Il y a d’abord la photo sur l’enveloppe de couverture. Qui
est cet homme souriant, le haut de forme à la main une paire de gants et des
feuillets dans l’autre main, qui prend la pause devant l’objectif d’un
photographe.
On dirait un anglo-saxon, plus exactement un britannique.
Qui cela peut-il bien être ? Ce n’est pas Eden, ce n’est pas Chamberlain,
alors qui ?
La quatrième de couverture donne quelques indications sur
l’endroit où la photo a peut-être été prise. Le palais du Président de
l’Assemblée. Mais aucune certitude.
Alors je me plonge dans le livre. J’apprends que
vingt-quatre hommes, tous vêtus d’un pardessus, débarquent chacun de leur
limousine pour se rendre dans le palais du Président. L’auteur décrit leur
déambulation dans les couloirs du palais, il nous révèle qu’il aurait pu avoir
la tentation d’en faire des marionnettes n’arrêtant pas de tourner dans les
escaliers… Mais il semble que la situation ne prête pas à ce genre de fantaisie.
Qui sont-ils et que viennent-ils faire là ces vingt quatre ?
Un nom nous est jeté en pâture : Albert Vögler. La
consonance de ce patronyme me laisse à penser que nous pourrions nous trouver
en Allemagne ou en Autriche. Mais je n’arrive pas à situer le personnage. Six
lignes plus loin, l’auteur évoque un autre membre des vingt-quatre :
Gustav Krupp. En un quart de seconde, mon cerveau se focalise sur le nom de
Krupp. Un marchand de canon allemand. J’ai deviné. Nous nous situons dans le
palais du Président de l’Assemblée de l’Etat Allemand. Mais à quelle époque
réellement ? J’ai observé que ces messieurs étaient arrivés en limousine
et qu’ils portaient des pardessus. J’imagine que nous nous situons dans la
période de l’entre deux-guerres. Mais dans mon esprit il n’y a pas encore de
certitude. L’un des vingt-quatre, le secrétaire de Carl von Siemens, rêvasse
devant un paysage de la Spree. La rivière qui traverse Berlin. L’attention du
lecteur se porte ensuite sur la famille Opel… Krupp, Siemens, Opel ? S’agit-il
d’une réunion du patronat allemand ? C’est possible, mais pourquoi dans le
palais du Président du Reichstag, à Berlin ?
Ces questions que je me suis posées, témoignent de la grande
habileté d’Eric Vuillard, qui sait ménager ses effets à merveilles. Peu à peu
la porte s’entrouvre sur ce que personne ne devrait savoir, à l’exception des
vingt-quatre et de leurs mystérieux interlocuteurs. Goering apparait soudain,
le « chancelier » Hitler ensuite. Nous sommes le 20 février 1933. Et
on comprend qu’ici se joue une phase capitale du destin de l’Allemagne, de
l’Europe et même du monde entier. D’un côté les puissances d’argent, de l’autre
les dirigeants nazis. Vuillard résume ses instants en une formule lapidaire et
cinglante : « Vingt-quatre
machines à calculer aux portes de l’Enfer ».
Ensuite, au fils des pages, l’auteur nous conviera dans des
lieux de pouvoirs où se jouent des parties de poker entre ceux qui incarnent
les forces du mal absolu et d’autres, aveugles, timorés ou inconscients, avec à
la clé des millions de morts.
Un autre événement qui jette un éclairage nouveau sur la
période qui précède immédiatement l’Anschluss est la gigantesque
désorganisation de l’armée allemande qui s’apprête à franchir la frontière
autrichienne. Vuillard rétablit les faits et montre par là, que l’Allemagne
n’était pas encore cette puissance invincible qui s’était donnée pour objectif
de conquérir l’Europe et bien plus encore.
En révélant cette vulnérabilité des forces armées du Reich et
la colère d’impuissance du Führer qui en résulte, Vuillard corrige certaines
lectures de l’histoire construites à partir des documents de propagande de
toutes sortes. Il nous décrit une dictature qui s’articule dans un grand bluff
face à des acteurs médusés, sensibles au décorum et à la puissance de façade, qui
ne trouvent pas dans les ressources de leur peuple les moyens de stopper à
temps les premières vagues d’une tempête qui emportera tout sur son passage.
Pour autant que les prix littéraires aient un sens, un "Goncourt" mérité.

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