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mardi 31 juillet 2012

ROMAN : "LES SOLIDARITES MYSTERIEUSES" DE PASCAL QUIGNARD



J'aime le titre de ce roman de Pascal Quignard précisément parce qu'il suscite l'interrogation, le questionnement.

Que signifie cette expression "solidarités mystérieuses " ?

Pour répondre à cette question, il faut lire le roman, c'est simple.

Roman épuré dont l'architecture est fondé sur une histoire dramatique sur lequel le voile se lève peu à peu, au fil des pages.

Un personnage féminin, Claire, Marie-Claire... Chara..., qui devient de plus en plus farouche (au sens de qui ne se laisse pas approcher), de plus en plus sauvage (au sens de qui vit en liberté dans la nature), qui élimine de sa vie tout ce qui ne lui est pas essentiel. Elle est en quête d'un absolu qu'elle n'a pas trouvé dans l'amour. Elle le trouvera, au coeur de la Bretagne et de ses lieux magiques battus par les vents, fouettés par les vagues, érodés par les forces naturelles. Son monde, c'est celui que nous ne voyons pas, celui des roches lissées par le temps, celui des arbustes qui naissent en étouffant les autres, qui vivent en griffant et qui meurent desséchés, celui des creux remplis d'eaux mortes verdâtres, celui des oiseaux, sans attache, symboles de liberté.

Le roman décrit cette sorte de flottement permanent entre Claire et la nature dans laquelle elle s'immerge progressivement jusqu'à fuir sa maison, le jour, la nuit.

Et cependant, dans cet isolement de plus en plus impénétrable, dans cette quête permanente de solitude, Claire découvre également en retrouvant la Bretagne de son enfance des liens privilégiés avec différents êtres : avec son frère Paul d'abord, avec Madame Ladon son ancienne prof de piano, mais aussi  avec Jean l'ami de son fère, avec le père Calève qui tient la ferme voisine. Liens privilégiés, en dehors des normes, que Quignard qualifie de "solidarités mystérieuses".

Bien sur, il y a d'abord le lien tout particulier entre Paul et Claire.



La sœur et le frère

A propos de la relation entre Paul et Claire, Jean , l'amant de Paul, s'exprime ainsi : " J'aimais Paul et j'admirais le couple que le frère et la sœur formaient. J'étais émerveillé devant la solidité du lien qui les unissait. Rien de ce que l'un ou l'autre pouvait faire n'était capable d'altérer l'affection qu'ils se portaient... Ce n'était pas de l'amour le sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n'était pas non plus une espèce de pardon automatique. C'était une solidarités mystérieuse. C'était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne l'avait décidé ainsi."

Quignard se focalise sur cette relation mystérieuse, plus loin dans le roman il écrit :

" Parfois quand les frères et les sœurs ne se haïssent pas, ils s'aiment mieux que les amoureux. Ils sont certainement plus constants et plus surs que si le désir les animait. Au surplus, ils sont riches de beaucoup plus de souvenirs que les amants ne peuvent l'être. De l'autre, le frère ou la sœur connaissent le plus ancien, le plus enfantin, le plus maladroit, le plus ridicule, le plus originaire, le plus bas. Ils ont assisté aux plus grandes passions, qui sont les premières, car les plus vives blessures sont celles qu'on ne peut prévoir puisqu'on ignore qu'elles existent celles vis-à-vis desquelles on n'a rien pour se défendre, les plus inconnaissables, celles qui surgissent sur la ligne frontière de l'origine." p. 186/187

Passage remarquable de lucidité, de clairvoyance. Quignard fait ici œuvre d'exploration. Il s'est donné comme champ d'investigation, cette partie des rapports humains privilégiés qui échappent aux descriptions traditionnelles de l'amour, de la passion, de l'amitié etc.

Mais l'autre thème clé du livre concerne la manière dont Claire conduit sa vie depuis son retour sur sa terre natale. Tout se passe comme si une fusion se réalisait entre sa personnalité et la nature de son enfance. Cette démarche est étroitement liée à la relation entre Claire et Simon.



La passion mystérieuse de Claire

Ce qui dévore Claire, c'est le sentiment qu'elle éprouve pour Simon. Difficile de le décrire avec exactitude ! C'est le frère qui le décrit peut-être le plus fidèlement : " ... ma sœur n'a jamais été amoureuse de Simon Quelen. On ne peut même pas dire qu'elle ait des sentiments pour Simon Quelen. Je pense qu'elle ne l'étreignit pas beaucoup plus que quelques fois durant toute sa vie, mais elle l'aima pendant plus de soixante ans. Ce fut un lien absolu. Elle l'épia chaque jour durant les dernières années de sa vie. Elle le contempla chaque jour jusqu'à sa mort terrible. Elle assista à cette mort - et elle en fut même terriblement heureuse."

J'en arrive à me demander si Quignard, à travers le personnage de Claire ne décrit pas le sentiment religieux. Cette illumination dévorante qui fait de l'être aimé, un absolu hors d'atteinte que l'on ne cesse de contempler. Ainsi les lieux où il a vécu (pour autant qu'il ait vécu), les traces de son passage sur terre, parmi nous, se transforment en autant d'objets de piété, de reliques.

Quant à celui, ou celle, qui est en quête de l'absolu, il va toujours plus loin, il se réfugie dans l'ascèse, dans la fuite du monde, pour mieux ressentir l'intensité se sa passion.

" C'était une femme très complexe. Il y avait une espèce de lenteur dans tous ses mouvements. De toute façon il y avait toujours une espèce de lenteur dans les réponses qu'elle faisait. Elle réfléchissait longuement, posément, puis, tout à coup, elle dépliait ses longues jambes de héron. Elle se levait, titubait un peu, prenait difficilement son envol mais alors, brusquement, elle fonçait dans les roseaux, dépassait les arbres, gagnait les nuages." p. 136

Quignard dissèque avec méticulosité la passion qui dévore Claire. Il met l'accent sur un paradoxe fondamental de son personnage : " Tant qu'il vécut (Simon) elle souffrit. Je n'aurais jamais pu croire qu'on puisse souffrir aussi continûment et aussi longtemps. Quand il fut mort, elle fut heureuse. Miraculeusement si je puis dire la souffrance s'en est allée aussi. En tout cas sa souffrance s'arrêta quand elle se transforma en deuil."

Cette phrase prononcée par Paul, le frère, trouve écho dans une autre parole, de Madame Ladon, qui elle aussi, est seule, et s'en trouve bien : " J'aime infiniment ces grandes plages de silence où je ne suis qu'à moi. Mon mari, jusqu'au dernier jour de sa vie, m'avait imposé ses horaires, son affection, ses soucis, ses projets, ses craintes. C'est incroyable quand j'y songe : j'ai aussitôt adoré être veuve. Je n'avais pas prévu une seconde que j'apprécierais à ce point la solitude. Je n'ai pas eu d'effort à faire. J'ai assisté à cela comme un e spectatrice. A mon plus grand étonnement mon deuil s'est transformé en grandes vacances." p. 49

La relation qui s'établit entre la vieille dame et Claire participe aussi de ces solidarités mystérieuses.



Mes impressions

En conclusion, ce qui m'a fasciné dans ce livre c'est d'abord sa construction. Chaque personnage donne sa vision de Claire, le lecteur dispose ainsi de plusieurs clé qui lui permettront au fil des pages de mieux cerner la richesse du personnage de Claire.

Ensuite, c'est le double but que s'est fixé Pascal Quignard : d'une part de décrire avec une grande sobriété et une grande précision la quête de solitude et d'absolu de Claire, qui ira jusqu'à la dépersonnalisation totale et à la fusion avec les roches, les vagues, le ciel de Bretagne; d'autre part la description de relations entre les êtres qui sont atypiques, que l'on ne peut réduire à un mot, mais qui sont enracinés profondément dans la psychologie des personnages, tel le rapport entre un frère et une sœur qui ont vécu un drame atroce dans leur enfance, tels le rapport entre un être transcendé et sa contemplatrice, tels le rapport entre une vieille dame solitaire et Claie, cette femme qu'elle a connue enfant et qu'elle investit de sa générosité, tel le rapport très particulier entre Paul et Jean, l'ancien prêtre.

Remarquable cartographie poétique des relations atypiques entre des êtres humains, et magnifique description d'une processus d'ascèse conduisant à l'osmose avec la nature et à l'envol.

Il y a de la sagesse orientale dans cette très belle partition de Pascal Quignard dont je recommande vivement la lecture.


1 commentaire:

  1. Et bien, devant tant d'éloges, nous allons tenter sa lecture

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