A ce jour je n'avais jamais lu la
prose de Toni Morrison. Je viens de terminer "Home", roman dont on
dit le plus grand bien dans la presse littéraire.
Pour moi, et sans jeu de mot, ce
roman est en noir et blanc. Il décrit un monde qui peut être perçu et interprété
de deux manières selon que l'on est ou non du bon côté. Les personnages de
Morrison sont du mauvais côté, Frank, Cee, Lily... C'est-à-dire du côté des
descendants des esclaves. Encore eux-mêmes esclaves. C'est-à-dire sans liberté
réelle, constamment en danger, risquant la mort à chaque coin de rue. Cela
simplement parce qu'ils ont la peau noire. Nous sommes dans les années 50.
Les uns comme Frank ont acquis la
conscience des risques qu'ils courent, ils se méfient, même si parfois ils se
révoltent, les autres comme Cee, sa jeune sœur, sont à la merci des blancs.
A noter que Morrison suggère plus
qu'elle ne dénonce, le décalage entre le récit du narrateur et le récit de
Frank ajoute à la subtilité de l'écriture. C'est un livre sur la condition
humaine, ou plutôt sur la condition inhumaine dans le contexte des Etats-Unis
de l'après-guerre, pays démocratique et bien pensant. Livre sur la violence,
livre sur l'injustice, livre sur le désespoir surtout. La phrase qui m'a
peut-être le plus marquée (en dehors de celles qui décrivent des scènes de
violence extrême) est celle-ci : "
Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de
bataille. Au moins sur le champ de bataille, il y a un but de l'excitation, de
l'audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre.
La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème
c'est qu'on ne peut pas savoir à l'avance.
A Lotus, vous saviez bel et bien à l'avance puisqu'il n'y avait pas
d'avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n'y avait pas
d'autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de
quelqu'un d'autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu'on y
survive." p.89
Les cartes sont données dès la
naissance à Lotus, Géorgie. Dans la société fermée du désespoir rien n'est
possible si ce n'est l'instant présent et la seule issue est la mort à la fin
du tunnel.
Le moteur du roman est cette
lettre que reçoit Frank sur son lit d'hôpital : "Venez vite, elle mourra si vous tardez." Rien d'autre n'est
dit que cette phrase. Au lecteur d'imaginer
ou d'avoir la patience de tourner les pages du roman !
Morrison fait alors s'enchaîner
les mailles d'un récit où l'on est confronté à la violence, au racisme, mais
aussi à la solidarité et à la chaleur humaine. Sur ce dernier point le rôle
joué par les femmes est primordial.
On a tout dit sur ce roman, que
c'était un conte, un récit circulaire, un road movie, un morceau de musique
avec des riffs, des chœurs et un rythme faisant battre les cœurs. Soit,
pourquoi pas ?
Moi j'avoue avoir eu un peu de
mal à entrer dans le livre. J'ai eu l'impression de passer d'une situation à
une autre sans trop pouvoir m'arrêter, m'en imprégner. Peu de temps pour
respirer. Est dû au caractère très concentré de ce roman ?
Mais, pour moi une question reste
ouverte, peu approfondie par les multiples commentateurs : celle de la scène de
la petite fille coréenne devant laquelle se trouve le soldat Frank Money, scène
refoulée, puis réapparaissant dans sa conscience. Je me suis interrogé sur son
interprétation.
De quoi s'agit-il ? Dans le
contexte effroyable de la guerre de Corée, Frank monte la garde près d'un camp
militaire américain. Soudain, à travers les bambous il découvre une petite main
qui cherche dans les détritus laissés là quelque nourriture à emporter: " Tout ce qui n'était pas du métal, du
verre ou du papier, pour elle, ça se mangeait. Elle se fiait non pas à ses
yeux, mais à ses seuls doigts pour trouver de quoi se nourrir. Déchets de
rations de survie, restes de colis envoyés avec de bons baisers de Maman et
pleins de gâteaux au chocolat qui tombaient en miettes, de biscuits, de fruits.
Une orange désormais toute molle et noire de pourriture, se trouve juste devant
ses doigts. Elle cherche à l'attraper. Ma relève arrive, voit sa main et secoue
la tête en souriant. Au moment où il s'approche d'elle, elle se redresse et
dans ce qui apparaît comme un geste rapide, voire machinal, elle dit quelque
chose en coréen. Ca ressemble à "miam-miam".
Elle sourit, tend la main vers l'entre-jambe du soldat et le touche. Ca
le surprend. Miam-miam ? Dès que mon regard passe de sa main à son visage, que
je vois les deux dents qui manquent, le rideaux de cheveux noirs au-dessus
d'yeux affamés, il la flingue. Il ne reste que sa main parmi les ordures,
cramponnée à son trésor, une orange maculée en train de pourrir." p.
101
Plus tard dans le récit, Frank se
réappropriera cette histoire en confessant sa honte. Je n'en dirai pas plus.
Frank apparait ici comme
doublement victime. C'est d'abord un parmi tous ceux qui sont partis à la guerre
pour se transformer en chair à canon. Il en a réchappé physiquement,
contrairement à ses deux camarades. Il a droit à la médaille du combattant, son
seul bien. Mais psychologiquement les rescapés de cette guerre, comme tous les
rescapés des champs de bataille, ne sont plus des hommes, mais des bêtes à qui
on a appris à tuer ou à se faire tuer. Perte de lucidité totale, criminel par profession.
Frank n'est plus lui-même.
Dans un précédent article j'ai
cité Quignard et ses propos sur la guerre comme pulsion sexuelle et pulsion de
mort. Dans ce roman ces propos sonnent étonnamment vrais lorsque Toni Morrison
écrit à propos de Frank : "Il n'
avait au monde pas assez de Jaunes ou de Chinetoques morts pour qu'il soi
satisfait. L'odeur cuivrée du sang ne lui soulevait plus l'estomac : elle lui
ouvrait l'appétit." p. 105
Que retenir de ce livre ?
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152

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