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samedi 12 décembre 2009

"FAIRE L'AMOUR" DE TOUSSAINT ET "LOST IN TRANSLATION" DE SOFIA COPPOLA


CONTRASTES ET LUMIERE
Venant de terminer la lecture du beau livre de Jean-Philippe TOUSSAINT " Faire l'amour", je ne peux m'empêcher de penser au film de Sofia COPPOLA "Lost in Translation".
Aussitôt je me précipite sur mon lecteur de DVD pour le revoir.
Le point commun entre ces deux oeuvres, c'est le décor : Tokyo, la mégalopole futuriste, peuplée d'habitants aux habitudes bizarres qui se faufilent entre béton, néons et boutiques technologiques, mais aussi Kyoto, la ville au passé mystérieux et inaccessible.
Dans le livre, il s'agit d'une rupture entre Marie et son amant, mais d'une rupture qui est disséquée et difficile à vivre. Chaque personnage est en chute libre, il ne peut s'accrocher à aucune branche. Chacun vit mal cette descente vertigineuse dans un monde où tout est étrange, où tout est étranger. Comme d'habitude chez Toussaint, la nuit et les éléments déchaînés sont omniprésents, ils alimentent le roman.
Dans le film, on assiste à une rencontre entre deux êtres décalés, un peu paumés : Bob, un homme mur, acteur, qui a eu dans le passé son heure de gloire et Charlotte, une jeune femme, mariée mais délaissée, intello et à la recherche de quelqu'un qui l'écoute.
Ces deux moments de vie se situent dans un environnement quasiment identique : un grand hôtel sans âme avec une piscine intérieure immense et des chambres dans lesquelles on se sent prisonnier insomniaque, un bar avec une chanteuse "world song" et au delà, Tokyo, la ville, le Japon, les Japonais, inaccessibles, aussi étrangers que des martiens et aussi les lieux historiques de l'ancienne capitale de l'empire Kyoto. Les personnages sont là pour "affaires" (un business stéréotypé, sans saveur, avec des japonais robotisés) et ils vivent tous les quatre, deux à deux, une relation sentimentale qui fait déborder leur vie intérieure sur le monde inconnu qui les entoure.
Dans le livre, comme dans le film, (ils datent de la même époque), je m'interroge sur le rapport entre une relation qui se noue ou qui se délie entre ces deux couples et l'environnement immédiat neutre et indifférent d'une chambre d'hôtel, le décor lointain qui défile à la fenêtre dun Shinkansen, l'atmosphère absurde des karaoké et des boutiques de jeux vidéo, sur lesquels nos personnages n'ont aucune prise. C'est le contraste entre une relation intime, intense, et un monde étranger, tel qu'il est, tel qu'il tourne, comme une machine aveugle qui accentue la mise en relief, qui donne toute leur puissance à ces oeuvres. 
Evidemment, si l'on approfondit l'analyse on observe que dans le livre, Marie et son amant s'aiment, cela ne fait aucun doute, mais qu'ils ne se supportent plus au quotidien, ils ont perdu l'un pour l'autre leur part de mystère, cet imprévisibilité du caractère qui fait le charme de la rencontre entre les deux personnages de Lost in Translation. Eux, Bob et Charlotte, se découvrent, ils vivent ensemble ce moment hors du temps de la rencontre entre deux êtres qui sont là au même instant, dans le même lieu, par hasard. Mais ils savent saisir l'occasion, ils promènent l'un l'autre leur regard sur le monde qui les entoure. A un moment ce regard s'arrête sur l'autre et ce regard devient désir.
Dans ce monde du soleil levant, l'incompréhensible d'une culture à la fois étrange et étrangère et beaucoup plus près, l'être isolé, paumé, en quête de chaleur, d'émotion, de découverte. Ainsi Bob qui souhaitait quitter Tokyo le plus vite possible pour rentrer aux Etats-Unis, en vient-il à repousser son départ pour prolonger cet instant mystérieux avec cette jeune femme qui pourrait être sa fille. Quant à elle, mariée trop jeune à un photographe insipide qui la délaisse, elle en arrive à souhaiter que son mari ne rentre pas, ne rentre jamais. Elle commence à s'imaginer les autres vies qu'elle aurait pu avoir, avec d'autres hommes, et peut-être avec Bob.
Chez Toussaint, les deux personnages vivent les instants terribles où l'instinct pousse les corps l'un vers l'autre et où la raison commande la séparation. La force d'attraction des corps se débat dans les nuages d'une indifférence naissante. Mais l'histoire n'est pas finie. L'auteur reviendra sur cette rupture en train de se faire, en train de se vivre. Il n'en a pas fait le tour. Car ce n'est pas une rupture banale. L'intensité de la relation est ici mille fois plus forte que chez Coppola. Chez cette dernière, ce ne sera qu'une brève découverte. Bob est un vieux marin qui découvre une île merveilleuse, qui débarque, qui jouit de cette beauté, mais qui bientôt reprend son bateau en direction de son port d'attache. De cette île, il ne gardera qu'un souvenir enchanté, mais il ne saura plus la retrouver. Le souvenir de cette île l'aidera à vivre jusqu'à la fin de sa vie. Dans son for intérieur, il saura que cette île n'avait aucune réalité. Il y a été appelé par le chant des sirènes, mais elle ne fait pas partie de sa vie.
Chez Toussaint, entre Marie et son homme cela a été une vraie histoire d'amour, ça l'est encore un peu. Mais l'un comme l'autre ne veulent pas de la médiocrité d'une vie passée l'un à côté de l'autre. La rupture est programmée... pour préserver le passé.
Finalement, Tokyo symbolise pour ces deux couples un continent inconnu, en dehors du temps, qui facilite la mise à nu de la relation entre un homme et une femme. Dans ce type de relation il n'y a pas de traduction.
Du contraste entre le premier plan et l'arrière-plan jaillit la lumière, la lumière étrange du soleil levant.

(Voir dans mon autre blog livreapart le compte rendu de lecture de "Faire l'amour")

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