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mercredi 21 mars 2012

CLAUDE SIMON - L'ACACIA - CHAPITRE 8 - MES IMPRESSIONS

L'Acacia - chapitre 8 - 1939-1940

  • D'un lieu à l'autre, d'un temps à un autre
L'arrivée en zone de bataille. Constat, les hommes qui arrivent à destination, qui descendent du convoi ferroviaire " ne ressemblaient en rien à ceux qui étaient montés dans le train la veille ou pendant la nuit ". La transformation s'est opérée dans le temps et dans l'espace. Les hommes arrivent fatigués; inquiets, comme à son habitude Simon fait une description détaillée de l'état de ces jeunes hommes mobilisés.
Les paysages reflètent cet état de délabrement : " le brouillard était retombé et se déposait maintenant avec un inaudible bruissement en minuscules gouttelettes grisâtres, comme une moisissure, sur les vêtements, les casquettes, les vestes des paysans, les blousons des quelques citadins farauds..." (p. 224)
Glissement dans le temps, vingt-quatre heures plus tard, soleil de fin d'été, couleurs franches (le bleu de la brume et le vert des feuilles), le jeune homme, réserviste, est devenu brigadier puisque revêtu d'un uniforme et d'attributs neufs. Commandement de cinq cavaliers. dont un juif malingre et un jockey italien.
Description, bref historique de la vie antérieure de ces hommes.
Que font ces hommes "mobilisés" ? Ils procèdent à des corvées, à de la couture... Le brigadier éprouve cette conscience du vide des dix années de sa vie qui ont précédé... Berlin, le voyage à Varsovie lui remontent à l'esprit. Dix années auxquelles il faut ajouter les seize années de l'enfance " qui trouvaient maintenant leur accomplissement... sous la forme d'une plaque ovale de laiton attachée à son poignet par une chaînette, pointillée de trous dans le sens de la longueur et qui, de chaque côté de cette ligne médiane, portait, imprimé au poinçon, son numéro matricule et son nom..." (p. 229). Programmé pour la guerre !
Deux remarques à cet instant du texte, l'obsession de Simon pour la description des objets qui le fascinent et la symbolique de cette plaque qui est ce qui reste des soldats après leur mort. Du père du cet homme, rappelons-nous il n'était resté qu'une telle plaque découpée en deux, une pour la famille et une pour l'administration militaire. Il y a chez Simon une symbolique des plaques !
Autre particularité de ce passage, pour la première fois dans le roman Simon évoque un nom patronymique, Lévy, pour le juif. Mais, ce n'est pas son vrai nom. Les noms de famille n'ont plus en cette période et en ces lieux aucune importance. Chaque homme a perdu son individualité : " Pour là où ils vont nous envoyer, Lévy, Isaac, Abraham, Blum Macaroni ou Mohamed, c'est pareil; on est bons comme la romaine." (p. 229)

  • L'arrachement et l'abandon
Arrive ensuite un glissement dans le temps, la débâcle,  A nouveau un voyage en train, dans un wagon pour chevaux. Ils sont soixante-quinze à être entassés. Le train passe dans des gares toutes parées de l'oriflamme nazi.
Retour en arrière. Le brigadier est en train de coudre ses chevrons sur son uniforme.
Puis on se projette quatre jours en avant.
La troupe, hommes et chevaux, embarque dans un train. En l'espace de quatre jours, nouvelles transformations : " Les paisibles et craintifs cultivateurs ou les paisibles employés de magasin... avaient en revêtant l'uniforme et en bouclant leurs éperons, revêtu en même temps comme une sorte d'anonyme et viril déguisement à l'abri duquel se donnaient maintenant libre cours une agressive fureur, une agressive rancœur, défiant ce monde qui moins d'une semaine auparavant était encore le leur et qui maintenant les excluait, les condamnait, les transportait ni plus ni moins que des bestiaux vers quelque inéluctable destin de bestiaux contre lequel ils élevaient sous forme de grossièretés et de chants obscènes une ultime et impuissante protestation. " (p. 235)
Magnifique passage sur la transformation des hommes en bestiaux. Destination : la boucherie.
Je n 'ai jamais fait la guerre, personnellement, mais j'ai revêtu un uniforme militaire pendant un an. Sans avoir vécu ces situations extrêmes, je ressens profondément cette sensation de transformation collective liée d'une part à la transformation physique, au changement d'apparence imposé, à la négation de toute individualité et d'autre part à des obligations, des ordres venus du dehors et qui s'imposent à tous. La prise en main est totale, la soumission est totale.
Simon décrit alors une scène qui prend valeur de symbole, le train de militaires et un train de voyageurs civils se croisent. Un des civils lit un journal qui porte une manchette " MOBILISATION GENERALE".


Bien après cette scène, au début du mois de septembre, le brigadier se remémore le titre du journal tenu par ce civil.
On notera à nouveau l'importance que Simon attache aux trains, aux tramways. Point sur lequel on reviendra.

  • La soumission devant l'inéluctable
Nouveau paragraphe dans le chapitre. C'est la nuit, le train s'arrête, hommes et chevaux débarquent. Il pleut. Cette pluie, ils en prennent soudain conscience :
" Comme si, pour eux, elle faisait inévitablement partie de ce à quoi ils avaient déjà consenti à partir du moment où ils avaient quitté leurs maisons et leurs fermes, puis s'étaient dépouillés de leurs vêtements, endossant en même temps que ceux fournis par l'armée... quelque chose qui avait succédé à l'inquiétude, à la stupeur, et qui n'était plus maintenant qu'une passive indignation, l'enregistrement sans plus de l'inéluctable et du fait accompli, de même qu'ils avaient enregistré, vaguement ahuris mais sans véritable surprise, peut-être même sans en comprendre tout à fait le sens, l'énorme manchette en lettre de deuil, comme un faire-part (celui de leur propre mort), qui s'étalait sur toute la longueur de la première page du journal déployé quelques heures plus tôt devant leurs yeux." (p. 239)
Si on pose la question : de quoi est faite une guerre ?
Du sentiment d'inéluctabilité de sa survenance chez ceux à qui l'on impose d'y participer activement. La pluie subie, dont on n'a pas conscience dans un  premier temps, mais qui ensuite vous enveloppe totalement dans une humidité glaciale, symbolise cette impuissance des hommes, ce sentiment de fatalité. Sentiment qui se trouve renforcé lorsque que le train qui a amené hommes et chevaux, repart, les abandonnant à leur destin tragique. Le vocabulaire choisi par Simon est particulièrement évocateur de cette sensation d'abandon : " ... le train vide était reparti, les abandonnant irrémédiablement, solitaires et misérables, comme si s'était détachée d'eux la dernière section de la chaîne (ou plutôt du cordon ombilical) qui les raccordait encore à leur vie passée, et il leur semblait maintenant être là depuis des heures, condamnés selon toute apparence à y rester pour toujours, à fondre et à se dissoudre lentement..." (p. 240). Ce qui caractérise ce nouvel état c'est que désormais le temps est une notion dénuée de sens. N'est-ce pas d'ailleurs une expression désignant un état de mort ?
Arrachement, abandon, perte de la notion de temps... C'est ce qui obsède notre auteur, c'est ce sentiment qu'il exprime en permanence par son vocabulaire et par sa construction romanesque.
  • La symbolique du crépitement et le cadavre noir de l'Histoire
Vient ensuite la vie de la troupe de cavaliers, une vie mécanique, au jour le jour, accompagnée par le grignotement, puis par un grésillement, enfin par un crépitement, celui des fers des chevaux sur le sol qui s'étale " formidable, désastreux et statique." Le terme de crépitement n'est pas choisi au hasard par Simon, il annonce le crépitement des mitrailleuses. Plus loin ce crépitement évoque chez le brigadier " une rumeur de myriades d'insectes s'abattant sur une charogne... le cadavre noir de l'Histoire". Mot clé du roman.
Ce crépitement sinistre, " apocalyptique ", on le trouve dans les pages 241, 242, 244, 245, 247, 250...
Puis, la troupe croise une colonne de civils fuyant les allemands. Les cavaliers ont le sentiment d'être une seconde fois abandonnés, reniés, et même maudits par un conducteur de charrette. Sentiment d'arrachement ( le terme de sacrifice n'est jamais utilisé par Simon, en raison certainement de sa connotation morale; totalement étrangère au roman), " Comme si la communauté qui les avait désignés (comme on choisit les bestiaux ou les animaux de trait et selon les mêmes critères : pour leur jeunesse et pour leur vigueur) s'était déjà amputée d'eux, les arrachait d'elle avec horreur, les excluant les rejetant à la périphérie du territoire tribal dont on chassait à leur approche les populations..." (p. 248).

  • Accoutumance et désolation
Nouveau paragraphe dans ce chapitre. Description du rituel de l'appel de l'escadron, mécanique, absurde. Et jour après jour, mois après mois, répétition de la même mécanique, des mêmes habitudes.
Arrive l'automne avec ses premiers froids. Les hommes souffrent, les bêtes aussi... L'escadron arrive à Sedan d'abord, puis à Bazeilles, deux lieux clairement identifiés dans le roman. Rappelons que Bazeilles fut l'objet de combats très violents, les 31 août et 1er septembre 1870, au cours desquels une troupe française réfugiée dans l'auberge Bourgerie, a été encerclée par les allemands. A court de munitions les officiers de cette troupe ont revendiqué l'honneur de tirer les onze dernières cartouches, d'où la plaque (encore une) portant le nom de "Maison des dernières cartouches" citée par Simon. A l'évidence la référence à Bazeilles symbolise d'une part la tuerie de la guerre et son éternel recommencement et d'autre part un présage de défaite et de mort.
Arrive alors l'hiver, le grand froid, la neige...
Puis l'hiver prend fin. La nature revit. Le temps est beau. Et soudain, un rappel, " Des avions passent de temps en temps, très haut dans le ciel, presque invisibles. Le brigadier se tient un instant immobile, la brosse à la main, regardant la cire d'un rouge gras dans la boîte ronde..." (p. 260)
Aussitôt le lecteur fait le lien avec le chapitre 2, page 44 : " Le brigadier s'immobilisant; la brosse levée, le geste suspendu, regardant fixement le couvercle de la petite boîte ronde posé à côté de son pied sur le banc, le dessin noir et rouge..." Quant aux avions, on sait qu'ils sont un présage de mort (p. 31). La scène se passe le 17 mai 1940, elle a été décrite au chapitre 2.
  • Mes impressions
Pourquoi cette construction, pourquoi ces enchaînements, ces ruptures ?
Mon impression est qu'il s'agit de donner du relief au roman, de lui donner à la fois de la profondeur tout en cassant la chronologie et la perspective. C'est une construction de la juxtaposition, du télescopage, mais aussi, et paradoxalement de la continuité et du recommencement. Il ne s'agit pour le lecteur d'établir un lien chronologique entre les chapitres, mais bien un lien dans la perception des sensations, des sentiments. A cet égard le rappel des situations à distance dans le texte a un effet démultiplicateur. Une action, une scène, un souvenir n'est jamais fini. Chaque action , chaque scène, chaque souvenir laisse des traces dans la mémoire. Il ne s'agit pas de la réalité, qui échappe sans cesse, mais bien du souvenir et des traces indélébiles qui l'alimentent. A mon avis, c'est la grande force de ce roman de jouer de ces juxtapositions, de ces ruptures, de ces vides pleins de sens, de ces espaces qui ne sont jamais figés, comme le bateau et le quai, comme le train et la foule des gens qui l'attendent en gare, ces espaces diminuent, les angles rétrécissent, ils se rétractent, ils ont une vie. Les cotés des figures géométriques an arrivent à se frotter, jamais cependant ils ne se confondront, c'est impossible !

2 commentaires:

  1. Toute cette richesse ne pourrait-elle pas être exprimée avec moins de circonvolutions, d'entrelacs, d'orgie de parenthèses et de tirets se culbutant les uns les autres dans un maelstrom qui emporte tout sur son passage (et le lecteur en premier) ?
    En architecture - et il me semble dans toute forme d'art pour peu qu'elle veuille se distinguer du baroque - l'exercice consiste toujours, lors d'une étape, à se poser la question : "c'est bien, mais maintenant : qu'est-ce que j'enlève ?" On reparlera de tout ça bien entendu !

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  2. L'avantage du choix de Claude Simon est qu'il sera générateur de débats, du moins entre ceux qui auront fait l'effort d'en lire quelques chapiîtres, et qu'il offrira à chacun la possibilité de définir sa conception de la littérature et ses préférences artistiques.
    L'aspect négatif que tu soulignes avec justesse est qu'un écrivain s'adresse à un public et que son texte, son architecture romanesque, ne doivent pas déboucher sur de l'incommunicabilité et sur un "système" littéraire labyrinthesque dans lequel se perd le lecteur.
    Dans un premier temps, par deux fois j'ai jeté l'éponge après avoir tenté de lire une centaine de pages de l'Acacia. Je n'avais pas d'appétence pour cette prose.
    Mais intellectuellement il est toujours décevant de s'avouer vaincu.
    Il m'a alors fallu trouver quelques clés qui m'ont aidé à ouvrir une ou deux portes : la lecture de "Quatre conférences". J'ai alors essayé une lecture en même temps plus souple et plus approfondie. J'ai plutôt cherché à utilisé comme fil d'Ariane l'intention de l'écrivain, plutôt que ma propre satisfaction.
    Et je me suis pris au jeu, ce qui ne veux pas dire qu'aujourd'hui j'aime cet écrivain.
    Certes c'est à l'artiste de créer sa vision du monde et d'essayer de la faire partager aux autres...
    Mais il ne faut pas que l'obscurité du propos ou du style lui serve d'originalité.
    Comme toi, je préfère un style plus clair, plus apuré, je préfère le "style roman" au "baroque", "Johnny Hodges" au "free jazz", "Descartes" à "Hegel"...
    En matière artistique je suis convaincu que tout "esprit de système" qui devient obsessionnel ou qui se répète à l'infini, a tendance à gommer la capacité de l'artiste à générer des émotions. C'est mon sentiment en tout cas.

    A titre personnel, je suis quand même très heureux que le Square nous permette d'explorer les uns et les autres des régions qui seraient peut-être demeurées inconnues. Il restera au moins la satisfaction de la décoouverte.

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