- J'ai lu ce roman, malgré moi, avec une certaine distance.
Une distance qui s'est imposée dès les premières pages.
Quelles en sont les raisons ?
. Méconnaissance du Mexique et de l'Amérique latine en général,
. distance par rapport aux événements qui sont relatés et qui
s'étendent sur une partie du 20ème siècle,
. distance par rapport au personnage, qui est loin d'être
sympathique,
. enfin, distance par rapport à la construction du roman;
difficile de se laisser aller dans la lecture car très vite on passe d'un
niveau de conscience du personnage à un autre. Il y a dans le livre cette
espèce de juxtaposition permanente de la subjectivité d'Artemio sous la forme
du...
. Il = le niveau du passé. Celui des épisodes vécus par Artemio,
mais aussi parfois imaginés, comme celui des courses des 2 femmes ou la mort de
Lorenzo en Espagne, voire de sa propre naissance. Mais les faits relatés ont
toujours leur origine dans un acte d'Artemio.
. Tu = le jumeau, qui se positionne dans le futur ou même dans
l'intemporel. Monologue où le narrateur s'adresse à son double.
. Je = le présent, la souffrance, la conscience de la mort qui
arrive, mais aussi la lucidité qui découle de l'observation de ceux qui sont à
son chevet, le voyeurisme du moribond qui veut encore croire à sa puissance.
A la fin du livre, au moment de la mort d'Artemio, le Je, le Tu
et le Il ne font plus qu'un.
C'est toutefois cette distance qui a fait que j'ai eu des
difficultés à entrer dans le roman.
Par ailleurs, Fuentes a cherché ici à casser nos habitudes de
lecture linéaire, ces va et vient entre passé et présent, entre monde réel et
souvenirs, après tout, c'est aussi la manière donc fonction notre esprit, notre
imaginaire. Et heureusement, sinon la vie serait invivable. Il n'est pas un
instant de nos journées où notre esprit s'échappe du monde physique pour se
plonger dans la boîte à mémoire. La temporalité disparaît alors au bénéfice de
l'unité du moi, de ce sujet qui seul est capable de justifier ses actes à
chaque époque de sa vie. Mais voilà, la distance, la mémoire et la puissance de
l'esprit, c'est bien connu, déforment les souvenirs du réel passé et disparu à
jamais, en se souvenant nous modifions la réalité que nous avons vécue, nous
faisons des choix à partir de nos choix passés et sur nos propres choix passés.
C'est complexe, mais c'est ce que j'ai trouvé dans la mécanique mentale
d'Artemio Cruz, mise en évidence avec un grand talent par Fuentes. Et c'est en
partie pour cela que je trouve qu'il s'agit d'un grand roman.
- J'ai lu aussi "La mort d'Artemio Cruz" avec admiration
Peu à peu, au fil des pages, les subtilités apparaissent et on
découvre le dessein de l'auteur. Un roman très novateur et très construit. Et
là on ne peut s'empêcher de tirer un coup de chapeau.
Pour mieux me repérer, comme d'autres, j'ai cherché à
reconstituer dans l'ordre choisi par Fuentes les épisodes de la vie passée de
Cruz, de "IL". Ordre non chronologique, mais qui a un sens par
rapport à notre approfondissement de la connaissance du personnage d'Artemio et
par rapport à la scène finale.
- Début : 9 avril 1959 Artemio rentre en avion à Mexico. Il
tombe gravement malade.
- 6 juillet 1941 -
Teresa, la fille d'Artemio se marie avec Gerardo.
- 20 mai 1919 - Artemio épouse Catalina
Bernal et s'allie à Don Gamaliel son père
- 4 Décembre 1913 - Episode de la
Révolution et mort de Regina, l'amour d'Artemio
- 3 juin 1924 - Avec Catalina enceinte de
Teresa.
- 23 novembre 1927 - Artemio dans la vie politique,
allié des puissants et des riches
- 11 septembre 1927 - Riche et bedonnant il
passe des vacances à Acapulco avec Lilia, une fille jeune et belle, qu'il
achète
- 22 octobre 1915 - La fin tragique de
Gonzalo Bernal, qui est fusillé, tandis que Cruz s'en tire, Artemio tue le
colonel Zagal - 12 août 1934 - Il est
avec Laura, l'amie de Catalina à Paris, dans un monde luxueux.
- 3 février 1939 - Guerre civile Espagne,
Lorenzo, son fils qui se bat aux côtés des Républicains meurt
- 31 décembre 1955 - La fête avec Lilia,
désir et dégoût
- 18 janvier 1903 - Artemio, est encore
enfant, il tue un parent pour protéger Lunero le mulâtre qui l'a élevé.
Atanasio son père.
- 9 avril 1899 - La naissance d'Artemio le
fils bâtard d'Anastasio Menchaca et d'Isabel Cruz, Cruz Isabel, la sœur de
Lunero le mûlatre.
Autant de souvenirs logés dans la mémoire d'Artemio, corps
vulnérable sur un lit de souffrance, qui revoit son existence et qui cherche à
lui donner un sens, un ordre, une cohérence.
Ce qui m'a particulièrement intéressé dans ce livre c'est
l'étroite imbrication entre l'histoire du Mexique moderne en train de se faire
et la vie d'un homme qui agit progressivement selon ses intérêts, aux
détriments des autres. On ne peut s'empêcher de penser à Citizen Kane, que j'ai
d'ailleurs décidé de revoir dans la foulée.
Sur la révolution, l'analyse de Fuentes est sans appel : "Une révolution commence à se faire sur
les champs de bataille, mais une fois qu'elle est pourrie, les batailles
militaires ont beau continuer, elle est bel et bien perdue. Nous en sommes tous
responsables. Nous nous sommes laissés diviser par les avides, les ambitieux,
les médiocres. Ceux qui veulent une vraie révolution, radicale, intransigeante,
sont malheureusement des hommes ignorants et cruels. Et les gens instruits
veulent seulement une demi-révolution, compatible avec la seule chose qui les
intéresse : s'engraisser, se substituer à l'élite...Voilà le drame du
Mexique."
Enfin ce questionnement sur le pouvoir et la gloire au seuil de
la mort, me parait étonnamment puissant car il nous interpelle tous dans notre
singularité. Confrontés à des situations dramatiques dans lesquelles il faut
choisir, que ferions-nous ? Qu'aurions-nous fait en 1940 et dans les années qui
suivirent par exemple ?
Qui en décide ? Le "Je", combinaison d'une hérédité et
d'une culture ? Les circonstances ?Le hasard ? Les autres ? Le destin ou encore
je ne sais quel Dieu ?
L'éthique, le sens moral, les choix politiques sont-ils des
garde-fous contre la trahison, la cupidité et la corruption ?
Ils peuvent l'être, mais le livre nous montre malheureusement
que même ceux qui adoptent une conduite de vie la trahisse tôt ou tard. La vie
d'Artemio Cruz n'est-elle pas une suite de trahisons ? Pour lui non, il a ses
justifications. Pour nous oui, mais c'est Fuentes qui nous oriente.
Tout cela explique aussi comment les grands moments d'espoir des
peuples, les élans révolutionnaires généreux sombrent après de multiples
soubresauts, dans des périodes dramatiques au cours lesquelles prédominent les
intérêts d'une classe dominante et souvent la toute puissance d'une dictature.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire