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mardi 6 mars 2012

COMMENTAIRES SUR LA PREMIERE PHRASE DE L'ACACIA DE CLAUDE SIMON

Claude Simon est un écrivain français qui a obtenu le prix Nobel en 1985, mais ce n'est pas ce que l'on peut appeler un écrivain connu par le grand public, à l'instar de Mauriac, de Camus ou même de Le Clezio, trois autres prix Nobel de littérature.

Ses œuvres ne sont pas d'un accès facile. Au même titre que celles de Nathalie Sarraute, de Michel Butor, ou encore d'un autre très grand écrivain pour lequel j'ai une grande admiration, Julien Gracq. Mais voilà, pour accéder à ces oeuvres réputées difficiles, le lecteur doit se transformer en acteur. C'est à lui de faire la démarche.

Je me suis donc lancé récemment dans la lecture de "l'Acacia" de Simon, dans le cadre du programme d'un club composé d'amis aimant la littérature. J'ai acheté le roman et j'ai commencé à le lire.

Dès la première phrase du livre, je me suis interrogé. Voici cette phrase reprise intégralement :
" Elles allaient d'un village à l'autre, et dans chacun (ou du moins ce qu'il en restait) d'une maison à l'autre, parfois une ferme en plein champ qu'on leur indiquait, qu'elle gagnaient en se tordant les pieds dans les mauvais chemins, leurs chaussures de ville souillées d'une boue jaune que l'une des deux sœurs parfois essuyait maladroitement à l'aide d'une touffe d'herbe, tenant de l'autre main son gant noir, penchée comme une servante, parlant d'une voix grondeuse à la veuve qui posait avec impatience son pied sur une pierre ou une borne, la laissant faire tandis qu'elle continuait à scruter le paysage, les prés détrempés, les champs que depuis cinq ans aucune charrue n'avait retournés, les bois où subsistait ici et là une tâche de vert, parfois un arbre seul, parfois seulement une branche sur laquelle avaient repoussé quelques rameaux crevant l'écorce déchiquetée."
Cette phrase semble contenir à elle seule l'essence du roman.

Qu'évoque-t-elle chez moi ?
A l'évidence une peinture à l'huile sur une toile de grand format. On distingue la silhouette de trois femmes avançant sur un chemin plein d'ornières en direction d'un village composé de quelques maisons. Le regard du spectateur se déplace lentement vers les chaussures des  femmes, l'une d'elle essuie sa chaussure avec de l'herbe. On ne voit pas le visage de ces femmes, l'accent est mis sur une chaussure, sur un gant... et puis le regard glisse vers l'horizon et s'arrête sur un arbre, une branche avec quelques rameaux qui émergent ...

Que peut bien signifier cette phrase ?  Quel est le dessein de l'auteur ?
Que ces êtres humains n'ont pas plus d'importance dans ce monde que leurs chaussures ou des bouts d'arbre. Il n'y a rien d'humain dans cette description. L'une parle d'une voix grondeuse, mais on ne sait pas ce qu'elle dit, c'est comme un cri d'animal. Un décor vide sans cohérence? A l'abandon.

Quelles sont les impressions qui se dégagent d'emblée ?
Tristesse, soumission (penchée comme une servante), désincarnation, abandon, mort (l'une des femmes est veuve), doute, désordre, flou induit par certains mots (ou du moins...; parfois... parfois...; l'une des deux sœurs...; sur une pierre ou sur une borne...; parfois... parfois... ), sensation du temps qui s'écoule générée par la longueur de la phrase reflet en quelque sorte d'une mémoire qui régurgite des bribes du passé telles qu'elles affleurent à la conscience de l'auteur, sans souci de chronologie, ou d'ordre causal.

Mais la dimension temporelle dans la phrase précitée se situe à plusieurs niveaux :
- le temps de la production si je puis dire, qui est le temps de l'écriture,
- le temps dans lequel se situe la scène présentée (l'imparfait)
- le temps vécu par les personnages, celui notamment vécu par l'une des deux sœurs (qui s'impatiente),
- le temps de la nature (les champs que depuis cinq ans aucune charrue n'avait retournés).
- enfin le temps appréhendé par le lecteur : temps complexe, composite, hybride car résultant de la superposition et de la juxtaposition de temps multiples qui contribuent à renforcer une sensation d'incohérence. Incohérence qui n'est pas celle de la réalité (qui a existé jadis au présent mais qui s'est évaporée à jamais), mais bien celle de l'écrivain, incohérence à la fois subie et voulue par lui.

Au plan grammatical, on note l'utilisation de parenthèses dès la première ligne. Parenthèses qui traduisent des ruptures, des incertitudes et qui apparaissent comme des vides agencés entre les objets d'un tableau. Quant au mode de conjugaison des verbes, le recours à l'imparfait exprime la durée dans le passé, une durée qui aspire à la continuité, mais une durée qui sera brisée, cassée au détour de la phrase lorsqu'apparaissent des "participes présent" que l'on pourrait comparer à des piqûres injectant de nouvelles couches de souvenirs ou d'imaginaire ayant pour support un geste particulier (tenant son gant noir), un son brut, inarticulé (parlant d'une voix grondeuse) et de ces ruptures jaillissent ce que veut exprimer l'auteur. Au lecteur de le trouver et à chacun ses découvertes !
L'Acacia fait 379 pages. Je mesure les efforts qu'il me faudra produire pour lire ce livre dans son intégralité.
A l'évidence, il s'agit de vraie littérature, même si l'expression peut faire sourire. C'est-à-dire d'une littérature considérée comme un art, révélateur de l'originalité profonde de l'écrivain.

Je reviendrai dans un prochain article sur le remarquable petit livre de Claude Simon intitulé " 4 conférences". Dans cet ouvrage très facile d'accès, acheté sur les conseils d'un libraire de quartier, l'auteur nous confie les clés pour pénétrer à la fois dans l'univers littéraire de Proust, et aussi dans son propre univers.

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