Jean-Marie Straub et Danièle Huillet sont des cinéastes sans concessions.
L'université de Dijon, dans les années 70 les avait invités pour un festival de leurs films. A l'époque, j'avoue que j'avais été totalement dérouté après avoir visionné : "Chronique d'Anna Magdalena Bach" (1967), "Moïse et Aron" d'après Arnold Schönberg (1975) et "Fortini Cani" (1976). Pour être franc, comme beaucoup de mes camarades étudiants de l'époque, je n'avais rien compris. Après les projections, lors d'une réunion amicale chez un de nos professeurs Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ont répondu à nos questions et ils se sont lancés dans de longues explications qui nous ont permis de mieux connaître leur projet cinématographique. Il n'en demeure pas moins que leur cinéma est difficile d'accès et qu'il n'attire pas les foules. Il existe toutefois un public d'initiés qui considèrent que Straub et Huillet (qui est décédée récemment) font partie des grands cinéastes de notre époque au même titre que Godard, Pasolini ou Wim Wenders.
Ci-dessus un court métrage de Straub et Huillet, en noir et blanc, tourné en 1976, qui s'appelle "En rachâchant", d'après une nouvelle de Marguerite Duras.
Synopsis :
Un petit garcon têtu et sérieux comme un pape réalise le rêve de tous les enfants en âge d'aller a l'école primaire: celui de dire une bonne fois pour toutes "merde au professeur" et à ce qu'il représente.
Ci-dessous, une critique parmi d'autres de Flav', cinéphile averti et initié.
Jean-Marie Straub et Danièle Huillet voient le cinéma non pas comme un moyen de trucages, de divertissement, mais plutôt comme une méthode de contestation. A l’instar d’Eisenstein, les techniques du cinéma et de la direction d’acteurs permettent l’expression d’un propos processif. Un enfant, interprété vraisemblablement par le fils des Straub, décide de ne plus apprendre que ce qu’il sait à l’école.
Comment ?
«En rachâchant» (France, 1976) expose cette idée extravagante, fantasme de jeunesse, prétention naïve de ne pouvoir vivre que de ce qu’on sait. L’idée est adaptée d’une nouvelle de Marguerite Duras, mais elle se dissipe au profit d’une mise en scène omnipotente. Cette prééminence se vaut par la puissance de la forme dans le récit. Confronter le jeu des acteurs à la réalisation des Straub permet la mise en exergue de leur cinéma.
La diction est machinale, ultra-meyerholdienne, elle s’adapte à la technique du cinéma, à sa valeur mécanique. Le cinéma, pour Straub et Huillet, s’insinue partout, en tous les pores de sa composition. Le court-métrage en donne l’exemplaire exercice. Cette conception de la direction d’acteurs la récuse et livre les comédiens, non plus au profit de leurs personnages, mais à celui de la mise en scène. Ainsi Straub et Huillet sont de vrais cinéastes.
Et la poétique dans cette physique cinématographique ?
Sans légèreté, le cinéma se fixe pour devenir le fantasme fulminé de l’enfance. Mais le fantasme ne se vêt pas d’apparats aguicheurs, comme dans ces comédies américaines qui mobilisent toutes les techniques industrielles. Le fantasme revêt l’image du cinéma, d’une idée précise du cinéma. La valeur militante qui caractérise le cinéma des Straub métamorphose la nouvelle de Duras en un désir, celui d’une prise de pouvoir facile des petits sur les grands.
«En rachachant» n’est pas une grande œuvre, il est toutefois un court-métrage cathartique, libérateur mécanique de la volonté de dire «merde».
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire