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jeudi 8 septembre 2011

ROMAN ETRANGER : " LE CUL DE JUDAS" D'ANTONIO LOBO ANTUNES


Mon ami Pergame (alias Claude) m'avait depuis longtemps vanté les mérites de cet auteur. J'avais entamé "Le Livre des Chroniques III", puis "Fado Alexandrino", et j'avais très vite abandonné l'un et l'autre. Je ne saurais expliquer pourquoi, ce n'était probablement ni le moment, ni l'heure.
Deux ans après cette première tentative, j'ai décidé d'attaquer à nouveau la lecture de Lobo Antunes, et, sur les conseils du traducteur de "Fado Alexandino", que j'ai rencontré chez Pergame, j'ai acheté "Le cul de Judas", paru en 1983, publié chez Métailié, dans l'édition de 1997.
Au départ, je retrouve les mêmes sensations que lors de mes premières lectures. Je viens de terminer "L'amour humain" de Makine, dont on connaît le style précis, sobre et rythmé et je suis peu disposé à me confronter à une écriture faite d'emphase, de  métaphores multiples, de ruptures dans la continuité du récit et de phrases d'une longueur labyrinthique. Le recours à différents exercices de style ainsi que l'évocation permanente de lieux, pour moi inconnus, et d'artistes, connus ou inconnus,  constituent autant d'ingrédients qui n'arrivent pas à entrer en fusion et à faire naître les étincelles de la séduction.
Mais, coïncidence extraordinaire, le décor du roman de Lobo Antunes est identique à celui du roman de Makine, à savoir l'Angola et la guerre d'indépendance. Ce lien, fruit du hasard, fait que je poursuis ma lecture, malgré la difficulté que j'éprouve à m'adapter au style de Lobo Antunes. Et bien m'en a pris.
Au fil des pages en effet, le lecteur réticent que j'étais au départ ne peut s'empêcher d'être peu à peu emporté par un style perçu désormais comme ironique et flamboyant. Les métaphores permanentes donnent un ton souvent sarcastique, voire satirique au roman et je ne peux m'empêcher tantôt de sourire, tantôt d'éprouver une certaine jubilation devant une telle puissance créatrice. Bref, je rentre en sympathie avec l'auteur, ce qui est la condition sine qua non pour apprécier un livre.
J'observe également que sous ce bouillonnement du style apparaît une forme de masque, une forme de pudeur et plus j'avance dans ma lecture, plus j'ai la sensation de découvrir la réalité tragique vécue par ce médecin militaire expédié en terre africaine pour vingt-sept mois, celle d'une guerre sale, celle ordonnée par " les seigneurs de la guerre de Lisbonne, ceux qui dans la caserne du Carmo chiaient dans leur culotte et pleuraient honteusement, dans une panique vertigineuse, le jour de leur misérable défaite, devant la mer triomphale du peuple..." (p. 180)*
Quant à l'architecture du livre de Lobo Antunes, elle est linéaire, mais elle suit en réalité un long crescendo qui aboutit à une sorte d'apothéose romanesque. Les pages du roman les plus puissantes, celles qui lui donnent son statut véritable d'oeuvre universelle, correspondent à la dernière partie (chapitres S à W). Elles constituent à la fois un aboutissement, un approfondissement et une révélation sur l'absurdité tragique de la guerre et sur ses effets catastrophiques sur ceux qui y ont participé malgré eux.

Naturellement, on retrouve dans "Le cul de Judas" des situations proches de celles décrites par Makine dans "L'amour humain", mais sous un autre éclairage, évidemment. 
La séduction de l'Afrique d'une part, avec les levers et les couchers de soleil, la pluie violente qui libère les multiples effluves végétales, la boue et le fleuve, les eucalyptus, les palmiers, les insectes, les serpents et les grands fauves et d'autre part, l'horreur d'une guerre inutile et barbare commanditée par un régime fasciste, depuis Lisbonne, et vécue au quotidien par des populations noires affamées, déportées, massacrées et par des militaires portugais, jeunes, au regard vide, vivant avec la peur au ventre, terrassés par des crises de palu, sombrant dans l'alcool, obsédés par le sexe, hantés en permanence par les souvenirs de leur famille et de leur vie passée... et ne comprenant pas la finalité de cette guerre.
" Internés dans des infirmeries qui s'écroulaient, vêtus de l'uniforme des malades, nous promenions sur la plage de sable autour de la caserne nos rêves incommunicables, notre angoisse sans forme, nos passés vus par le petit bout de la lorgnette que sont les lettres et les photos gardées au fond des valises, sous le lit : vestiges préhistoriques, à partir desquels nous pouvions concevoir, tel un biologiste examinant une phalange, le monstrueux squelette de notre amertume." (p. 57 et 58)

Dans sa description de la guerre coloniale et de la révolte toute intérieure de son personnage principal, Lobo Antunes excelle, son style de vient alors une arme foudroyante qui balaie tout sur son passage et le voile se lève et décrypte la réalité toute nue de la guerre :
" J'ai toujours été seul, Sofia, même dans la guerre, surtout dans la guerre, parce que la camaraderie de la guerre est une camaraderie faite de fausse générosité, faite d'un inévitable destin que l'on subit ensemble sans le partager effectivement, couchés dans le même abri pendant que les mortiers éclatent comme des ventres remplis de fer blessé des cancéreux dans les infirmeries des hôpitaux, pointant vers le plafond des nez aigus comme des oiseaux qui pourrissent... Quelle imbécilité cette guerre dans une Afrique miraculeuse et ardente où il faisait bon naître avec le tournesol, le riz, le coton et les enfants dans un élan de geiser, fumant et triomphal." (p.

Quant à son héros, je devrais plutôt dire anti-héros, il retirera de cette guerre un mépris de soi définitif :
" La peur de retourner dans mon pays me comprime l'oesophage, parce que vous comprenez, j'ai cessé d'avoir une place où que ce soit, j'ai été trop loin,trop longtemps pour appartenir à nouveau à ici, à ces automnes de pluie et de messes, à ces longs hivers dépolis comme des ampoules grillées, à ces visages que je reconnais mal sous le dessin des rides, qu'un maquilleur de théâtre ironique a inventé. Je flotte entre deux continents qui tous deux, me repoussent, nu de racines, à la recherche d'un espace blanc où m'ancrer, et qui peut-être par exemple, la chaîne de montagnes allongée de votre corps, une concavité, un trou quelconque de votre corps, pour y coucher, vous savez, mon espoir honteux." (p. 198)
Texte qui aurait pu s'appliquer aux soldats français de la guerre d'Algérie ou aux GI's de la guerre du Vietnam et à bien d'autres encore. 
La réalité de la guerre n'est ni la réalité des politiques et des généraux, ni celle des journalistes et des historiens, elle est celle vécue par chacun de ceux qui ont été sur le terrain, ceux qui ont été tués ou ceux et qui en garderont les cicatrices jusqu'à leur mort.

Je ne saurais conclure ce propos sans évoquer la dimension sexuelle du roman, omniprésente. Systématiquement l'auteur évoque les relations charnelles entre un homme et une femme dans de multiples situations ou bien encore la masturbation devant des images de corps de femmes nues dans les chambrées militaires.
Ayant lu le livre, j'émets l'idée que son schéma caché est celui d'une naissance et de la volonté de celui qui est né au monde et qui devient adulte, de retourner dans le giron maternel en s'épuisant dans des coïts successifs pour fuir les atrocités de la vie. Le médecin militaire, qui a vécu sa guerre d'Angola avec toutes ses violences (blessures, amputations, viols meurtres...), qui ne s'est pas révolté et qui a le dégoût de lui-même, cherche à fuir et à retrouver le giron primitif de la femme, à retourner en quelque sorte dans l'Eden premier si je me risque à une métaphore qui ne devrait pas plaire à Lobo Antunes. C'est une hypothèse !

En définitive, ce roman est un grand livre dans lequel il faut entrer en osmose avec l'auteur, il faut se laisser entraîner par son style à la fois flamboyant et ironique, alors il nous révèle une vérité puissante sur la guerre injuste, sur son cortège de comportements inhumains, et sur les marques indélébiles qu'elle grave dans la conscience et dans le coeur de celles et ceux qu'ils l'ont vécue au quotidien.

A lire !

* Il s'agit des chefs militaires qui ont été encerclés par l'armée et par le peuple en 1974 à Lisbonne.

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