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jeudi 13 août 2009

LEON WERTH, "COCHINCHINE"


Trois éléments-clé pour apprécier ce livre à sa juste valeur :
- la fascination de Werth pour l'Indochine et pour ses habitants et sa manière de nous la faire partager;
- l'époque à laquelle "Cochinchine" a été écrit : 1925. Le livre de Werth va à contre courant de tout ce qui s'écrit à l'époque, ou presque, sur l'Indochine;
- enfin, le style de Léon Werth : acéré, incisif, précis, sans concession, moderne, à la fois riche et limpide.

Le style, c'est l'homme !
Commençons par le style : il n'est point nécessaire de le qualifier à nouveau.
Prenons la première phrase du livre, elle suffit à justifier notre admiration :
"C'était l'heure du déjeuner. Je ne sais comment les passagers furent avertis. Quelques uns se levèrent de table et regardèrent par les hublots. On ne voyait au loin qu'une ligne noire et des points, quelques traits d'encre au ras de l'eau. C'était une barque presque immergée, des pêcheurs annamites naufragés."
En trois lignes, le lecteur se trouve au coeur de l'action. Tout le livre est écrit ainsi, c'est une véritable plaisir de le découvrir page après page. Dans d'autres passages cités ci-après, on aura l'occasion d'admirer le simplicité et la puissance de ce style.

1925 : époque à laquelle le livre a été écrit.
Rappel de quelques événements. En 1925, Hitler publie "Mein Kampf", Mussolini est au pouvoir en Italie, Tchang succède à Sun Ya Tsen à la tête du Kuomintang, Abd El Krim pénètre au Maroc français, il est soutenu par le PC français, Pétain arrive au Maroc aux côtés de Lyautey qui démissionne peu après, Alexandre Varenne, socialiste et progressite est nommé gouverneur de l'Indochine française en juillet, il succède à Montguillot qui succéda lui-même à Merlin.
En Indochine, la France a le monopole du commerce de l'opium, du sel et de l'alcool de riz. La Banque de l'Indochine contrôle l'économie locale, elle a le monopole de la frappe de la piastre. L'exploitation du caoutchouc est en plein essor et les plantations sur place se multiplient.
Le sort réservé aux "indigènes" comme on disait à l'époque est souvent indigne. Les colons et l'administration coloniale se comportent en maîtres et considèrent les Annamites avec mépris. Certains d'entre eux contestent cette domination étrangère, d'autres s'en accommoderaient si la France changeait sa politique à l'égard de ses colonies. Mais chacun sait que ce ne sera pas le cas.
A une époque où le sentiment colonial est très puissant, économie oblige, Léon Werth entreprend un voyage en Cochinchine et décrit ce qu'il voit et ce qu'il ressent.
C'est cette description qui fait l'objet du livre.

Récit d'un voyage en Cochinchine.
Léon Werth est une honnête homme, un homme scrupuleux. Il ne semble pas qu'il vienne en Cochinchine avec des idées révolutionnaires, mais il est connu pour son indépendance d'esprit et pour sa rigueur intellectuelle.
Que voit-il , que ressent-il ?
Il est d'abord surpris, comme tout Europen qui découvre l'Asie. Visitant le marché de Saïgon, voici ce qu'il en dit : "J'étais dans une autre planète, dans une autre lumière. J'éprouvais le même choc que si l'on passe d'un élément dans l'autre, de la terre dans l'eau. J'étais baigné. Je pénétrais dans une lumière de cathédrale, mais sans dur jeu de verrières interceptantes. On ne sait quoi de rose glissait du toit, glissait des parois entre les cloisons de palmes sèches. Une extraordinaire sensation d'irréalité dans le feu, dans un feu léger de flammes roses et bleuâtres. Les fruits étaient gigantesques et les légumes monstrueux. Des torses nus, des torses noirs, des bras nus, des visages semblaient naître sur l'instant de l'amoncellement des fruits et des herbes géantes. Le dieu aux cent bras devenait vraisemblable."

Merveilleux, tout simplement!
Puis, Werth tombe sous le charme des autochtones :

" Les jeunes marchandes ont l'air de princesses, d'enfantines princesses en longues tuniaues noires. Les vieilles au milieu des mangues ou des noix de coco, semblent des antiquaires qui ne toucheraient jamais qu'à des pièces uniques. Les vieux montrent une sorte d'absolu dans la vieillesse..."
Nous découvrons Saïgon aux côtés de Werth.
" Tout me donne ici le sentiment d'une extraordinaire artistocratie. J'ai honte de mes pattes et de mes pieds d'Européen. Cette fierté d'être blanc qui semble le trait dominant du Passager et que déjà j'ai pu constater chez le colonial, elle m'abandonnerait, si jamais je l'avais connue."
Cette phrase résume la théatique du livre : ravissement de la découverte, révolte devant les manifestations du colonialisme sous toutes ses formes et honte d'être Européen en Asie.
Werth sait aussi faire preuve de nuances :

"La brutalité européenne hésite, diminue. Le règne est aujourd'hui de la politique et de la finance. Où les muscles, où les armes jouaient, l'administration suffit à opérer. Mais les Annamites distinguent maintenant entre le colonial et l'Européen. Et quelques coloniaux pensent qu'il serait bon d'établir un contact entre la France et l'Annam. Si non ..."
Plus loin le le lecteur découvre qu'en observateur très fin, Werth a la prescience de ce que sera plus tard le destin du Vietnam... de la France... et des Etats-Unis ! Et ce n'est pas le moindre intérêt du livre.
Les propos qu'il met dans la bouche de son ami Annamite sont révélateurs de ce que produit le colonialisme :

"L'oppression nous vient de la France, mais l'esprit de libération aussi."
Ou encore :
"Si les coloniaux, me dites-vous, ne nous ont point apporté la culture d'Europe, on ne peut guère leur en faire grief. Ils ne la connaissent pas."
En deux phrases, le lecteur est placé face à la contradiction originelle du colonialisme et en particulier du colonialisme français. Plus on entre dans le décor, et plus l'on perçoit, grâce à Werth, cette contradiction.
Le jugement devient ensuite plus sévère :

"Les coloniaux ne sont qu'une caricature d'Européen. Les plus fins d'entre eux sont parfois capables de saisir les étapes de cette transformation. On en donne d'ordinaire des causes inexactes : le climat, le soleil, l'isolement, le cafard, l'alcool, l'opium. En vérité il n'en est point d'autre que la tradition et la coutume. Il y a une tradition des moeurs coloniales. Elle est plus forte que la protestation de la raison et du coeur... C'est que tous, du gouverneur au gendarme, ayant connu en Europe la contrainte sociale ou la discipline, sont devenus en Asie des potentats. Voici, privés de contrainte extérieure, des hommes qui n'en connaissent point d'autre. Ils sont aussi les victimes d'un formidable décalage social. Ils subissent l'ivresse du nouveau riche à un degré qui n'est point imaginable en Europe. Car ils n'ont pas seulement la puissance que donne l'argent. Ils ont la puissance. La couleur de leur peau et la saillie de leur nez leur confère cette immédiate royauté."
Terrible réquisitoire, mais tellement juste et aussi tellement courageux.

N'oublions pas que nous sommes en 1925 et que la France est la seconde puissance coloniale au monde. Chapeau Monsieur Werth !

Cochinchine et 33
Réflexion personnelle : après avoir lu "33" le livre posthume de Werth dans lequel il décrit l'exode en 1940, je me demande si ce qui intéresse au plus haut point notre auteur n'est pas le comportement des hommes lorsqu'ils se trouvent soudain plongés dans un autre élément que celui qui leur est habituel. On pourrait reprendre la métaphore du passage de la terre à l'eau. Alors en dehors de ce que Werth a appelé plus haut la contrainte sociale, émergent des nouveaux comportements qui, s'ils ne s'appuient pas sur une forte contrainte personnelle, sur une morale, sur une éthique que l'individu a fait sienne, deviennent terrifiants et dangereux pour d'autres hommes. L'Européen qui débarque dans la colonie, le Parisien qui fuit les Allemands sur la route de l'exode ou le paysan qui est "obligé" de l'héberger, livré à lui-même et au hasard...

Perception du temps et politesse annamite
Deux passages ont particulièrement retenu mon attention (et puis je m'arrêterai là pour limiter une paraphrase qui n'a aucun intérêt, je renvoie le lecteur à l'oeuvre première qui est magnifique).
Le premier traite de la perception du temps :
"Europe qui ne sait pas goûter la saveur du temps. Il voudrait que la civilisation mécanique laissât quelques points préservés où règnera encore la clepsydre*. En Europe, l'amoureux du "bon vieux temps" est un personnage livresque. Il court après de vieilles images, le plus souvent parce quil n'a point la force d'en recueillir d'actuelles. Il se réfugie dans un passé de vieilles pierres et de vieux livres, qui enferment une minute de tradition qui s'oppose au présent et qui lui donne une illusion de permanence et de repos. Ici, le passé et le présent ne s'opposent point comme dans les manuels de l'école primaire européenne ou les livres des historiens européens. On a physiquement le sentiment de la continuité du temps. Le temps est un compagnon qui vous invité à la méditation ou au plaisir."
* Horloge à eau fonctionnant sur le même principe que le sablier.

Quelques lignes plus loin, Werth écrit un passage très fin dans l'analyse sur la politesse asiatique. Je ne résiste pas au plaisir de la citation :
" Tous les Européens, ceux-là même qui croient le plus à la supériorité du monde occidental, ceux-là même qui ne l'ont fondée que sur la comparaison du vermouth qu'ils préfèrent et du thé qu'ils ignorent reconnaissent la politesse des Annamites. Mais ils n'en distinguent que les formes extérieures. Ils n'en saisissent que ce qui est réticence défensive ou pudique réserve. Ils sourient de ce qui est révérence dans l'espace, parce que la révérence annamite n'est point exactement la leur. Cette politesse enfin, ils veulent à toute force la faire entrer dans les cadres rigides de la politesse européenne, la traduire en formules européennes. Ils ne connaissent point la souplesse de la politesse annamite. Ils ne comprennent point qu'elle est organique, qu'elle n'est point un vêtement qu'on endosse pour les cérémonies et qu'on quitte dans l'intimité. Combien de siècles faudra-t-il encore à l'Europe pour apprendre que la politesse n'est pas seulement un rite extérieur, et que toutes les vertus peuvent se ramener à un politesse de l'homme à l'homme ?"

Pourquoi l'Europe, l'Europe, l'Europe ?
Pourquoi Werth se réfère-t-il systématiquement à l'Europe et à l'Européen, plutôt qu'à la France et au Français dans son livre ?
Je me permets d'avancer deux explications possibles :
- Werth traite du colonialisme et le colonialisme est européen et non proprement français. Il remplace sciemment France par Europe pour dénoncer l'ampleur du phénomène (et peut être pour ne pas risquer d'être qualifié d'anti-français).
- Werth a fait la guerre de 1914, c'est un pacifiste convaincu. L'Europe n'a pas de connotation péjorative dans le livre, en particulier lorsqu'il parle de la culture et de l'éducation, peut-être a-t-il la prescience, encore une fois, de ce que sera le monde plus tard ... et il oppose sciemment l'Europe des savants et des artistes, à sa caricature sous les tropiques. L'impact de son livre n'en est que plus fort.

Que penser de ce livre ?
D'abord, je suis admiratif de la clairvoyance et du courage de l'homme. Un homme de qualité, un honnête homme qui va sur le terrain et qui écrit ce qu'il voit, ce qu'il ressent et ce qu'il devine. A la fois journaliste et écrivain. Indubitablement !
Ensuite, le style de Werth a une puissance évocatrice extraordinaire, il illumine les paysages et les gens qu'il décrit. Il est bien écrivain, Saint-Ex ne s'est pas trompé.

Une critique cependant : je trouve le texte un peu long. Au fil des pages une certaine lassitude nous prend car à l'avance nous savons ce que l'auteur va dire de tel et tel autochtone rencontré et de tel "colonial" au comportement brutal. Mais il est vrai que le récit de voyage appelle souvent à la redondance.
Enfin, j'ai ressenti parfois une certaine naïveté dans l'étonnement et dans la critique émanant de Léon Werth.

L'une des faces du colonialisme n'a-t-elle pas consisté à générer l'essor économique de la France et de l'Europe et à fabriquer des villes, des industries et tous les éléments de confort qui ont fait de l'Europe ce qu'elle est, en transférant les richesses locales de la Cochinchine sans en payer le prix?
L'auteur n'en parle pas, si ce n'est à travers le discours de certains intellectuels Annamites modérés comme Ninh. Pouvait-il faire autrement ?
Werth reste plus attaché à des comportements observés, à des principes moraux transgressés qu'à la réalité économique sous-jacente qui fait que les richesses locales, le caoutchouc, les minerais les produits agricoles ont été pillés pendant des dizaines d'années.
Comme il l'écrit lui-même "Une civilisation vaut aussi par ses moeurs. Ce n'est qu'à vol d'oiseau que la grandeur d'une civilisation et la perfection de ses oeuvres coïncident."
Et c'est peut-être là une des limites du constat du livre.

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