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dimanche 1 novembre 2009

JEAN PHILIPPE TOUSSAINT : LA VERITE SUR MARIE. MES IMPRESSIONS A LA VEILLE DU GONCOURT
























Toussaint c'est d'abord un style. C'est aussi une aisance d'écriture, apparente, qui facilite la lecture. Lire du Toussaint est un vrai plaisir, une jubilation. Roman d'atmosphère. Que ce soit dans l'appartement parisien un soir d'orage, sur le tarmac de l'aéroport de Narita à la poursuite de Zahir le fougueux pur-sang effrayé, ou sur les chemins de terre d'une garrigue attaquée par des flammes terrifiantes attisées par un vent violent, Toussaint nous place au coeur de l'action. Nous vivons pleinement les situations dramatiques qui se succèdent sans qu'à aucun moment notre regard échappe à la lecture du fait d'un artifice de style ou d'une maladresse dans l'expression. Le style de cet homme est totalement captivant, mais il est aussi translucide, il s'efface devant la situation, il "est" la situation elle-même. Aucun détail n'échappe au regard du narrateur, tout est juste, tout est dit. Aucune distanciation n'est possible, il n'y a pas d'espace entre l'oeil du lecteur et le papier révélateur. Bref nous sommes "scotchés" par l'écriture de Toussaint. Le rythme des mots et des phrases apporte la tension juste, celle qui convient à la situation décrite. Les atmosphères de canicule parisienne un soir d'orage, de bourasque violente, la nuit, au décollage d'un avion cargo ou encore de nuages de fumée noire, opaque, envahissant les coteaux parfumés de l'île d'Elbe une nuit d'été, sont décrites avec une vérité puissante générant une communion intense entre le lecteur et les personnages pris dans la tourmente.
Mais, car il y a un mais, je trouve que ce roman est comme le style de l'auteur : translucide. Les personnages sont esquissés, dessinés comme dans un rêve, ils n'ont pas d'épaisseur, pas de chair, pas d'histoire personnelle. La relation entre Marie et l'auteur qui est le thème central du livre est fugitive, impalpable, malgré la forte sensualité qui émane de Marie. D'elle on ne sait pas grand'chose, si ce n'est qu'elle est nue, qu'elle aime vivre nue et qu'elle aime l'amour.
Est-elle seulement réelle ? N'est-elle pas une créature fantasmatique, tout au moins jusqu'à l'épilogue ?
La clé du roman se trouve peut-être dans ce passage (malheureusement un peu long pour un blog ! Mais qu'importe !)
" La connaissance très imparfaite que j'avais du déroulement de la nuit de la mort de J.C., les nombreuses zones d'ombre qui demeuraient dans ma connaissance des événements survenus cette-nuit là, ne constituaient pour moi nullement un handicap. Au contraire, ils m'obligeaient à un plus grand effort d'imagination pour recréer mentalement les événements, alors que si je les avais vécus, je m'en serais simplement souvenu. Je n'avais pas été présent cette nuit-là, mais j'avais accompagné Marie en pensée avec la même intensité émotionnelle que si j'avais été là, comme dans une représentation qui serait advenue sans moi, non pas de laquelle j'aurais été absent, mais à laquelle seuls mes sens auraient participé, comme dans les rêves, où chaque figure n'est qu'une émanation de soi-même, recrée à travers le prisme de notre subjectivité, irradiée de notre sensibilité, de notre intelligence et de nos fantasmes. Même si je ne dormais pas, c'était le mystère irréductible du rêve qui était en train d'agir et de jouer en moi, qui permet à la conscience de construire des images extraordinairement élaborées qui s'agencent dans une succession de séquences apparemment disposées au hasard, avec des ellipses vertigineuses, des lieux qui s'évanouissent et plusieurs personnages de notre vie qui fusionnent, se superposent et se transforment, et qui, malgré cette incohérence radicale, ravivent en nous, avec une intensité brûlante des souvenirs, des désirs et des craintes, pour susciter, comme rarement dans la vie même, la terreur et l'amour".
Il n'y a rien à ajouter tout l'art de Toussaint est ici parfaitement résumé !

Toutefois la transparence des personnages, leur caractère éthéré, le déséquilibre trop accentué entre situations tragiques et psychologie des êtres font que je reste un peu sur ma faim. Je me dis que Toussaint pourrait écrire des romans de mille pages tout aussi magnifiques, car son style peut générer toutes sortes de situations romanesques, mais qui manqueraient toujours de ces deux ingrédients essentiels qui font la grande littérature :  la complexité psychologique des personnages et la profondeur des thèmes abordés .
A cet égard "La vérité sur Marie" ne souffre pas la comparaison avec le livre de Marie N'Diaye. Et personnellement si j'avais à me prononcer, ma voix irait à cette dernière. Mais que Toussaint se rassure, personne ne me demande mon avis.

1 commentaire:

  1. Toussaint est effectivement plus dans l'impression, la suggestion que dans la description. Il laisse au lecteur une part d'imaginaire. J'avoue être assez sensible à cette liberté. C'est un peu comme dans le cinéma de David Lynch où il y a une invitation à poursuivre le récit d'une manière personnelle.

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