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lundi 12 mars 2012

CLAUDE SIMON - L'ACACIA - CHAPITRE 4 - MES IMPRESSIONS DE LECTURE

A nouveau nous nous situons en 1940, toujours le 17 mai, comme au chapitre 2, date à laquelle une troupe de cavaliers commandés par un colonel à l'uniforme impeccable avançait tels des somnambules sur des chemins d'une campagne  la conduisant vers un destin tragique.

  • un homme et son instinct de survie
Le récit décrit, juste après une embuscade qui a fauché la troupe à cheval, les réactions instinctives d'un cavalier désarçonné pris sous le feu des mitrailleuses allemandes. Description évoquant une sensation de panique, de sauve qui peut où l'homme n'est mû que par son instinct de survie, réduit au statut d'animal. Instinct qui seul fonctionne et qui constitue la froide partie de l'homme, " capable de ruse et d'attention, non pas futilement occupée du pourquoi mais du comment vivre " (p. 95). Plusieurs fois dans le texte Simon compare ce cavalier cherchant à échapper à la mort tantôt à un animal : un singe, un chien, un rat, une mouche ou un canard... " comme si ressurgissait en lui ce qui confère à une bête (chien, loup ou lièvre) intelligence et rapidité en même temps qu'indifférence..." (p. 90)

Simon, remontant de quelques minutes dans le passé, décrit dans un style époustouflant l'embuscade dont a été victime la troupe de cavaliers au carrefour entre deux chemins.

Je ne peux pas résister au plaisir de la citation : " la longue colonne des cavaliers battant en retraite somnolant encore au sortir de la nuit, les dos voûtés, les bustes oscillant d'avant en arrière sur les selles, la tête de la colonne tournant sur la droite, puis soudain les cris, les rafales de mitrailleuses, la tête de la colonne refluant, d'autres mitrailleuses alors sur l'arrière, la queue de la colonne prenant le galop, les cavaliers se mêlant, se heurtant, la confusion , le tumulte, le désordre, les cris encore, les détonations, les ordres contraires, puis lui-même devenu désordre, jurons, s'apprêtant à remonter sur la jument dont il vient de sauter, le pied à l'étrier, la selle tournant, et maintenant arc-bouté, tirant et poussant de toutes ses forces pour la remettre en place, luttant contre le poids du sabre et des sacoches, les rênes passées au creux de son coude gauche, bousculé, se déchirant la paume à l'ardillon de la boucle, assourdi par es explosions, les cris, les galopades..." (p. 89).

Vient ensuite dans le récit une rupture, l'auteur glisse de la description de l'embuscade à celle des perceptions du cavalier tombé de cheval, telles qu'il les vit dans l'instant : " percevant (ouïe, vue) comme des fragments qui se succèdent, se remplacent, se démasquent, s'entrechoquent, tournoyants : flancs de chevaux, bottes, sabots, croupes, chutes, fragments de cris, de bruits, l'air, l'espace, comme fragmentés, hachés eux-mêmes en minuscules parcelles, déchiquetés, par le crépitement des mitrailleuses" (p. 90) et à nouveau une rupture, le cavalier devient lui-même sujet de la description : " puis renonçant, se mettant à courir, jurant toujours, parmi les chevaux fous..." etc. (p. 90)

  • des rythmes et des temps
J'ai particulièrement apprécié la rythmique et la composition des sons dans ce quatrième chapitre.
- 1er mouvement : l'alternance des bruits de la guerre
Curieusement le morceau commence par une vide après le bruit des tirs : " On n'entend plus tirer." (p. 87). Puis des tirs éclatent comme par accident : " On ne tire pas tout de suite, et quand le tir se déclenche, c'est comme négligemment, distraitement, sans conviction pour ainsi dire..." (p. 87). Puis intervient la mitrailleuse dont le cavalier perçoit " le crépitement saccadé et assez lent ". La tension commence à monter. Ensuite vient un moment d'accalmie : " Quoique la mitrailleuse ait cessé de tirer "( p. 88). L'expression est significative, elle ne tire plus, mais elle va à nouveau tirer et cette fois-ci de manière plus puissante.

- 2ème mouvement : l'enfer et la débandade
" Puis soudain les cris, les rafales de mitrailleuses... d'autres mitrailleuses sur l'arrière..." (p. 89). Viennent ensuite : " les explosions, les cris les galopades..." (p. 90) et toujours " le crépitement des mitrailleuses " (p. 90). Toute la description de cette scène fait l'objet de la citation ci-dessus.
J'imagine un orchestre interprétant cette scène, le chef d'orchestre faisant vibrer tout son monde, les tambours grondant, les cordes jouant staccato, les cuivres crépitant, les cymbales éclatant... Un coup de tonnerre, la foudre qui s'abat, une tornade qui emporte tout sur son passage et ensuite...

- 3ème mouvement : une nouvelle menace
Ensuite...: " soudain plus rien... le noir, plus aucun bruit (ou peut-être un étourdissant tintamarre se neutralisant lui même ? "
Le temps s'écoule... " La seule chose qu'il perçoive c'est le lourd bourdonnement à peine audible qui lui parvient sur sa droite, s'amplifie peu à peu, s'approchant, grandissant encore..." (p. 92) de trois camions. Les blindés passent, " Le ronronnement des moteurs décroissant, l'air cessant de vibrer..." (p. 93).

- 4ème mouvement : le bruit du silence retrouvé
Le calme revient alors, l'homme commence " à percevoir la rumeur de son sang " (p. 93). A nouveau la mitrailleuse tire lorsqu'il traverse la route (p. 93). Enfin " La mitrailleuse a maintenant cessé de tirer." p. 94. A nouveau le calme. " Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'il entend le coucou. C'est-à-dire que l'effroyable tapage de sa respiration s'apaisant (comme dans la version Nougaro de Blue rondo à la Turk)... la conscience du monde extérieur lui revient peu à peu..., il peut alors percevoir les menus bruits qui compose le silence de la haute futaie immobile : le léger chuintement de l'air dans la cime des arbres, le frémissement d'un feuillage, son pas feutré sur le sol spongieux... le cri redoublé de l'oiseau répercuté entre les troncs verticaux..." (p. 97).
Arrive alors un texte composé avec une grande finesse, faisant naître une certaine tension jusqu'à une apothéose :

" prêtant l'oreille, attendant que le cri du coucou lui parvienne de nouveau, puis écoutant refluer ce silence maintenant peuplé d'une vaste rumeur : non pas celle de la guerre... non pas le bruissement des rameaux mollement balancés ou le faible chuintement de la brise dans la voûte des feuillages, mais plus secrète, plus vaste, l'entourant de tous côtés, continue indifférente, l'invisible et triomphale poussée de la sève..." (p. 98). La sève, c'est-à-dire le bruit de la vie retrouvée. Passage très poétique, émouvant, magnifique.
Le cavalier continue sa marche " épiant, écoutant les bruits ou plutôt " cette nouvelle qualité de silence, plus aéré, pour ainsi dire, encore ponctué de loin, derrière lui par l'appel du coucou dominé maintenant par un cacophonique pépiement d'oiseau à travers lequel... il peut à présent entendre assez proche et à intervalles réguliers, comme le coucou, comme minuté par quelque absurde mouvement d'horlogerie, dépourvue de sens, même pas menaçant... le tir espacé d'un unique canon." (p. 100)

- 5ème mouvement : le retour des voix
Intervient ensuite le faible bourdonnement d'un moteur dans le ciel (p. 101), bruit qui n'engendre aucune réaction, mais qui rappelle la menace du chapitre 2. Apparaissent alors deux cavaliers et un homme tirant des chevaux, les seuls autres rescapés de l'embuscade. Le cavalier se précipite vers les deux hommes à cheval, il peut enfin parler à d'autres hommes en énumérant d'un trait à son colonel rescapé " son grade, son nom, le numéro de son escadron, celui de son peloton." (p. 103). Cette scène est régulièrement ponctuée par l'éclatement d'un obus solitaire, créant une sorte de situation irréaliste. Le retour à la parole, dans une certaine mesure, c'est le retour à l'humanité, même si les mots prononcés n'ont aucun sens où s'ils sont en déphasage complet avec le vécu du cavalier.

Quant au temps objectif, celui des montres et des horloges, il n'existe plus : " Il peut être environ huit heures du matin, mais depuis longtemps la notion d'heure a perdu toute signification, que ce soit pour manger ou dormir, sauf que le nuit les avions n'attaquent pas." (p.88)

Une analyse identique pourrait être faite pour mettre en relief la symphonie des lumières et des couleurs. Un seul exemple suffira à démontrer le souci qu'à l'auteur d'utiliser la palette du peintre.

  • les jeux de lumière
Simon, tel un peintre, joue avec la lumière, avec la palette des couleurs. Une seule citation permettra d'en juger :" ... jusqu'à ce qu'à travers les troncs il aperçoive de nouveau la lumière non plus déchiquetée, tachetée, bigarrée, mais unie, homogène, comme si les arbres butaient soudainement, s'arrêtaient comme une sorte de mur qui, de l'intérieur de la forêt où il se trouve encore, lui apparaît comme une concrétion de soleil." (p. 99)

  • les descriptions négatives
Du point de vue du style j'ai beaucoup aimé ce que j'appelle les descriptions négatives, c'est-à-dire les sensations auxquelles échappe le cavalier alors même qu'en temps normal il devrait les éprouver : " Il ne voit pas les infimes particules de diamant laissées par la rosée sur la partie du pré encore à l'ombre de la haie, il ne sent pas le parfum végétal et frais des brins d'herbe écrasé sous son poids, il ne sent pas non plus la puanteur qui s'exhale de son corps..." (p. 92) ou encore : " Il ne cherche pas à voir où se trouve la mitrailleuse... Il ne pense pas. Il ne ressent pas non plus la fatigue, la faim. Plus tard, cherchant à se souvenir, il ne parviendra même pas à se rappeler si à un moment ou à un autre, il a eu besoin de s'accroupir derrière quelque buisson ou dans le fossé." (pp. 93 et 94)

Passons maintenant au chapitre suivant.

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