J'aime le titre de ce roman de
Pascal Quignard précisément parce qu'il suscite l'interrogation, le
questionnement.
Que signifie cette expression
"solidarités mystérieuses " ?
Pour répondre à cette question,
il faut lire le roman, c'est simple.
Roman épuré dont l'architecture est
fondé sur une histoire dramatique sur lequel le voile se lève peu à peu, au fil
des pages.
Un personnage féminin, Claire,
Marie-Claire... Chara..., qui devient de plus en plus farouche (au sens de qui ne se laisse pas approcher),
de plus en plus sauvage (au sens de qui
vit en liberté dans la nature), qui élimine de sa vie tout ce qui ne lui
est pas essentiel. Elle est en quête d'un absolu qu'elle n'a pas trouvé dans
l'amour. Elle le trouvera, au coeur de la Bretagne et de ses lieux magiques
battus par les vents, fouettés par les vagues, érodés par les forces
naturelles. Son monde, c'est celui que nous ne voyons pas, celui des roches lissées
par le temps, celui des arbustes qui naissent en étouffant les autres, qui
vivent en griffant et qui meurent desséchés, celui des creux remplis d'eaux
mortes verdâtres, celui des oiseaux, sans attache, symboles de liberté.
Le roman décrit cette sorte de
flottement permanent entre Claire et la nature dans laquelle elle s'immerge
progressivement jusqu'à fuir sa maison, le jour, la nuit.
Et cependant, dans cet isolement
de plus en plus impénétrable, dans cette quête permanente de solitude, Claire
découvre également en retrouvant la Bretagne de son enfance des liens
privilégiés avec différents êtres : avec son frère Paul d'abord, avec Madame
Ladon son ancienne prof de piano, mais aussi avec Jean l'ami de son fère, avec le père
Calève qui tient la ferme voisine. Liens privilégiés, en dehors des normes, que
Quignard qualifie de "solidarités
mystérieuses".
Bien sur, il y a d'abord le lien tout
particulier entre Paul et Claire.
La sœur et le frère
A propos de la relation entre Paul
et Claire, Jean , l'amant de Paul, s'exprime ainsi : " J'aimais Paul et j'admirais le couple que le
frère et la sœur formaient. J'étais émerveillé devant la solidité du lien qui
les unissait. Rien de ce que l'un ou l'autre pouvait faire n'était capable
d'altérer l'affection qu'ils se portaient... Ce n'était pas de l'amour le
sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n'était pas non plus une espèce de
pardon automatique. C'était une solidarités mystérieuse. C'était un lien sans
origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne
l'avait décidé ainsi."
Quignard se focalise sur cette
relation mystérieuse, plus loin dans le roman il écrit :
" Parfois quand les frères et les sœurs ne se haïssent pas, ils s'aiment
mieux que les amoureux. Ils sont certainement plus constants et plus surs que
si le désir les animait. Au surplus, ils sont riches de beaucoup plus de
souvenirs que les amants ne peuvent l'être. De l'autre, le frère ou la sœur
connaissent le plus ancien, le plus enfantin, le plus maladroit, le plus ridicule,
le plus originaire, le plus bas. Ils ont assisté aux plus grandes passions, qui
sont les premières, car les plus vives blessures sont celles qu'on ne peut
prévoir puisqu'on ignore qu'elles existent celles vis-à-vis desquelles on n'a
rien pour se défendre, les plus inconnaissables, celles qui surgissent sur la
ligne frontière de l'origine." p. 186/187
Passage remarquable de lucidité,
de clairvoyance. Quignard fait ici œuvre d'exploration. Il s'est donné comme
champ d'investigation, cette partie des rapports humains privilégiés qui
échappent aux descriptions traditionnelles de l'amour, de la passion, de
l'amitié etc.
Mais l'autre thème clé du livre
concerne la manière dont Claire conduit sa vie depuis son retour sur sa terre
natale. Tout se passe comme si une fusion se réalisait entre sa personnalité et
la nature de son enfance. Cette démarche est étroitement liée à la relation
entre Claire et Simon.
La passion mystérieuse de Claire
Ce qui dévore Claire, c'est le
sentiment qu'elle éprouve pour Simon. Difficile de le décrire avec exactitude !
C'est le frère qui le décrit peut-être le plus fidèlement : " ... ma sœur n'a jamais été amoureuse de Simon
Quelen. On ne peut même pas dire qu'elle ait des sentiments pour Simon Quelen. Je
pense qu'elle ne l'étreignit pas beaucoup plus que quelques fois durant toute
sa vie, mais elle l'aima pendant plus de soixante ans. Ce fut un lien absolu.
Elle l'épia chaque jour durant les dernières années de sa vie. Elle le
contempla chaque jour jusqu'à sa mort terrible. Elle assista à cette mort - et
elle en fut même terriblement heureuse."
J'en arrive à me demander si
Quignard, à travers le personnage de Claire ne décrit pas le sentiment
religieux. Cette illumination dévorante qui fait de l'être aimé, un absolu hors
d'atteinte que l'on ne cesse de contempler. Ainsi les lieux où il a vécu (pour
autant qu'il ait vécu), les traces de son passage sur terre, parmi nous, se
transforment en autant d'objets de piété, de reliques.
Quant à celui, ou celle, qui est
en quête de l'absolu, il va toujours plus loin, il se réfugie dans l'ascèse,
dans la fuite du monde, pour mieux ressentir l'intensité se sa passion.
" C'était une femme très complexe. Il y avait une espèce de lenteur dans
tous ses mouvements. De toute façon il y avait toujours une espèce de lenteur
dans les réponses qu'elle faisait. Elle réfléchissait longuement, posément,
puis, tout à coup, elle dépliait ses longues jambes de héron. Elle se levait,
titubait un peu, prenait difficilement son envol mais alors, brusquement, elle
fonçait dans les roseaux, dépassait les arbres, gagnait les nuages."
p. 136
Quignard dissèque avec
méticulosité la passion qui dévore Claire. Il met l'accent sur un paradoxe
fondamental de son personnage : " Tant
qu'il vécut (Simon) elle souffrit. Je n'aurais jamais pu croire qu'on puisse
souffrir aussi continûment et aussi longtemps. Quand il fut mort, elle fut
heureuse. Miraculeusement si je puis dire la souffrance s'en est allée aussi.
En tout cas sa souffrance s'arrêta quand elle se transforma en deuil."
Cette phrase prononcée par Paul,
le frère, trouve écho dans une autre parole, de Madame Ladon, qui elle aussi,
est seule, et s'en trouve bien : " J'aime
infiniment ces grandes plages de silence où je ne suis qu'à moi. Mon mari, jusqu'au
dernier jour de sa vie, m'avait imposé ses horaires, son affection, ses soucis,
ses projets, ses craintes. C'est incroyable quand j'y songe : j'ai aussitôt
adoré être veuve. Je n'avais pas prévu une seconde que j'apprécierais à ce
point la solitude. Je n'ai pas eu d'effort à faire. J'ai assisté à cela comme
un e spectatrice. A mon plus grand étonnement mon deuil s'est transformé en
grandes vacances." p. 49
La relation qui s'établit entre
la vieille dame et Claire participe aussi de ces solidarités mystérieuses.
Mes impressions
En conclusion, ce qui m'a fasciné
dans ce livre c'est d'abord sa construction. Chaque personnage donne sa vision
de Claire, le lecteur dispose ainsi de plusieurs clé qui lui permettront au fil
des pages de mieux cerner la richesse du personnage de Claire.
Ensuite, c'est le double but que
s'est fixé Pascal Quignard : d'une part de décrire avec une grande sobriété et
une grande précision la quête de solitude et d'absolu de Claire, qui ira
jusqu'à la dépersonnalisation totale et à la fusion avec les roches, les
vagues, le ciel de Bretagne; d'autre part la description de relations entre les
êtres qui sont atypiques, que l'on ne peut réduire à un mot, mais qui sont
enracinés profondément dans la psychologie des personnages, tel le rapport
entre un frère et une sœur qui ont vécu un drame atroce dans leur enfance, tels
le rapport entre un être transcendé et sa contemplatrice, tels le rapport entre
une vieille dame solitaire et Claie, cette femme qu'elle a connue enfant et qu'elle
investit de sa générosité, tel le rapport très particulier entre Paul et Jean,
l'ancien prêtre.
Remarquable cartographie poétique
des relations atypiques entre des êtres humains, et magnifique description
d'une processus d'ascèse conduisant à l'osmose avec la nature et à l'envol.
Il y a de la sagesse orientale dans
cette très belle partition de Pascal Quignard dont je recommande vivement la
lecture.

Et bien, devant tant d'éloges, nous allons tenter sa lecture
RépondreSupprimer