ACTUALITE







L'INTERET D'UN BLOG CONSISTE ESSENTIELLEMENT A ECHANGER DES IDEES, DES IMPRESSIONS ENTRE L'AUTEUR DU BLOG ET LES LECTEURS.


POUR FAIRE UN COMMENTAIRE :

- CLIQUEZ SUR COMMENTAIRES
- REMPLISSEZ LA RUBRIQUE EN TAPANT VOTE COMMENTAIRE
- SIGNEZ VOTRE COMMENTAIRE SI VOUS LE SOUHAITEZ
- DANS SELECTIONNEZ LE PROFIL, CLIQUEZ SUR ANONYME
- TAPEZ LES LETTRES INDIQUEES
- CLIQUEZ SUR PUBLIER UN COMMENTAIRE ET C'EST FAIT


- LORSQUE LE COMMENTAIRE SERA ACCEPTE PAR L'AUTEUR DU BLOG, IL SERA PUBLIE



lundi 3 août 2009

LE VENTRE DE L'ATLANTIQUE DE FATOU DIOME


J'aime ce livre, même si je le trouve imparfait. Beaucoup de spontanéité, beaucoup de révolte, mais aussi quelques lieux communs brassés par tous les exilés de la terre. Un style inégal, mais une vraie nature d'écriture.
Ce qui me plait dans le regard de Fatou Diome c'est ce qui fait la grande force de l'Afrique, cette relativité, ce sourire, ce rire permanent qui masque des vies blessées, des destins tragiques. Chaque personnage du livre, chaque membre de la communauté du village garde sa propre souffrance en soi, aucun ne connaît le secret du bonheur, mais tous vivent d'espoir.
Ce n'est pas un livre triste, le ton est souvent léger et humoristique, parfois trivial, mais le fond est grave. D'un côté une société traditionnelle avec ses valeurs séculaires, ses préjugés, ses verrous, ses croyances, ses tabous, de l'autre un pays où l'individu règne en maître où la liberté est encore possible, mais de plus en plus difficile à conquérir pour ceux qui ne sont pas français ou qui n'ont pas la peau blanche.
Le vrai sujet du livre est cette impression propre à l'exilé d'être étranger partout, dans son pays de naissance, comme dans son pays de résidence.
Alors il reste l'écriture.
Autre fonction de l'écriture.
"Chez moi ? Chez l'Autre ? Etre Hybride, l'Afrique et l'Europe se demandent perplexes, quel bout de moi leur appartient. Je suis l'enfant présenté au sabre du roi Salomon pour le juste partage. Exilée en permanence, je passe mes nuits à souder les rails qui mènent à l'identité. L'écriture est la cire chaude que je coule entre les sillons creusés par les bâtisseurs de cloisons des deux bords. Je suis cette chéloïde qui pousse là où les hommes, en traçant leurs frontières, ont blessé la terre de Dieu."
A l'origine de l'histoire, des us et coutumes qui régissent la vie sociale de la communauté au Sénégal ou plus exactement sur l'île de Niodior.
"Selon une loi ancestrale, ils leur choisissaient un époux en fonction d'intérêts familiaux et d'alliances immuables. Ici on marie rarement deux amoureux, mais on rapproche toujours deux familles : l'individu n'est qu'un maillon de la chaîne tentaculaire du clan. Toute brêche ouverte dans la vie communautaire est vite comblée par un mariage. le lit n'est que le prolongement naturel de l'arbre à palabres, le lieu où les accords précédemment conclus entrent en vigueur."
Malheur à ceux qui ne respectent pas la loi.
Celle qui tient la plume est fille d'une violation de cette loi. Elle est enfant illégitime. Elle a eu la chance d'être protégée par sa grand'mère contre la pression sociale du clan. Mais, dans le village, elle n'avait aucun avenir. D'où son mal-être, d'où son exil. Partir c'était pour elle prendre son destin en mains, aspirer à la liberté, mais dans un contexte spécifique : celui des relations entre l'ex-colonie et l'ex-métropole qui donne au récit sa problématique.
Fatou Diome prend quelques exemples pour montrer à quel point les africains d'Afrique se font une fausse idée de la vie en France. Un des symboles les plus forts qui unit aujourd'hui les jeunes des deux pays est certainement le football. Symbole de réussite pour les Africains d'Afrique, mais vie de galère pour la plupart des joueurs africains en France et mirage charriant dans des flots boueux : fierté, nationalisme, pompe à fric et idoles des temps modernes pour les Européens.
Comme elle le dit au détour d'une page : "Il ne s'agît pas de dégouter les nôtres de l'Occident, mais de leur révéler le dessous des cartes." Mais à chaque fois on lui assène le même argument : " Et toi pourquoi es tu allée en France ?" La vraie raison, elle ne la dit pas, c'est sa blessure profonde, son illégitimité originelle.
Fatou, l'exilée, a conquis sa liberté, mais elle n'est pas heureuse, elle est en permanence en quête de ses origines. " Irrésistible envie de remonter à la source, car il est rassurant de penser que la vie reste plus facile à saisir là où elle enfonce ses racines. Pourtant revenir équivaut pour moi à partir. Je vais chez moi comme on va à l'étranger, car je suis devenue l'autre pour ceux que je continue à appeler les miens. Je ne sais plus quel sens donner à l'effervescence que suscite mon arrivée. Ces gens qui s'attroupent autour de moi viennent-ils fêter une des leurs, me soutirer quelques billets, s'instruire sur l'ailleurs qui les intrigue, ou sont-ils simplement là pour observer ou juger la bête curieuse que je suis peut-être devenue à leurs yeux ?"
Fatou Diome exprime alors sa vérité profonde : "Le sentiment d'appartenance est une conviction intime qui va de soi, l'imposer à quelqu'un, c'est nier son aptitude à se définir librement. Mais ça, allez le dire à des gens stoïques aux yeux desquels les valeurs grégaires sont seules défendables ! Ils fustigeront en vous l'individualiste, la copie de colon, et vous marginaliseront." Elle se sent en quelque sorte rejetée une seconde fois, car elle pense différemment des siens.
Mais au delà du mode de pensée, sa différence est toute simple elle réside en France! Fatou prend en pleine figure lors d'un séjour dans un hôtel de Dakar son statut d'étrangère au Sénégal : "Les phrases du réceptionniste dansaient dans ma tête : Bienvenue chez nous, comme si ce pays n'était pas le mien ! De quel droit me traitait-il d'étrangère, alors que je lui avais présenté une carte d'identité similaire à la sienne ? Etrangère en France, j'étais accueillie comme telle dans mon propre pays : aussi illégitime avec ma carte de résident qu'avec ma carte d'identité !"
Et en même temps, cette Afrique de son enfance reste ancrée en elle à jamais. Dans un passage émouvant, elle nous fait partager son émotion brute :
"Aucune fille d'Afrique, même après de longues années d'absence, ne peut rester froide au son du tam-tam. Il s'infiltre en vous, tel du beurre de karité dans un bol de riz chaud, et vous fait vibrer de l'intérieur. La danse devient alors un réflexe : elle ne s'apprend pas, car elle est sensation, expression de bien-être, réveil à soi-même, manifestation de la vie, énergie spontanée. Ram-tam-pitam !
Nuit m'bouroise, laisse-moi entendre le battement de ton coeur et, pour toi, je transformerai mes muscles en cordes de kora! La tête vrillée par ce son ancestral, les pieds enfoncés dans le sable froid des soirs côtiers, on ne saurait mieux s'imbiber de la sève de l'Afrique. C'est comme une communion venue du plus profond des âges. On peut remplacer nos pagnes par des pantalons, trafiquer nos dialectes, voler nos masques, défriser nos cheveux ou décolorer notre peau, mais aucun savoir-faire technique ou chimique ne saura jamais extirper de notre âme la veine rythmique qui bondit dès la première résonance du djembé. Raison et sensibilité ne s'excluent point. Malgré les coups assénés par l'Histoire, ce rythme demeure, et avec lui notre africanité, n'en déplaise aux prêcheurs de tous bord. Ah! comme il était bon d'être là ! Je suis heureuse, heureuse! répérai-je.
C'est pour des passages comme celui-ci que j'aime ce livre et l'écriture de Fatou Diome.
Conclusion :
" L'exil, c'est mon suicide géographique. L'ailleurs m'attire car, vierge de mon histoire, il ne me juge pas sur la base des erreurs du destin, mais en fonction de ce que j'ai choisi d'être : il est pour moi gage de liberté, d'autodétermination. Partir, c'est avoir tous les courages pour accoucher de soi-même, naître de soi étant la plus légitime des naissances."
Belle profession de foi.
Mais cette liberté conquise a une autre face positive, elle permet à Fatou d'offrir les moyens à son frère de ne pas s'exiler vers un faux Eden prêché par des bonimenteurs médiocres. De même que sa grand'mère lui a servi de guide, de même elle sait indiquer la bonne direction à son frère en sacrifiant avec générosité ses propres deniers.
Elle a conquit sa liberté en France, mais cette conquête lui permet de faire vivre et peut-être prospérer son jeune frère sur sa terre natale.
Il y a donc transmission. Fatou ne se comporte pas en individualiste. Elle transforme les faux espoirs de son frère en réalité tangible au pays de ses ancêtres.
Finalement n'a-t-elle pas raison ?

Fatou Diome

1 commentaire: