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jeudi 27 septembre 2012

"LA MORT D'ARTEMIO CRUZ" DE CARLOS FUENTES


 


- J'ai lu ce roman, malgré moi, avec une certaine distance.

Une distance qui s'est imposée dès les premières pages.

Quelles en sont les raisons ?

. Méconnaissance du Mexique et de l'Amérique latine en général,

. distance par rapport aux événements qui sont relatés et qui s'étendent sur une partie du 20ème siècle,

. distance par rapport au personnage, qui est loin d'être sympathique,

. enfin, distance par rapport à la construction du roman; difficile de se laisser aller dans la lecture car très vite on passe d'un niveau de conscience du personnage à un autre. Il y a dans le livre cette espèce de juxtaposition permanente de la subjectivité d'Artemio sous la forme du...

. Il = le niveau du passé. Celui des épisodes vécus par Artemio, mais aussi parfois imaginés, comme celui des courses des 2 femmes ou la mort de Lorenzo en Espagne, voire de sa propre naissance. Mais les faits relatés ont toujours leur origine dans un acte d'Artemio.

. Tu = le jumeau, qui se positionne dans le futur ou même dans l'intemporel. Monologue où le narrateur s'adresse à son double.

. Je = le présent, la souffrance, la conscience de la mort qui arrive, mais aussi la lucidité qui découle de l'observation de ceux qui sont à son chevet, le voyeurisme du moribond qui veut encore croire à sa puissance.

A la fin du livre, au moment de la mort d'Artemio, le Je, le Tu et le Il ne font plus qu'un.

C'est toutefois cette distance qui a fait que j'ai eu des difficultés à entrer dans le roman.

Par ailleurs, Fuentes a cherché ici à casser nos habitudes de lecture linéaire, ces va et vient entre passé et présent, entre monde réel et souvenirs, après tout, c'est aussi la manière donc fonction notre esprit, notre imaginaire. Et heureusement, sinon la vie serait invivable. Il n'est pas un instant de nos journées où notre esprit s'échappe du monde physique pour se plonger dans la boîte à mémoire. La temporalité disparaît alors au bénéfice de l'unité du moi, de ce sujet qui seul est capable de justifier ses actes à chaque époque de sa vie. Mais voilà, la distance, la mémoire et la puissance de l'esprit, c'est bien connu, déforment les souvenirs du réel passé et disparu à jamais, en se souvenant nous modifions la réalité que nous avons vécue, nous faisons des choix à partir de nos choix passés et sur nos propres choix passés. C'est complexe, mais c'est ce que j'ai trouvé dans la mécanique mentale d'Artemio Cruz, mise en évidence avec un grand talent par Fuentes. Et c'est en partie pour cela que je trouve qu'il s'agit d'un grand roman.


- J'ai lu aussi "La mort d'Artemio Cruz" avec admiration

Peu à peu, au fil des pages, les subtilités apparaissent et on découvre le dessein de l'auteur. Un roman très novateur et très construit. Et là on ne peut s'empêcher de tirer un coup de chapeau.

Pour mieux me repérer, comme d'autres, j'ai cherché à reconstituer dans l'ordre choisi par Fuentes les épisodes de la vie passée de Cruz, de "IL". Ordre non chronologique, mais qui a un sens par rapport à notre approfondissement de la connaissance du personnage d'Artemio et par rapport à la scène finale.

      - Début : 9 avril 1959 Artemio rentre en avion à Mexico. Il tombe gravement malade.

- 6 juillet 1941 - Teresa, la fille d'Artemio se marie avec Gerardo.

- 20 mai 1919 - Artemio épouse Catalina Bernal et s'allie à Don Gamaliel son père

- 4 Décembre 1913 - Episode de la Révolution et mort de Regina, l'amour d'Artemio

- 3 juin 1924 - Avec Catalina enceinte de Teresa.

- 23 novembre 1927 - Artemio dans la vie politique, allié des puissants et des riches

- 11 septembre 1927 - Riche et bedonnant il passe des vacances à Acapulco avec Lilia, une fille jeune et belle, qu'il achète

- 22 octobre 1915 - La fin tragique de Gonzalo Bernal, qui est fusillé, tandis que Cruz s'en tire, Artemio tue le colonel Zagal - 12 août 1934 - Il est avec Laura, l'amie de Catalina à Paris, dans un monde luxueux.

- 3 février 1939 - Guerre civile Espagne, Lorenzo, son fils qui se bat aux côtés des Républicains meurt

- 31 décembre 1955 - La fête avec Lilia, désir et dégoût

- 18 janvier 1903 - Artemio, est encore enfant, il tue un parent pour protéger Lunero le mulâtre qui l'a élevé. Atanasio son père.

- 9 avril 1899 - La naissance d'Artemio le fils bâtard d'Anastasio Menchaca et d'Isabel Cruz, Cruz Isabel, la sœur de Lunero le mûlatre.

 

Autant de souvenirs logés dans la mémoire d'Artemio, corps vulnérable sur un lit de souffrance, qui revoit son existence et qui cherche à lui donner un sens, un ordre, une cohérence.

L'homme sur son lit de mort face à sa vie qui défile dans sa conscience, face à ses combats passés pour conquérir la puissance, face à ses actes dont certains ont entraîné directement ou non la mort d'autres hommes : quel thème à la fois magnifique et tragique !

Oserais-je dire enfin que j'ai trouvé la fin du livre somptueuse, cosmique et essentielle au sens propre du terme. Une symphonie sur la lumière et le temps.

Voici ce qu'exprime le "Tu" à propos du temps :

" Temps qui s'emplira de vie, d'actes, d'idées, mais qui jamais ne sera un flux inexorable entre le premier terme du passé et le dernier de l'avenir... Temps qui n'existera que dans la reconstruction de la mémoire isolée, dans le vol du désir isolé, perdu une fois la possibilité de vivre, incarné dans cet être singulier que tu es, un enfant, déjà un vieillard moribond, que tu unis en une cérémonie mystérieuse, cette nuit aux petits insectes qui se juchent sur les rochers du versant, et aux immenses astres qui tournent en silence sur le fond infini de l'espace...

L'enfant, la terre, l'univers : dans les trois quelque jour, il n'y aura ni lumière, ni chaleur, ni vie... Il y aura seulement l'unité totale, oubliée, sans nom et sans homme pour le nommer : fondus l'espace et le temps, la matière et l'énergie... Et toutes les choses auront le même nom... aucun..."

Après la naissance d'Artemio qui est extrait du ventre de sa mère par Lunero, et sa mort le ventre ouvert par les médecins : une même sensation de délivrance, le "Je", le "Tu" et le "Il" disparaissent : "Tous les trois nous mourrons". Artemio est mort.


En conclusion :

Ce qui m'a particulièrement intéressé dans ce livre c'est l'étroite imbrication entre l'histoire du Mexique moderne en train de se faire et la vie d'un homme qui agit progressivement selon ses intérêts, aux détriments des autres. On ne peut s'empêcher de penser à Citizen Kane, que j'ai d'ailleurs décidé de revoir dans la foulée.

Sur la révolution, l'analyse de Fuentes est sans appel : "Une révolution commence à se faire sur les champs de bataille, mais une fois qu'elle est pourrie, les batailles militaires ont beau continuer, elle est bel et bien perdue. Nous en sommes tous responsables. Nous nous sommes laissés diviser par les avides, les ambitieux, les médiocres. Ceux qui veulent une vraie révolution, radicale, intransigeante, sont malheureusement des hommes ignorants et cruels. Et les gens instruits veulent seulement une demi-révolution, compatible avec la seule chose qui les intéresse : s'engraisser, se substituer à l'élite...Voilà le drame du Mexique."

Enfin ce questionnement sur le pouvoir et la gloire au seuil de la mort, me parait étonnamment puissant car il nous interpelle tous dans notre singularité. Confrontés à des situations dramatiques dans lesquelles il faut choisir, que ferions-nous ? Qu'aurions-nous fait en 1940 et dans les années qui suivirent par exemple ?

Qui en décide ? Le "Je", combinaison d'une hérédité et d'une culture ? Les circonstances ?Le hasard ? Les autres ? Le destin ou encore je ne sais quel Dieu ?

L'éthique, le sens moral, les choix politiques sont-ils des garde-fous contre la trahison, la cupidité et la corruption ?

Ils peuvent l'être, mais le livre nous montre malheureusement que même ceux qui adoptent une conduite de vie la trahisse tôt ou tard. La vie d'Artemio Cruz n'est-elle pas une suite de trahisons ? Pour lui non, il a ses justifications. Pour nous oui, mais c'est Fuentes qui nous oriente.

Tout cela explique aussi comment les grands moments d'espoir des peuples, les élans révolutionnaires généreux sombrent après de multiples soubresauts, dans des périodes dramatiques au cours lesquelles prédominent les intérêts d'une classe dominante et souvent la toute puissance d'une dictature.







 

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