
"La matière première sur laquelle le pasteur et ses fidèles exerceront leur pouvoir maléfique"
Il n'y a pas de doute, pour moi, ce film est un pur chef d'oeuvre.Il y a plusieurs niveaux de lecture de cette oeuvre.
Le premier concerne l'histoire de ce village, telle qu'elle se déroule. Nous sommes en Allemagne dans un village de plaine, la vie s'écoule apparemment tranquille au gré des saisons. Nous sommes au début du 20ème siècle.
Derrière ces apparences, que nous montre Michael Haneke ?
Une société implacable engoncée dans une morale religieuse pudibonde faite de prières, de discours, de culpabilisation, de punitions, de sévices et de crimes.
Chaque personnage, qu'il soit enfant, femme ou adulte subit des frustrations et en fait subir aux autres. Au sommet de cette micro6société : le baron et le pasteur. Les deux lieux de pouvoir sont le chateau et le temple. L'un et l'autre sont alliés. Au milieu, au centre devrais-je dire : l'intellectuel, l'instituteur. Il est le seul à chercher la vérité sur ce qui se passe dans le village et le seul à la révéler.
Tous les autres la connaissent cette vérité, bien sûr, mais ils se taisent comme se taisent les enfants, comme se taisent les femmes, comme se taisent les journaliers, comme se tait la baronne devant ceux qui les oppriment...
Lorsque la vérité est évidente, le pasteur la masque derrière son pouvoir, derrière un chantage abject. Ce monde paysan du début du 20ème ne fabrique que des frustrés dans un monde en déliquescence qui vacille sous le poids des valeurs qui se lézardent. Mais le risque est encore trop grand pour contester. Ceux qui se révoltent n'engendrent que le malheur, ainsi le jeune homme qui décapite les choux avec une faux, alors qu'au plus profond de lui-même c'est le baron qu'il aurait voulu décapiter.
Le second niveau de lecture à mon sens est celui des rapports entre adultes et enfants. L'enjeu est rien moins que l'éducation.
Cette éducation quelle est-elle ?
Elle est d'abord religieuse, même si l'école publique existe. A cet égard le personnage le plus terrifiant est celui du pasteur. A chaque instant de la vie familiale, pour des faits anodins, il cultive la culpabilité de ses enfants, il les punit en les frappant avec des verges, mais surtout il chatie devant les autres. La punition a valeur d'exemple. Devant les autres elle se transforme en humiliation totalement insupportable, jusqu'à l'évanouissement. Et puis la pire des choses, c'est ce chantage affectif permanent du style "tu m'as déçu, mais je t'aime encore", "est-ce que tu avoues ta faute, est-ce que tu approuves ta punition ?" Alors peut-être tu pourras te racheter et je te ferai à nouveau confiance.
L'homme ne croit pas que chaque jour il creuse plus profond le fossé qui le sépare de ses enfants. Croit-il bien faire ? Non, assurément non. Mais s'il ne met pas en oeuvre les éléments du système sur lequel sa vie est fondée : tout s'écroule, sa vie n'a plus de sens. Et lorsque tout s'effondre effectivement, il choisit le mensonge. Il est alors dans la contradiction existentielle la plus totale.
Entre son plus jeune fils, qui incarne l'innocence et qui lui offre son oiseau pour qu'il soit moins triste, et sa fille qui a été totalement élevée dans la religion et qui se révolte à la suite d'une humiliation publique en tuant l'oiseau de son père de la manière la plus cruelle qui soit, en lui plantant dans le corps une paire de ciseau en forme de croix, il y a le trop plein d'une éducation fondée sur la frustration, le mensonge, la violence et la culpabilisation permanente. Tu es né pêcheur et, moi pasteur, je vais te dire comment racheter tes fautes.
Ces situations, cette culpabilisation, ces châtiments je les ai connus en partie à une époque beaucoup plus tardive, dans les dix ans qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale, dans une société bourgeoise provinciale en pleine reconstruction mais qui perpétuait les valeurs séculaires de la religion chrétienne. C'est pourquoi ce film m'a tellement touché, pourquoi j'ai l'impression de l'avoir bien compris.
Grâce à ce film, j'ai mesuré également le sort qui était réservé aux femmes à cette époque et dans ce contexte.
Qu'elles soient baronne, sage-femme, nurse ou fermière, toutes elles sont humiliées par les hommes.
Ce sont les valeurs mâles qui dominent toute la société, les valeurs féminines étant étouffées systématiquement (Marcuse viendra beaucoup plus tard !) Juridiquement la femme était mineure, elle n'avait aucune autonomie, elle ne choisissait pas son futur époux, elle ne votait pas, elle n'avait pas le droit de disposer de son argent, elle participait à la vie religieuse, mais sans aucun pouvoir. Lorsque j'étais enfant je n'avais pas vraiment réalisé tout cela. Quand je suis né, les femmes venaient juste d'avoir le droit de vote en France, le père était le chef de la famille et la femme ne pouvait disposer d'un carnet de chèques sans l'accord de son mari.
Je ne sais comment le film sera reçu par les jeunes générations. Les premiers échos que j'en ai montrent qu'heureusement, elles se sentent moins concernées. Le monde a changé. Les aliénations d'aujourd'hui ne sont plus celles d'hier ou d'avant-hier.
Pour conclure, je suis intimement convaincu que ce film explique pourquoi notre génération, celle du baby-boom, qui n'a pas vécu les guerres, comme les précédentes, a généré de toutes pièces la révolte de 1968.
1968, ce fut en quelque sorte une guerre civilisée, une révolte contre l'ancien monde (rappelez-vous : "il est interdit d'interdire"), une étincelle iconoclaste dans une société figée par le gaullisme et les vainqueurs de 1945, par la statue du commandeur avec ses institutions, ses valeurs, ses croyances, ses pratiques empruntées au 19ème siècle, faute d'imagination.
Cet ancien monde décrit dans le film, qui n'a fait que générer les pires guerres qui aient jamais existé, se traduisant par des millions de morts. Pour les fils de l'empire, cajolés par les nouveaux marchands de canons, mieux valait la guerre que la frustration à vie ! Le nazisme a donné l'occasion à des hommes totalement médiocres, frustrés de la première heure, incultes et avides, de prendre le pouvoir dans une société se construisant pas à pas sur le mal absolu. Mal enfanté par la culpabilisation, par le mensonge, par la négation permanente des désirs et par la violence quotidienne des générations précédentes.
Lorsqu'on a eu l'éducation qu'ont reçue les enfants de ce village, il n'y a qu'un pas pour sombrer dans l'esprit de revanche alimenté par le désespoir et la faim, dans la brutalité institutionnalisée et en définitive dans la négation et le meurtre de tout ce qui n'est pas soi.
Attention à la façon dont une société traite ses enfants car demain ce seront eux qui gouverneront le monde. Et notre société actuelle que propose t-elle à sa jeunesse ?
Merci Monsieur Aneke.
La lecture de ton commentaire m'incite à aller voir ce film. Je suis certain - trop certain - qu'il me touchera.
RépondreSupprimerJuste un commentaire : je ne suis pas certain que les nazis - je veux parler de ceux qui ont pris le pouvoir - aient été incultes ; il y en avait même qui étaient extrêmement raffinés. J'ai longtemps pensé que la culture suffisait pour éviter à l'Homme des attitudes inhumaines. Il n'en est rien. Elle ne suffit même pas. Il y a quelques chose de désespérant dans tout ça. J'écoutais hier soir un bout d'émission où un écrivain-poète était invité. Ce qu'il considérait comme le mal absolu était "le manque d'attention". Ca rejoint le "le diable est dans le détail", transformé par Mies van der Rohe en "Dieu est dans le détail".
Tu vois qu'un blog est une chose formidable : on réfléchit à des choses que l'on aurait ignoré probablement sans lui.
Je suis d'accord avec toi. Certains des chefs nazis n'étaient pas incultes, après tout Goebbels avait un doctorat, Himmler était ingénieur etc. Le livre "Les Bienveillantes" est assez clair sur ce point. Mais je parle ici plutôt de la masse des sans-grades à laquelle auraient pu appartenir les habitants de ce village. Ceux-là ont certainement senti dans le nazisme une opportunité pour accéder à un embryon de pouvoir, maigre compensation des frustrations passées. Je n'oublie PAS cette phrase extraite des Damnés de Visconti et prononcée par Aschenbach :"Tu possèdes une chose extraordinaire qui est cette haine nouvelle que tu as en toi, mais c'est un luxe. Si tu veux l'utiliser pour une vengeance personnelle, nous savons comment industrialiser ta haine, viens avec nous et tu seras des nôtres, tu feras partie de nous, tu deviendras nazi." C'est de cela que je veux parler. Les ingrédients de la machine infernale. Des frustrations qui se transforment en haine, des institutions qui s'écroulent, un contexte économique catastrophique et un nouveau système qui se met en place, binaire et récupérateur, qui sait grâce à la propagande et à la terreur comment manoeuvrer le troupeau, comment le conduire jusqu'au précipice. Haneke écrit dans son film la préhistoire de cette période, ce faisant il nous alerte et c'est pourquoi ce n'est pas un film tourné vers le passé, mais bien vers l'avenir.
RépondreSupprimerJe souscris et c'est parfaitement dit. Oui, pur chef d'oeuvre où l'esthétique sert tellement le propos... le blanc, le pur pour illustrer le mal absolu, celui qui parvient à faire d'enfants désespérés les tortionnaires d'autres enfants. Où, de façon plus générale, "comment ceux qui sont humiliés, parce qu'incapables de lutter contre leurs tortionnaires, par ignorance ou par lâcheté, ne trouvent d'issue à leur mal qu'en torturant à leur tour". Fable humaine, trop humaine? Le "mystère de la naissance du mal" est de toute évidence un thème récurrent de la littérature et du cinéma d'aujourd'hui : qu'est-ce qui nous taraude de cette façon en ce début de 2° millénaire? Anne
RépondreSupprimerC'est vrai que ce ruban blanc est symbolique. Il est méthodiquement découpé par la femme du pasteur et posé sur les enfants "coupables" par les adultes détenteurs de la foi et du pouvoir. Curieusement ce ruban blanc est ambigü il identifie ceux qui ont fauté et en même temps le blanc est signe d'innocence et de virginité. Il est à l'image de la religion qui désigne les pêcheurs et qui organise leur rédemption. La culpabilité originelle de la religion scelle la perte de confiance progressive entre les générations.
RépondreSupprimerMerci de votre commentaire sur mon blog ex-libris.over-blog.com. Le Ruban blanc est un film rare de la qualité de ceux de Dreyer ou du Bergman des débuts. Dans mon entourage, beaucoup ne sont cependant pas prêts à voir un tel film, qui remet en cause leurs certitudes et une certaine vision de l'enfance très dérangeante.
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