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vendredi 10 avril 2009

D'AUTRES VIES QUE LA MIENNE, EMMANUEL CARRERE


Je viens de terminer ce livre. Mais je ne sais pas quoi en dire. Il me faut quelques heures, un peu de temps pour le « digérer ». Il m’a particulièrement ému dans les dernières pages. Cette émotion retombée que me restera –t-il de cette lecture ?

Est-ce un reportage ? Est-ce un roman ? Est-ce un livre-thérapie ? Est-ce un livre philosophique sur la vie et la mort ?
Il y a un peu de tout cela.


C’est un livre où les situations sont tellement réelles qu’elles en deviennent presque irréelles, souvent comme dans la réalité la plus atroce (n’est-ce pas un mauvais rêve ?).
Les situations ne sont pas construites, elles nous sont livrées à travers le vécu de quelques personnages-acteur tel qu’il a été rapporté à l’auteur par ces personnages eux-mêmes et aussi à travers la propre interprétation de l’auteur-témoin.
Extraordinairement cette double intermédiation ne nuit pas à la vérité des situations.
C’est un des talents de l’auteur.
Comme chez Decoin (voir article précédent "Est-ce ainsi que les femmes meurent ?"), le livre est découpé en séquences. Il est monté comme un film. Carrère est également scénariste. Mais ce style cinématographique qui envahit aujourd’hui la littérature contemporaine et qui génère des émotions fortes chez le lecteur, me pose problème. Je ne suis pas certain qu’il y ait de l’universel dans ces situations particulières. Autrement dit j’hésite à voir dans ce livre une véritable œuvre littéraire.
Bien entendu on peut rétorquer : « Et alors ? Quelle importance ? » A chacun d'apprécier.

Ce livre me touche parce qu’il me ressemble un peu… peut-être beaucoup même.
La première question que je me pose est pourquoi Carrère a-t-il écrit ce livre ?
- pour se convaincre que d’autres ont vécu des moments plus tragiques que lui,
- pour se délivrer de ses propres angoisses,
- pour répondre à la double commande qui lui a été faite ?
Au départ, il y a ce constat que fait l'auteur en parlant du couple qu'il forme avec Hélène :
« Nous étions certains au contraire que ces vacances étaient les dernières que nous passions ensemble et que malgré notre bonne volonté elles étaient une erreur. Allongés l’un contre l’autre, nous n’osions pas parler de la première fois, de cette promesse à laquelle nous avions tous les deux cru avec tant de ferveur et qui, de toute évidence, ne serait pas tenue. Il n’y avait pas entre nous d’hostilité, nous nous regardions seulement nous éloigner l’un de l’autre avec regret : c’était dommage… Je pensais que j’allais vieillir seul. » p. 8
Et puis, tout bascule. Des évéments gravissimes se produisent. Le "tsunami" de 2004 ravage la côte du Sri Lanka, à quelques kilomètres de l’hôtel où Carrère et sa femme prennent leurs vacances avec d’autres français. Carrère, par hasard ou par obligation se met à observer les autres, ils sort de lui-même et prend conscience de la souffrance de ceux qui viennent de perdre leur petite fille, emportée par la vague destructrice.
Sa vision se décentre, il découvre d'abord sa femme, Hélène, dans ces circonstances exceptionnelles, il découvre également le comportement des parents de la petite Juliette, de Philippe le grand-père, qui a été sauvé de justesse. Il commence à s'intéresser, malgré lui, à d’autres vies que la sienne. Il se met en quête de vérité.

Survient un second événement qui le touche de plus près, la mort d’une autre Juliette, la sœur de sa femme Hélène, une jeune femme d'une trentaine d'années, mère de trois petites filles et juge d'instance à Vienne. Nous sommes plongés au cœur du drame. Carrère a le talent de se glisser dans la vie des autres et de mettre en évidence ce qu’elle peut avoir d’exceptionnel au quotidien. Je vois là l’apport majeur du livre.
A travers le témoignage d'Etienne, un des personnages-clé du livre, juge d'instance à Vienne et ami privilégié de Juliette, l'auteur arrive même à nous faire vibrer pour le droit de la consommation, le surendettement des ménages et les batailles d’arguments entre tribunaux, Cour de cassation et Cour de Justice des Communautés Européennes. Il dénonce les abus des banques et autres sociétés de crédit. En tant qu'ex-juriste et mari d'une femme ayant consacré une bonne partie de sa vie professionnelle au droit du surendettement, je ne peux que me féliciter de cette mise en lumière du travail souvent obscur des anciens juges de paix ! Merci Monsieur Carrère pour avoir présenté avec autant d'efficacité le travail de ces grands juges qui se situent en bas de la hiérarchie judiciaire.
(Voir ce qu'en pense Pierre Dejemeppe, un ami d'Anne, sur son blog : http://lelivreestunehache.blog.lemonde.fr/category/livres/)
L'important en fait n'est pas le droit de la consommation, mais bien l'amitié, la connivence, la complicité entre deux juges qui savent ce qu'ils font, qui prennent leurs responsabilités et qui se vouent l'un à l'autre une très forte estime. Il y a des rapports privilégiés entre les êtres qui ne sont ni de l'amour, ni de l'amitié, qui n'appartiennent à aucune catégorie préétablie et qui sont également très forts parce qu'ils s'appuient sur des valeurs partagées sur une vision commune, sur des actes qui sont loin d'être gratuits. Carrère sort de son monde étroit pour découvrir cela. Les gens vivent autour de lui et ils vivent souvent des histoires et des événements qui en disent long sur la condition des hommes.
Ce double témoignage rendu "nécessaire" par la puissance des drames vécus, par leur impact émotionnel a donc permis à Carrère de sortir de son univers. Il a eu une fonction salvatrice, quasi-thérapeutique. Même si je ne connais pas ses livres précédents, il semble ne faire aucun doute que Carrère est resté longtemps englué dans ses problèmes d’identité.
On comprend que ce livre lui permet d’évacuer tout un magma accumulé depuis l’enfance et de découvrir un bonheur au quotidien qu’il ne soupçonnait pas. Il fait sortir enfin le renard de son ventre.
« … l’animal qui me ronge, moi, de l’intérieur, c’est un renard… Mon renard du petit Spartiate qu’on étudiait en cours de latin. Le petit Spartiate avait volé un renard qu’il gardait caché sous sa tunique. Devant l’assemblée des Anciens, le renard s’est mis à lui mordre le ventre. Le petit Spartiate, plutôt que de le libérer et ce faisant d’avouer son larcin, s’est laissé dévorer les entrailles, jusqu’à ce que mort s’ensuive, sans broncher. »
Grâce a ce livre Carrère échappera au destin du petit Spartiate. Pour en être convaincu, il suffit de lire l’une des dernières phrases du livre:
« Chaque jour depuis six mois, volontairement, j’ai passé quelques heures devant l’ordinateur à écrire sur ce qui me fait le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m’a fait témoin de ces deux malheurs, coup sur coup, et chargé, c’est du moins ainsi que je l’ai compris, d’en rendre compte. Elle me les a épargné, je pris pour qu’elle continue. J’ai quelquefois entendu dire que le bonheur s’appréciait rétrospectivement. On pense : je ne m’en rendais pas compte, mais alors j’étais heureux. Cela ne vaut pas pour moi. J’ai longtemps été malheureux et très conscient de l’être ; j’aime aujourd’hui ce qui est mon lot, je n’y ai pas grand mérite tant il est aimable et ma philosophie tient tout entière dans le mot qu’aurait, le soir du sacre, murmuré Madame Letizia, la mère de Napoléon : « Pourvou que ça doure. »
Ah ? et puis je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m’en distingue. Cela aussi est nouveau. »p. 308


La critique s’accorde pour dire qu’il s’agit d’un livre important. Il caracole d’ailleurs en tête des ventes des librairies depuis sa parution.

Que faut-il en retenir ?

L’écriture ?
Elle est au service de la narration, elle est presque transparente. En d’autres termes, le style n’apparaît pas, il s’efface derrière le fond. Il fait que ce récit-vérité sonne étonnamment juste.
Faut-il mettre cela au crédit de l’auteur ?

Et le fond ?
Qu’est ce que peut signifier la mort d’un enfant et la mort d’une mère de trois enfants aujourd’hui ? Le mot aujourd’hui est important car le talent de Carrère est de faire pénétrer le lecteur de plain pied dans le récit. Comme dans un tableau du Caravage nous avons l’impression de pouvoir à tout moment entrer dans le salon de l’appartement de Perrache pour écouter le juge unijambiste parler de sa relation avec Juliette ou pour partager le repas des sinistrés à l'hôtel Eva Lanka.
Jérôme et Delphine les parents de la petite fille emportée par le raz-de-marée à Ceylan pourraient être nos voisins de palier. Juliette le juge, en phase terminale de son cancer, pourrait être notre sœur, notre cousine ou notre amie. Nous sommes invités en permanence à partager les discussions, les angoisses et les signes d’amour des différents personnages.
L’originalité du dessein de Carrère, c’est l’enquête qu’il mène auprès de chacun de ses personnages et c’est son témoignage sur les événements tragiques vécus par ces gens qui ont vécu heureux à un moment de leur vie, sans le savoir peut-être.
Dans sa première enquête par exemple, Carrère nous plonge au cœur des aspects irréels du « tsunami ». C’est une peu comme si l’énorme vague nous frappait de plein fouet nous-même. Mais nous nous en sortons, comme Philippe, le grand-père de la petite Juliette. Juliette, elle, sera happée et rejetée sans vie par l’océan.
Il s’ensuit une peinture réaliste et minutieuse des comportements de ceux que le malheur touche au plus profond d’eux-mêmes. Carrère sait nous faire vivre ces moments critiques et totalement irréels où l’on apprend la mort soudaine de l’être qu’on aime le plus au monde. Il décrit avec minutie les élans de solidarité de ceux qui sont là, la grande pudeur des uns, le désarroi profond des autres. Il y a ceux qui devant la douleur deviennent hagards, absents et ceux qui au contraire se plongent sans retenue dans des tâches très concrètes. Difficile d’être témoin, d’être spectateur.
Mais fondamentalement ce nouveau regard que pose Carrère sur le malheur des autres lui fait comprendre combien sa propre vie, sa relation avec Hélène et avec Jeanne, sa fille, est précieuse.
On revient au point de départ, c'est-à-dire à lui.
Que restera-t-il de tout cela ?
Quel sera l’effet du temps sur ce livre ? J’ai ma réponse.

Emmanuel CARRERE

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