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dimanche 27 mai 2012

ROMAIN GARY : " CURIEUX COMME L'ENFANT PEUT SURVIVRE DANS L'ADULTE"

LA PROMESSE DE L'AUBE DE ROMAIN GARY




Je suis perplexe devant ce récit de Romain Gary. Je ne dirai rien sur le style, car ce n'est pas l'essentiel dans ce livre. Gary écrit bien, point !
Evidemment c'est le fond du récit qui m'interpelle. Comment rester indifférent devant cette relation mère-enfant, mère-adolescent, mère-adulte qui structure totalement la vision du monde du jeune garçon ?
Chacun de nous peut retrouver une part de sa vérité dans ce livre. Et pourtant ce qui me gêne le plus, c'est à l'évidence le maquillage de cette vérité auquel procède Gary. A chaque ligne on s'interroge : y a-t-il affabulation ou non ?

·       Pourquoi ?
Tout d'abord parce que l'enfant, le jeune homme a l'habitude de mentir ou de simuler. Ici peu importe la raison, nous en parlerons plus loin, c'est cette habitude, ce besoin de dissimuler d'inventer des subterfuges qui caractérisent Gary.
On peut ignorer totalement cette problématique du vrai ou du faux. Moi, je ne peux pas. Je ne peux pas supporter qu'on me raconte des faits supposés réels qui n'ont jamais existé, qui sont inexacts ou enjolivés. Qu'il s'agisse des extravagances de la mère, des exploits amoureux du fils ou des circonstances vécues en période de guerre.
Ce doute je l'ai ressenti de manière permanente tout au long du livre.

Il faut dire que maintes fois dans le récit l'auteur fait lui-même allusion à des supercheries, à des mensonges, à des inventions. Il suffit de citer trois passages du texte :
" Je me trouvai très rapidement dans une situation matérielle désespérée. Non seulement mon argent s'était évaporé avec une rapidité incroyable, mais je ne cessais de recevoir des lettres de ma mère, débordantes de fierté et de gratitude, et elle me demandait de lui annoncer à l'avance les dates de publication de mes chefs-d'œuvre futurs, afin de pouvoir les montrer à tout le quartier.
Je n'eus pas le coeur d'avouer ma déconvenue.
Je fis appel à un subterfuge fort habile, dont je suis très fier encore aujourd'hui. " p. 195

" La connaissant comme je la connaissais, j'eus l'idée d'un mensonge très simple, très plausible et qui allait non seulement la consoler, mais la confirmer dans la haute idée qu'elle se faisait de moi. " p. 231
" Je me demandais si je n'allais pas simuler une crise d'épilepsie, ce que je fais toujours dans des circonstances pareilles, mais j'étais en uniforme et j'étais un peu gênant. " p. 316

Gary l'avoue donc lui-même, il invente des subterfuges, il ment et il simule, toujourspour de bonns raisons, bien sûr. En reconnaissant que finalement il ment peu, il admet par la même qu'il lui arrive de mentir : " Ici, je dois faire un aveu. Je mens assez peu, car le mensonge a pour moi un goût douceâtre d'impuissance : il me laisse trop loin du but. " p. 129
Tout naturellement donc, le lecteur que je suis émet des doutes sur certains des propos de l'auteur : trop extravagants, trop irréalistes, tellement imaginaires. C'est ce qui provoque le malaise que j'ai ressenti en parcourant ces pages.

Cela étant admis, la question se pose de savoir pourquoi le jeune homme imagine des faits qui ne sont pas véridiques tant en ce qui concerne sa vie elle-même (il n'a jamais vécu à Moscou) que celle de sa mère (qui n'a jamais été actrice).
Et là aussi les réponses apportées par l'écrivain dans son texte sont d'une clarté limpide. Il affabule parce que c'est pour lui la seule façon d'être à la hauteur des ambitions formulées à son égard par sa mère, omniprésente, omnipotente. Rétrospectivement, il construit la mécanique de ce duo écartelé entre l'amour et l'ambition. Mais en procédant à ce retour sur vie, il décèle toutes les failles qui expliquent sa manière d'être, ses comportements, son monde imaginaire. Pour moi c'est la grande leçon du livre : tout en affabulant, Gary décrit ce qui a fait à la fois le bonheur et le malheur de sa vie, il en exlique les causes.

·       Pendant l'enfance :
" Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ca vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c'est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours." p. 36
" Je suis convaincu que les frustrations éprouvées dans l'enfance laissent une marque profonde et indélébile et ne peuvent plus jamais être compensées. " p. 114
Le mot même de compensation ici revêt toute son importance.
" Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l'habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j'inventais, une vie pleine de sens, de justice, de compassion." p. 160
Comment ne pas être plus clair ?

·       Pendant l'adolescence également :
" Je ne me sens pas coupable. Mais si tous mes livres sont pleins d'appels à la dignité, à la justice, si l'on y parle tellement et si haut de l'honneur d'être un homme, c'est peut-être parce que j'ai vécu, jusqu'à l'âge de vingt deux ans, du travail d'une vieille femme malade et surmenée. Je lui en veux beaucoup." p. 185
" J'écris ces lignes sans honte et sans remords, sans nulle haine de moi-même : je ne faisais que m'incliner devant son rêve, devant ce qui était son unique raison de vivre et de lutter. " p. 220

·       Pendant l'âge d'homme enfin :
" La vitalité de ma mère, son extraordinaire volonté, me poussaient cependant en avant et, en vérité, ce n'était pas moi qui errait d'avion en avion, mais une vieille dame résolue, vêtue de gris, la canne à la main et une gauloise aux lèvres, qui étaient décidée à passer en Angleterre pour continuer le combat." p. 279

" Je savais bien, moi, qu'il ne pouvait rien m'arriver, puisqu'une formidable puissance d'amour veillait sur moi, et aussi, parce que tout mon goût du chef-d'œuvre, ma façon instinctive d'aborder la vie comme une œuvre artistique en élaboration , dont la logique cachée mais immuable, serait toujours en définitive, celle de la beauté, me poussaient à ordonner dans mon imagination l'avenir selon une correspondance rigoureuse dans les tons et les proportions, les zones d'ombre et les clartés, comme si toute destinée humaine procédait de quelque magistrale inspiration classique et méditerranéenne, soucieuse avant tout d'équilibre et d'harmonie. Une telle vision des choses, en faisant de la justice une sorte d'impératif esthétique, me rendait, dans mon esprit, invulnérable tant que ma mère vivait - moi qui étais son happy end - et m'assurait un retour triomphal à la maison. " p. 280

 Le problème est que Gary estimera n'être jamais arrivé à la hauteur des ambitions de sa mère, même si parfois il prétend le contraire.
En réalité, il se sent capable de donner le change aux autres, comme ici auprès des officiers qui lui avaient refusé le grade d'officier :

" Quant aux beaux capitaines et à leur coup de poignard, je les ais revus vin gt ans plus tard, et ils étaient toujours capitaines, mais ils étaient moins beaux. Pas le moindre bout de ruban ne fleurissait leur poitrine et ce fut avec une expression bien curieuse qu'ils regardèrent cet autre capitaine qui les recevait dans son bureau. J'étais alors Compagnon de la Libération, Chevalier de la Légion d'Honneur, Croix de Guerre, et je ne faisais rien pour le cacher : je rougis beaucoup plus facilement de colère que de modestie." p. 230
En revanche, lorsqu'il s'agit de sa mère, il ne sera jamais satisfait et il le clame à chaque page du livre :
" Je m'en veux seulement d'avoir manqué de talent, d'héroïsme, de n'avoir su être que moi. Ce n'est pas ça que j'aurais voulu lui offrir. " p. 283

" Je ne m'appartenais pas. Il me fallait tenir ma promesse, revenir à la maison couvert de gloire après cent combats victorieux, écrire Guerre et Paix, devenir ambassadeur de France, bref permettre au talent de ma mère de se manifester. " p. 349
" Je tiens donc à le dire clairement : je n'ai rien fait. Rien surtout, lorsqu'on pense à l'espoir et à la confiance de la vieille femme qui m'attendait. Je me suis débattu. Je ne me suis pas vraiment battu." p. 340

Et Gary de conclure :
" Ma mère m'avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l'aube où chaque fibre d'un enfant se trempe à jamais de la marque reçue nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu. Avec au coeur, un tel besoin d'élévation, tout devenait abîme et chute. Aujourd'hui que la chute est vraiment accomplie je sais que le talent de ma mère m'a longtemps poussé à aborder la vie comme un matériau artistique et que je me suis brisé à vouloir l'ordonner autour d'un être aimé selon quelque règle d'or. Le goût du chef-d'œuvre, de la maîtrise, de la beauté me poussait à me jeter les mains impatientes contre une pâte informe qu'aucune volonté humaine ne peut modeler, mais qui, elle, possède au contraire le pouvoir insidieux de vous pétrir à sa guise, imperceptiblement; à chaque tentative que vous faites de lui imprégner votre marque, elle vous impose un peu plus une forme tragique, grotesque, insignifiante ou saugrenue, jusqu'à ce que vous vous trouviez, par exemple, étendu, les bras en croix, au bord de l'Océan, dans une solitude que l'aboiement des phoques et le cri des mouettes déchire parfois, parmi les milliers d'oiseaux de mer immobiles qui se reflètent dans le miroir su sable mouillé. " p. 298

" Je ne me sens pas coupable. Mais si tous mes livres sont pleins d'appels à la dignité, à la justice, si l'on y parle tellement et si haut de l'honneur d'être un homme, c'est peut-être parce que j'ai vécu, jusqu'à l'âge de vingt deux ans, du travail d'une vieille femme malade et surmenée. Je lui en veux beaucoup." p. 185
En définitive, on peut penser que contrairement à la plupart des hommes, Gary n'a reçu aucune initiation à la vie. Tout était écrit à l'avance et sa mère attendait de lui qu'il accomplisse son destin. Gary a eu beaucoup de professeurs, il n'a jamais eu de père. Il le dit lui-même dans le livre.
Chacun sait que Gary a mis fin à ses jours en se tirant une balle de revolver dans la bouche. Dans son livre il fait plusieurs fois allusion à cette façon de quitter le réel et de rejoindre à jamais le monde imaginaire fabriqué par sa mère.

" Mon désarroi était complet et ne sachant et ne sachant quelle décision prendre, à quel saint me vouer, c'est vers le pavillon national que je me jetai instinctivement. Pendant que je nageais, l'idée du suicide me vint pour la première fois à l'esprit. Mais je ne suis pas une nature soumise et ma joue gauche n'est à la disposition de personne. p. 305
" Un camarade... m'avait trouvé sous la moustiquaire avec le canon d'un revolver pressé contre ma temps, et qu'il avait tout juste eu le temps de se jeter sur moi pour détourner le coup de feu. p. 340

S'est-il suicidé par culpabilité, par impuissance ou tout simplement par incapacité à vivre sa vie programmée par celle qu'il a aimé plus que tout ?

Pour ce fils lui aussi tant aimé, le fardeau n'était-il pas trop lourd. L'amour, la mort, deux aspects d'une même réalité ?

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