catégories et traduire l’honneur en droit romain. Tout est selon la circonstance, tout dépend de rien, d’un regard. Ce jour là, je n’eus point à décider moi-même. Ce n’est pas moi qui pris la boîte de singe des mains du soldat. Mais j’en ai mangé comme les autres. »

Dernière citation :
« J’ai presque l’air de plaisanter et je conte de l’infinitésimal. Je le sais. Mais de ces menus incidents, on ne savait jamais quel serait le terme. Et qu’on veuille bien songer qu’à chacun de ces contacts avec l’Allemand vainqueur, quelque chose, si peu que ce soit de notre dignité est en cause. Je plains ceux qui ne l’ont pas senti. Et s’il est quelque théoricien en qui la présence de l’Allemand ne réveilla point un sens national, je lui réponds que je n’aime pas le prisonnier qui flatte son geôlier. »
A mon humble avis, ces quelques extraits expriment tout l’intérêt du livre et du récit que fait Werth de cette période. Ni théoricien, ni partisan, il s’attache au fait, au réel, au quotidien. Et c’est bien ce réel, ce quotidien qui nous révèle à nous-même et qui nous révèle les autres.
Dans des moments comme ceux de l’exode, l’histoire agit comme une loupe grossissante.
Werth parle de vérité et de dignité et de rien d'autre.

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