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samedi 13 mars 2010

SHUTTER ISLAND DE MARTIN SCORSESE D'APRES LE ROMAN DE DENNIS LEHANE


S'il y a bien une chose que je regrette c'est de ne pas avoir lu le roman de Dennis Lehane avant d'avoir vu le film de Scorsese. La démarche contraire est souvent décevante, car notre imaginaire ne pleut plus fonctionner pleinement.
Lehane avait auparavant écrit "Mystic River" adapté au cinéma par Clint Eastwood. J'avais beaucoup aimé ce film, mais je n'avais pas non plus lu le livre.

Difficile de parler de " Shutter Island" sans dévoiler une partie de l'intrigue. Or ce qui fait la force principale du film, c'est précisément l'intrigue qui ménage le suspense pendant toute la durée du film, jusqu'au rebondissement final.
La réalisation de Scorsese est très efficace, elle génère l'angoisse à tout instant. Deux "marshal" des Etats-Unis sont chargés d'effectuer une enquête sur Shutter Island, une île à proximité de Boston sur laquelle se trouve un hôpital-prison.
Dès que les deux policiers arrivent sur l'île en ferry, la musique ou plutôt l'accompagnement sonore, d'une simplicité macabre, vous prend aux tripes. La tempête menace, une multitude d'hommes en uniforme, armés jusqu'aux dents avec des mines patibulaires, constituent le Comité d'accueil. D'emblée le spectateur devine qu'on ne revient jamais de cette prison réservée aux "fous criminels dangereux".
Lorsque les deux policiers fédéraux pénètrent dans l'enceinte de l'hôpital, la caméra suit le regard effaré du personnage incarné par Leonardo Di Caprio et dès cet instant on comprend l'angoisse qui le tenaille et qui ne le quittera plus. Ce passage est extraordinaire. Ensuite l'enquête commence, mais les policiers découvrent qu'ils n'ont aucun pouvoir sur l'île autre que celui que l'administration veut bien leur reconnaître. Peu à peu les deux hommes vont découvrir leur isolement... jusqu'à ce que... mais je n'en dirai pas plus sous peine de dévoiler l'intrigue.
Le film aurait pu s'intituler, certes d'une manière plus banale "Où est la vérité?" ou encore "Qui détient la vérité ?" Et au fur et à mesure que se déroule le film, la question devient de plus en plus pressante et elle se transforme en "Qui suis-je réellement ?".
Parallèlement, la relation systématique qui est faite aux "camps de la mort" et à d'autres faits passés "plus personnels" est là pour nous convaincre qu'il y a des lieux, des moments où plus aucune valeur morale n'existe. C'est la loi du plus fort qui s'impose jusqu'à l'anéantissement le plus abject de toutes les victimes. Plus précisément, la question qui est posée par le film est : est-ce que la loi fédérale s'applique partout aux Etats-Unis, ou encore est-ce que la loi morale a un caractère universel ?
Les personnages du film répondent à ces questions, chacun à leur manière, selon leur propre logique.
Le film aurait pu s'appeler aussi, en définitive : "A chacun sa vérité". Mais comment vivre ensemble dans un monde où chacun est convaincu qu'il a raison ? On en revient à la loi du plus fort. Et devant la société et ceux qui l'incarnent à un moment donné, dans un lieu donné, l'individu isolé n'est rien, il devient un objet, un numéro. C'est le côté terrifiant de l'individualisme poussé à l'extrême qui apparaît alors. Chacun pour soi. Ceux que l'on croyait être ses amis, ne le sont pas, ceux qui ont des intérêts communs avec vous vous rejettent parce que vous présentez un facteur de risque important pour eux, ceux que vous aimiez et que vous aimiez vous ont trahi. Il ne reste alors pour vivre qu'un espace minimum situé entre ses souvenirs, atroces pour la plupart, générateurs de psychoses violentes d'une part, et des neuroleptiques ou des manipulations médicales qui auront pour effet d'annihiler tout ce qui fait votre personnalité, votre histoire, votre individualité d'autre part.
On peut aller encore beaucoup plus loin dans l'investigation et dans la discussion et poser les termes du débat entre contrat social d'une part et individualisme total de l'autre. Mais on va bien au-delà du film et on sort du sujet qu'on s'est fixé.
Mais il n'y a pas de doute le problème de fond se pose en ces termes.
En réalité, il y a plusieurs interprétations possibles des différentes situations qui s'enchaînent, chaque personnage joue un rôle que l'on peut interpréter de plusieurs manières et c'est ce qui fait toute la subtilité du scenario. On peut aussi greffer sur "Shutter Island" sa propre vision de la société et détecter d'autres paramètres sociaux cette fois-ci.
Je recommande vivement "Shutter Island". Un film à voir au moins deux fois : une première fois en découvrant l'intrigue et une seconde fois en connaissant la solution du puzzle et prenant parti. C'est un film-énigme, une forme de jeu de rôle où le spectateur ne peut pas ne pas avoir un rôle actif. Le spectateur qui ne fait pas un effort d'analyse et de reconstruction aura le nez sur les images et ne comprendra pas grand-chose !


Ben Kingsley, Leonardo Di Caprio et Mark Ruffalo

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