ACTUALITE







L'INTERET D'UN BLOG CONSISTE ESSENTIELLEMENT A ECHANGER DES IDEES, DES IMPRESSIONS ENTRE L'AUTEUR DU BLOG ET LES LECTEURS.


POUR FAIRE UN COMMENTAIRE :

- CLIQUEZ SUR COMMENTAIRES
- REMPLISSEZ LA RUBRIQUE EN TAPANT VOTE COMMENTAIRE
- SIGNEZ VOTRE COMMENTAIRE SI VOUS LE SOUHAITEZ
- DANS SELECTIONNEZ LE PROFIL, CLIQUEZ SUR ANONYME
- TAPEZ LES LETTRES INDIQUEES
- CLIQUEZ SUR PUBLIER UN COMMENTAIRE ET C'EST FAIT


- LORSQUE LE COMMENTAIRE SERA ACCEPTE PAR L'AUTEUR DU BLOG, IL SERA PUBLIE



vendredi 30 novembre 2012

" HOME " DE TONI MORRISON



A ce jour je n'avais jamais lu la prose de Toni Morrison. Je viens de terminer "Home", roman dont on dit le plus grand bien dans la presse littéraire.

Pour moi, et sans jeu de mot, ce roman est en noir et blanc. Il décrit un monde qui peut être perçu et interprété de deux manières selon que l'on est ou non du bon côté. Les personnages de Morrison sont du mauvais côté, Frank, Cee, Lily... C'est-à-dire du côté des descendants des esclaves. Encore eux-mêmes esclaves. C'est-à-dire sans liberté réelle, constamment en danger, risquant la mort à chaque coin de rue. Cela simplement parce qu'ils ont la peau noire. Nous sommes dans les années 50.

Les uns comme Frank ont acquis la conscience des risques qu'ils courent, ils se méfient, même si parfois ils se révoltent, les autres comme Cee, sa jeune sœur, sont à la merci des blancs.

A noter que Morrison suggère plus qu'elle ne dénonce, le décalage entre le récit du narrateur et le récit de Frank ajoute à la subtilité de l'écriture. C'est un livre sur la condition humaine, ou plutôt sur la condition inhumaine dans le contexte des Etats-Unis de l'après-guerre, pays démocratique et bien pensant. Livre sur la violence, livre sur l'injustice, livre sur le désespoir surtout. La phrase qui m'a peut-être le plus marquée (en dehors de celles qui décrivent des scènes de violence extrême) est celle-ci : " Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n'importe quel champ de bataille. Au moins sur le champ de bataille, il y a un but de l'excitation, de l'audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre. La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème c'est qu'on ne peut pas savoir à l'avance.

A Lotus, vous saviez bel et bien à l'avance puisqu'il n'y avait pas d'avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n'y avait pas d'autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de quelqu'un d'autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu'on y survive." p.89

Les cartes sont données dès la naissance à Lotus, Géorgie. Dans la société fermée du désespoir rien n'est possible si ce n'est l'instant présent et la seule issue est la mort à la fin du tunnel.

Le moteur du roman est cette lettre que reçoit Frank sur son lit d'hôpital : "Venez vite, elle mourra si vous tardez." Rien d'autre n'est dit que cette phrase. Au lecteur d'imaginer  ou d'avoir la patience de tourner les pages du roman !

Morrison fait alors s'enchaîner les mailles d'un récit où l'on est confronté à la violence, au racisme, mais aussi à la solidarité et à la chaleur humaine. Sur ce dernier point le rôle joué par les femmes est primordial.

On a tout dit sur ce roman, que c'était un conte, un récit circulaire, un road movie, un morceau de musique avec des riffs, des chœurs et un rythme faisant battre les cœurs. Soit, pourquoi pas ?

Moi j'avoue avoir eu un peu de mal à entrer dans le livre. J'ai eu l'impression de passer d'une situation à une autre sans trop pouvoir m'arrêter, m'en imprégner. Peu de temps pour respirer. Est dû au caractère très concentré de ce roman ?

Mais, pour moi une question reste ouverte, peu approfondie par les multiples commentateurs : celle de la scène de la petite fille coréenne devant laquelle se trouve le soldat Frank Money, scène refoulée, puis réapparaissant dans sa conscience. Je me suis interrogé sur son interprétation.

De quoi s'agit-il ? Dans le contexte effroyable de la guerre de Corée, Frank monte la garde près d'un camp militaire américain. Soudain, à travers les bambous il découvre une petite main qui cherche dans les détritus laissés là quelque nourriture à emporter: " Tout ce qui n'était pas du métal, du verre ou du papier, pour elle, ça se mangeait. Elle se fiait non pas à ses yeux, mais à ses seuls doigts pour trouver de quoi se nourrir. Déchets de rations de survie, restes de colis envoyés avec de bons baisers de Maman et pleins de gâteaux au chocolat qui tombaient en miettes, de biscuits, de fruits. Une orange désormais toute molle et noire de pourriture, se trouve juste devant ses doigts. Elle cherche à l'attraper. Ma relève arrive, voit sa main et secoue la tête en souriant. Au moment où il s'approche d'elle, elle se redresse et dans ce qui apparaît comme un geste rapide, voire machinal, elle dit quelque chose en coréen. Ca ressemble à "miam-miam".

Elle sourit, tend la main vers l'entre-jambe du soldat et le touche. Ca le surprend. Miam-miam ? Dès que mon regard passe de sa main à son visage, que je vois les deux dents qui manquent, le rideaux de cheveux noirs au-dessus d'yeux affamés, il la flingue. Il ne reste que sa main parmi les ordures, cramponnée à son trésor, une orange maculée en train de pourrir." p. 101

Plus tard dans le récit, Frank se réappropriera cette histoire en confessant sa honte. Je n'en dirai pas plus.

Frank apparait ici comme doublement victime. C'est d'abord un parmi tous ceux qui sont partis à la guerre pour se transformer en chair à canon. Il en a réchappé physiquement, contrairement à ses deux camarades. Il a droit à la médaille du combattant, son seul bien. Mais psychologiquement les rescapés de cette guerre, comme tous les rescapés des champs de bataille, ne sont plus des hommes, mais des bêtes à qui on a appris à tuer ou à se faire tuer. Perte de lucidité totale, criminel par profession. Frank n'est plus lui-même.

Dans un précédent article j'ai cité Quignard et ses propos sur la guerre comme pulsion sexuelle et pulsion de mort. Dans ce roman ces propos sonnent étonnamment vrais lorsque Toni Morrison écrit à propos de Frank : "Il n' avait au monde pas assez de Jaunes ou de Chinetoques morts pour qu'il soi satisfait. L'odeur cuivrée du sang ne lui soulevait plus l'estomac : elle lui ouvrait l'appétit." p. 105

Que retenir de ce livre ?
Tout simplement l'impérieuse nécessité de conquérir le droit d'être un homme, pour tous. C'est l'ambition du jeune Thomas, brillant à l'école, à qui Frank demande ce qu'il veut faire plus tard, c'est aussi à la fin du roman le but que se donne Frank en donnant une sépulture digne à un jeune noir enterré vivant jadis par des hommes en cagoule lorsqu'il écrit sur la croix qu'il plante sur la tombe : "Ici se dresse un homme." p. 152

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire