LA SEPTIEME FONCTION DU LANGAGE, de Laurent BINET, publié chez GRASSET
Ma première réaction à la lecture des premières pages du roman a été de
m’interroger sur la frontière entre la réalité et la fiction.
Les premières pages sont tellement ancrées dans le réel que toutes les
situations semblent vraies. Ainsi l’accident de Roland Barthes renversé par une
camionnette de blanchisserie à deux pas du Collège de France, après un déjeuner
avec François Mitterand rue de Bièvres est relaté avec une telle méticulosité
que tout ce qui est écrit parait fidèle à la réalité. Seuls quelques détails
nécessaires à la construction de l’intrigue romanesque ont été ajoutés.
Alors très vite je me suis pris au jeu : « qui a tué Roland
Barthes ? » Binet a gagné son pari.
Ensuite, j’ai éprouvé une réelle fascination pour les intellectuels et
autres philosophes qui dans les années
1980 tenaient le haut du pavé au Collège de France, à Normale Sup, à Vincennes
ou à la Sorbonne, Binet en fait des personnages de son roman ; ainsi voit-on
évoluer, parfois dans des situations rocambolesques, voire ridicules pour
certains, les Barthes, Foucault, Althusser, Lacan, Derrida, Deleuze, Guattari,
Umberto Eco et les Jean Edern, BHL, Julia Kristeva, Sollers également… Binet nous
offre le grand bonheur de partager avec eux quelques instants de vie, à Paris,
à Bologne, à Venise ou encore dans une université américaine. Il invente des
dialogues entre Foucault et Derrida par exemple ou plus exactement il
recontextualise des paroles prononcées et des phrases réellement écrites par ses
personnages dans la vie réelle ce qui contribue à plonger le lecteur dans la
fiction tout en gardant l’impression qu’il se situe dans la réalité.
Le terme de « jubilatoire » à été utilisé par plusieurs critiques
pour qualifier ce roman, je le fais mien car il exprime exactement ce que j’ai
ressenti en dévorant une à une les pages de ce récit très brillant.
L’une des conséquences inattendue de la lecture du roman de Binet a été de
me redonner l’envie de lire ou de relire Foucault, Deleuze et peut-être même
Derrida ou Althusser et de redécouvrir ainsi l’excitation intellectuelle que j’avais
pu ressentir à l’époque à la lecture de « L’archéologie du savoir »
ou des « Mots et des choses ».
Enfin, Binet est un admirateur d’Umberto Eco, il en fait d’ailleurs l’un
des personnages de son roman, et nul doute que celui qui a apprécié « Au
nom de la rose » se délectera de la « Septième Fonction du Langage ».
Une vraie prouesse romanesque qui construit un monde à deux versants celui
du réel et celui de la fiction et qui perd le lecteur de le labyrinthe de l’imagination
créatrice, pour son plus grand plaisir.

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